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[mémoire] A l’écoute des noirs déportés dans les camps nazis
Un documentaire de Serge Bilé
En 1994, le journaliste Serge Bilé découvre que le chanteur franco-ivoirien John William a été déporté dans un camp de concentration nazi. Choqué, il décide d’enquêter pour retrouver d’autres déportés noirs. Il rencontre alors l’afro-allemand Theodor Michael, le résistant Dominique Mendy rentré au Sénégal, les compagnons de John Vosté, Belge d’origine congolaise, et de Carlos Greykey, Noir membre de l’armée républicaine espagnole. Il entend parler de Valaïda Snow, jazzwomen noire américaine, d’Anton de Kom, militant communiste surinamien, de Raphaël Elizé, premier maire noir métropolitain, mort à Buchenwald. La liste, non exhaustive, s’allonge. En hommage à toutes ces victimes du nazisme, il réalise d’abord en 1995 un film, Noirs dans les camps nazis, qui sort en salle le 13 avril 2005, puis un petit livre au titre éponyme qui rencontre aujourd’hui un vif succès.

Un hommage à l’occasion du 60ème anniversaire de la libération des camps
Le grand public a enfin pu découvrir, lors des imposantes cérémonies pour l’anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, le 27 janvier 2005, que parmi les détenus, il y avait aussi des Noirs. Afro-allemands, Antillais ou Africains vivant dans différents pays européens envahis par les troupes d’Hitler, mais aussi Noirs américains, ils auraient été entre 10 000 et 30 000 à avoir été déportés vers les différents camps de sinistre mémoire. Combien sont morts, combien ont survécu ? On l’ignore.
Serge Bilé, journaliste à RFO en Martinique, a judicieusement réussi à restituer ce volet méconnu de l’histoire. Auteur d’un petit livre, Noirs dans les camps nazis, publié aux éditions Le Serpent à plumes, il sera sollicité sur les plateaux de télévision (TF1, France 2, France 5, Arte, I-télé) et dans les écoles, où il intervient avec d’anciens déportés noirs, tel John William, un résistant franco-ivoirien qui a survécu au camp de concentration de Neuengamme, dans le nord de l’Allemagne. Depuis, ce dernier est devenu chanteur, interprétant des refrains connus comme La Chanson de Lara ou Si toi aussi tu m’abandonnes. C’est à travers le chanteur que Serge Bilé a découvert en 1994, au détour d’un reportage de télévision, l’existence de déportés noirs.
Le livre rencontre un succès inattendu, qui contraste avec la diffusion confidentielle de son documentaire sur le même sujet, dix ans auparavant. De ce fait, ce film sort sur les écrans. Distribué par Orisha films, il est programmé au cinéma Images d’ailleurs, rue la Clef à Paris, dès le13 avril 2005 (voir notre chronique). Dans le livre, Serge Bilé introduit de nouveaux personnages découverts récemment, comme Raphaël Elizé, premier maire noir en France métropolitaine, déporté à Buchenwald. Mais avec le renfort des images, les témoignages filmés des survivants paraissent plus poignants, plus approfondis aussi. L’émotion retenue, la sobriété, dégagent une grande dignité qui force le respect.

Entre les Juifs, les Noirs et les autres déportés, une fraternité concrète
La photo de l’affiche et du livre illustre d’emblée la portée du propos de Serge Bilé. On y voit un prisonnier noir, en l’occurrence John Vosté, déporté d’origine congolaise membre de la résistance belge, assis à côté d’un prisonnier blanc habillé d’un costume à grosses rayures. On ne sait s’il est juif. Ce qui importe, c’est le sentiment de complicité qui se dégage entre ces deux personnages partageant une maigre pitance devant leur baraquement. Captifs et menacés, mais solidaires et fraternels. Cette humanité caractérise tous les portraits que l’auteur nous esquisse.
Les Noirs et les Juifs ont en effet été associés par les nazis qui les considéraient comme des Untermenschen, des sous-hommes. “Les Juifs ont emmené les Nègres en Rhénanie dans le but de souiller et de bâtardiser la race aryenne”, écrit en 1923 Adolf Hitler dans Mein Kampf. Dès les années 1920, de nombreux Allemands ont voulu laver l’affront de la “honte noire”, consécutive à l’occupation de la Ruhr par les troupes coloniales et leurs fameux “tirailleurs sénégalais” au sortir de la Grande guerre 1914-1918. Une fois au pouvoir, les nazis ne tardent pas à mettre en application leurs préceptes racistes. “N’est pas de sang allemand celui qui a, parmi ses ancêtres, du côté paternel ou du côté maternel, une fraction de sang juif ou de sang noir”, dit un des décrets d’application des lois de Nuremberg promulguées en 1935. Les Afro-allemands, estimés à 24 000, se voient privés de leur citoyenneté, leurs passeports sont confisqués. Les mariages mixtes sont bannis, y compris de manière rétroactive. Et en 1936, les “bâtards de Rhénanie” se retrouvent pour moitié envoyés en camp de concentration, l’autre moitié étant stérilisée de force sous la supervision d’Eugen Fischer. Ce docteur, dirigeant l’institut d’anthropologie, d’hérédité humaine et d’eugénisme de Berlin, avait déjà fait parler de lui en Namibie alors colonie allemande en Afrique. Pour mater la rébellion du peuple herero de Namibie en 1904, l’occupant colonial exécute un ordre d’extermination à son encontre : il y aura 60 000 morts, soit 80 % de la population herero. Les survivants, essentiellement des femmes, seront regroupés dans des Konzentrationslager, ou camps de concentration. La moitié des détenus mourra en captivité. Eugen Fischer effectuera lui des recherches génétiques sur les corps des Hereros pendus et procèdera à la stérilisation des femmes.

Un travail de mémoire indispensable
Du précédent namibien, il ne s’agit pas pour autant de tirer des généralisations hâtives. “Les nazis n’envoyaient pas systématiquement les Noirs dans les camps de concentration”, affirme ainsi Theodor Michael, un survivant afro-allemand affable. L’ensemble des témoignages indique une présence éparse de Noirs parmi les convois et les détenus des camps. Et mis à part les Afro-allemands, tous les autres Noirs qui s’y retrouvaient, souvent rabaissés au rang de bêtes curieuses, n’ont pas pour autant été déportés à cause de leur couleur de peau, mais plutôt pour participation à la résistance. Serge Bilé l’écrit en toutes lettres dans son livre. On s’étonne dès lors de la mauvaise querelle déclenchée par Joël Kotek, Tal Bruttmann et Odile Morisseau dans les colonnes du journal Le Monde daté du 20-21 mars 2005. Ces professeurs ou historiens assènent en titre que “les nazis n’ont pas déporté les Noirs” et, après des commentaires peu amènes sur une méthode “sans souci scientifique” confinant “ à l’esbroufe”, ils insinuent que Serge Bilé s’en réfère “à l’horreur nazie pour que les victimes noires trouvent enfin leur place dans le champ médiatique”. Leur objectif manifeste est de dissocier la “spécificité du destin des juifs” de la “question noire” et des cinq siècles de persécutions subies par les esclaves, dont ils soulignent par ailleurs l’histoire tragique. Enfin, des rumeurs de controverse sur certains noms et certaines dates mentionnées dans l’ouvrage l’ont finalement privé du prix France Télévisions Essais 2005. L’auteur a répondu qu’il n’a pas la prétention d’être un historien (cf. sa tribune dans Le Monde du 30 mars 2005), mais il réfute point par point la plupart des arguments qui lui sont opposés. Il rappelle aussi que les historiens n’ont pas jusqu’ici fait le travail nécessaire autour de l’expérience bien réelle des Noirs dans les camps nazis. Son enquête journalistique au long cours rejoint le travail de mémoire indispensable pour restituer l’histoire dans toute sa complexité. Un travail déjà entamé en Allemagne par des journalistes, des chercheurs et des associations - parmi lesquelles L’Initiative des Noirs allemands (ISD) - et qui a avant tout le mérite de recueillir la parole des survivants noirs des camps. Ecoutons donc et respectons ce qu’ils ont à nous dire.

Mogniss H. Abdallah
Agence IM'média
[08/04/2005]

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