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[Égypte] Chroniques du Caire
L'immeuble Yacoubian, film égyptien de Marwan Ahmed et Dunia, film libano-égyptien de Jocelyne Saab


Dans le concert de louanges qui a suivi la disparition du patriarche des lettres arabes Naguib Mahfouz qui vient de mourir à 94 ans, il ne faut pas oublier son rôle exemplaire de maître à penser librement, face à tous les conformismes et toutes les oppressions. Certes, le personnage était exceptionnel et sa popularité locale, autant que l'universalisme de son œuvre de sédentaire (couronnée par le prix Nobel en 1988), lui conféraient une sorte d'invulnérabilité (ce qui ne l'empêcha pas d'être victime d'un attentat islamiste en 1994). Pourtant dans un contexte qui ne s'améliore guère, où les intolérances se déchaînent comme jamais, on constate que la relève est prise. Cette volonté de bousculer les tabous d'une société à la pensée sclérosée, cet anticonformisme dans la création, dépasse même le cadre élitiste de la littérature et se perpétue dans un art de plus grande vulgarisation comme le cinéma. A titre d'exemples, voici deux films qui se déroulent dans un Caire plus ou moins contemporain, donc dans un environnement des plus périlleux pour la liberté d'expression, et qui ne craignent pas d'enfreindre les consignes et de fustiger avec pertinence et audace, les mœurs de ce temps et de cet espace. Il est vrai que les qualités de réalisation, d'interprétation, tout comme la compréhension ou la tendresse que les auteurs manifestent pour leurs personnages, réduisent à néant l'accusation “de propager l'obscénité et la débauche” proférées par les censeurs les plus excités.

L'immeuble Yacoubian
L'Immeuble Yacoubian, premier long-métrage de Marwan Ahmed, retrace avec beaucoup de fidélité les péripéties du roman “très mahfouzien” de Alaa Al Aswani. Immeuble de prestige au temps des splendeurs de la rue Suleiman Pacha, l'une des artères les plus huppées du Caire, le bâtiment est aujourd'hui bien décati. Il y subsiste néanmoins un échantillonnage des diverses classes sociales, des nantis des étages nobles aux pauvres entassés dans les cabanes des terrasses, des entrepôs insalubres en sous-sol aux commerçants ayant pignon sur rue... A travers ces cohabitations fortuites va se développer un film polyphonique qui va orchestrer tous les couacs d'une société à plusieurs vitesses.
Est-ce le succès de librairie du roman (inouï dans le monde arabe et qui a largement dépassé les frontières), le courage des propos (à la fois une tentative de survie de la liberté d'expression, un plaidoyer humaniste, un acte d'accusation à l'égard de tous les abus, de tous les pouvoirs...) ? Les moyens économiques et artistiques affluèrent, pendant qu'aboyait la caravane des cuistres.
En résulte un film fleuve de près de trois heures (nilotique, bien sûr) qui glisse avec la légèreté d'une felouque, où le public se presse pour entendre parler de corruption, d'homosexualité, de violence policière, de propagande islamique... Un film où quelques uns des plus grands artistes du moment acceptèrent des rôles à hauts risques, souvent à contre-emploi. Ainsi le populaire Adel Iman, qui est Zaki, un pacha pathétique et libidineux, tandis que son fils Mohamed est Taha, brave étudiant que l'injustice jette dans les rangs des extrémistes. Ainsi Khaled El Sawi qui vient d'interpréter le Colonel Nasser dans une rétrospective historique et qui est avec beaucoup de tact Hatem, patron de presse homosexuel amoureux d'un athlétique père de famille et policier (Bassem Samra, acteur fétiche du réalisateur Yousri Nasrallah). Ainsi, côté féminin, Hend Sabry, transfuge du cinéma tunisien devenue star internationale qui joue l'émouvante Boussaïna, ou l'égérie du cinéma égyptien Yousra, bouleversante en Christine, une française qui dans son restaurant chante des succés d'Édith Piaf...
Laissez -vous séduire par un séjour dans l'immeuble Yacoubian. Vous n'aurez aucun mal à partager l'engouement des milliers de spectateurs de tous horizons qui lui ont fait une ovation.

Dunia
En apparence beaucoup moins exposé que L'immeuble Yacoubian, parce que s'adressant, dans des formes très élaborées et esthétisantes, nécessitant des codes d'appréciation plus savants, Dunia a néanmoins provoqué les foudres de la censure. Il faut reconnaître que rien n'échappe à la faction moralisatrice et répressive d'un pays prêt à interdire Les mille et une nuits pour pornographie et à couper rétrospectivement la tête à Voltaire et à Mozart.
Dunia a d'abord pris le risque de traiter, sans précautions ni provocations particulières, un sujet hautement tabou. Celui du désir et du plaisir féminin. Cela en suivant le quotidien d'une danseuse (la sublimissime Hanan Turk) qui s'efforce, à travers rencontres et pratiques sensuelles, intellectuelles - et par-dessus tout artistiques - de retrouver la plénitude de sa féminité mutilée.
Évoquer l'excision dans un pays qui la pratique à 95% (un des rares du monde arabe avec le Soudan) peut déjà être considéré comme la suprême audace. D'autant que la réalisatrice cumulait d'autres handicaps rédhibitoires. Celui d'être femme dans un univers régenté par des hommes, barbons misogynes ou jeunes doctrinaires inflexibles, plus un certain nombre de matrones consentantes ou de victimes résignées. Celui d'être étrangère, libanaise en l'occurrence, forcément outrecuidante donneuse de leçons. Misogynie et xénophobie font évidemment bon ménage.
Donc Dunia est animée par la passion de la danse. Quête solitaire devant son miroir, ou plus extravertie dans des salles de répétition ou des spectacles. Car toutes les formes de cette expression corporelle et spirituelle entrent dans son jeu (je), de la danse du ventre vulgarisée dans les cabarets aux gestuelles modernes ou traditionnelles, en passant par les rituels soufis les plus ésotériques et pouvant conduire à l'extase.
Ce thème récurrent a déjà été abordé par la réalisatrice tunisienne Raja Amari dans Satin rouge (2003). Jocelyne Saab y ajoute de façon fascinante, d'autres éléments de sa quête mystique et de sa reconquête physique. Elle y est guidée, non par son jeune amant, possessif et machiste, mais par un extraordinaire “éveilleur”, le Docteur Beshir (Mohamed Mounir), savant et poète qui lui révèlera les troublantes correspondances baudelairiennes entre danse (chorégraphies de Walid Aouni), musique (chansons de Mohamed Mounir, la voix de l'Egypte), poèmes, parfums... Tout cela ne va pas de soi dans un environnement ignorant et hostile où la morale se décide sur les paliers et la justice s'applique dans les cages d'escaliers.
Le Docteur Beshir perdra la vue à la suite d'un tabassage pour avoir proclamé l'érotisme flagrant de la poésie arabe classique (on note que le poète aveugle et néanmoins clairvoyant est une constante de la littérature égyptienne - Taha Hussein, Naguib Mahfouz) et avant sa libération Dunia connaîtra l'opprobre.
La volonté de répression (dont une demande de condamnation à mort colportée par une certaine presse !) s'est cassé les dents sur ce beau film aux dimensions artistiques, sociologiques et politiques exceptionnelles, véritable hymne polymorphe à la vie. Le film est sorti au Caire et a été présenté dans de nombreux festivals de Carthage à Amman, de Singapour à Dubaï.

André Videau
[10/10/2006]

Mots-clés : Égypte, cinéma
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