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[Israël] Israël/Palestine, au risque de déplaire
Paradise now, film palestinien de Hany Abu-Assad et Cadeau du ciel, film israëlien de Dover Kosashvili
Au-delà des certitudes propagées dans chaque camp et largement partagées dans les classes politiques et les opinions publiques, les cinéastes, même à travers un indéfectible engagement pour la cause commune, nous présentent des situations plus complexes, des réalités plus ambiguës, des personnages en proie au doute ou à l’insouciance, bien éloignés de l’unanimisme et de l’héroïsation des modèles que requièrent la propagande ou plus simplement le combat au quotidien pour que les apparences soient sauves.
C’est cette originalité qui frappe et malmène tous les clichés, dans deux films aux titres pareillement ironiques et décalés. L’un, le cruel Paradise now, s’attachant au destin pathétique des kamikazes Saïd et Khaled, l’autre, Cadeau du ciel, dans un registre tout différent, qui mêle allègrement tradition et transgression, à travers la truculence crapuleuse d’une petite communauté de Juifs géorgiens.

Paradise now, film palestinien de Hany Abu-Hassad

Prenez donc Saïd (Kais Nashef) et Khaled (Ali Suliman), amis d’enfance, nés à Naplouse en Cisjordanie occupée, et exerçant avec des fortunes diverses (Khaled vient d’être viré) un emploi de mécanicien dans un garage. Les deux solides gaillards, quand ils sirotent leur thé sur la colline, n’ont pas l’air prédisposés au martyr. Les recruteurs ont pourtant jugé qu’ils constituaient le duo idéal pour un attentat suicide en plein Tel Aviv. On ne sort pas indemne d’une jeunesse dans les camps. Il suffit tout simplement de savoir utiliser les fêlures. Le petit commando des idéologues est expert en la matière. La promesse du paradis immédiat et éternel, aussi dérisoire soit-elle, doit balayer toutes les réticences, quand le présent est aussi morne et borné.
Alors nous assistons aux préparatifs des deux bombes humaines et aux dernières heures de ces condamnés à la double peine : assassins et victimes. Et là où on s’attendait, à la suite d’un décervelage fanatique ou de l’absorption d’adjuvants chimiques, à un déferlement de haîne et de violence, on est convié à des scènes intimistes (Hiam Abbas, touchante mère courage), à une esquisse de relation sentimentale (Lubna Azabal, très convaincante dans le rôle de Suha, fille d’un dignitaire disparu et élevée à l’étranger, et donc raisonneuse malgré sa fougue patriotique), à des moments d’humour ravageur au cours du conditionnement des terroristes. Tandis qu’on les barde d’explosifs qui les réduiront en bouillie, on les bichonne, on les coiffe, les parfume, les maquille.On leur fait revêtir d’impeccables costumes de mariés (si semblables à ceux des croque-morts). On leur fait rabacher des testaments rédigés à l’avance, entre chromos et Kalashnikov, devant des caméras qui s’enrayent.
Pendant ce temps, le doute s’installe, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Les résolutions vacillent pour le regard d’une fillette sous son petit chapeau innocent, pour deux garnements qui leur ressemblent et s’activent dans une course au cerf-volant, insouciants au-dessus de l’étalage de la misère...
Le passage d’une patrouille viendra compromettre le déroulement des opérations. Mais n’est-il pas déjà trop tard et les hommes n’ont -ils pas écrit irrévocablement leur destin ?
D’autant qu’il est beau et presque équitable, on reprochera sans doute au film de nous présenter des kamikazes à visage humain. En quelque sorte d’apprivoiser l’enfer. Ce n’est pas si simple.

Cadeau du ciel, film israëlien de Dover Kosashvili

Si “la situation” israëlo-palestinienne est omniprésente dans le film de Hany Abu-Assad (dont Amir Harel, l’un des coproducteurs, est israëlien, précisons-le), elle est totalement absente de Cadeau du ciel, nouvelle extravagance du scénariste et réalisateur Dover Kosashvili qui réitère son exploit de Mariage tardif (son premier long métrage en 2001).
Le cadeau du ciel qui tombe sur le tarmac de l’aéroport de Tel Aviv, ne doit rien à la balistique ou à la manipulation des explosifs. Même s’il va provoquer des dégats à la chaîne dans la petite communauté (une famille élargie !) des Juifs géorgiens.
Tous les diamants en provenance de Johannesburg qui transitent par l’aéroport, sont une bénédistion pour la bande des bagagistes, gang familial regroupé et organisé sous la férule du vénérable Giorgi (Moni Moshonov), véritable parrain, garant des combines et des traditions.
On est littéralement interloqué (et ravi) par le déferlement de sexe et de vodka, de pratiques frauduleuses légitimées et de rigueurs morales dévoyées, qui s’abattent, sans crier gare, sur la Terre Sainte. A se demander si c’est Dieu possible ou si le coup de bambou local n’a pas été fatal à ces migrants venus des Soviets, aux principes déjà sérieusement caviardés, pour s’installer sans vergogne, en un repli ethnique exubérant, dans un pays ou la religion semble soudain le plus petit, tout petit, dénominateur commun.
La virginité, tenant dans le film une place de choix, on renonce à vous déflorer les entourloupes et autres gambades auxquelles se livrent Giorgi et sa nombreuse progéniture, de Vaja le tombeur (Yuval Segal) à Boho le géniteur en panne (Rami Heuberger), de Pontchika, le joueur invétéré (Menashe Noy) à Otary, l’amoureux transi et brutal (Lior Louie Ashkenazi)... sans oublier ces dames : Margot la couturière (Ronit Yudkevitch), Marita la fille au placard (Rotem Zisman), Phina, doctoresse, russe et pulpeuse (Anastasia Kovalenko)...
Satire forcenée dira-t-on, n’ayant que peu, ou pas, de rapports, avec un pays qui se débat dans de terribles difficultés. Et si, justement, il était vital de faire coexister la farce avec le drame, pour montrer que la vie ne perd jamais ses droits. Y compris celui de regarder le monde par le petit bout de la lorgnette. Et de s’en moquer.

André Videau
[10/10/2005]

Mots-clés : Israël, Palestine
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