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[femmes] Le front des femmes
Barakat !, film algérien de Djamila Kassari - Sarajevo, mon amour, film bosniaque de Jamila Zbanic
Les pays d’Islam ne font pas la part belle aux femmes dés qu’elles sont amenées à occuper une place en vue dans l’espace public. Malgré les obstacles de tous ordres, quelques unes d’entre elles décident de témoigner en captant des images, exposant des situations, campant des personnages ou prenant la parole par leur intermédiaire. Yamina Benguigui a fait figure de précurseur. Aujourd’hui elle est heureusement relayée par quelques autres. Il est symptomatique de voir simultanément dans l’actualité l’Algérienne Djamila Kassari et la Bosniaque Jamila Zbanic, réaliser , après un sérieux entrainement dans le documentaire et le court-métrage, leur premier film de fiction. Elles y mettent en scène, dans des circonstances spécifiques à l’histoire de leur pays respectifs, des destins de femmes, soit au cœur de la tourmente, soit dans les eaux troubles qui suivent les tempêtes. Car au final, les combats se ressemblent, sous les menaces latentes des tyrannies viriles et des révolvers, qu’ils soient directement impliqués dans les événements comme pour Amel dans Barakat ! ou qu’ils tentent de survivre dans les désastres de l’après-guerre, comme pour Esma dans Sarajevo, mon amour.

Barakat !, film algérien de Djamila Kassari
Le titre fait commencer le film par sa fin . “Ca suffit !” proclament Amel (Rachida Brakni), médecin urgentiste d’une petite ville du Sahel algérien et son amie l’infirmière Khadidja (Fettouma Bouamari), confrontées aux horreurs de la sale guerre dans les années 90, quand les islamistes déchainaient les violences et que les combats fratricides bafouaient un peu plus les idéaux de la révolution anticolonialiste, rendant dans tous les cas le machisme impitoyable et triomphant.
Le déclic de cette prise de conscience et de ce refus, est l’enlèvement du mari de Amel, jeune journaliste démocrate. La panique s’installe car l’on sait trop bien le sort que réservent aux intellectuels les maquis intégristes. Sur la base de renseignements évasifs (il s’agit en fait d’un traquenard pour soigner “un émir” blessé), les deux femmes, tout aussi déterminées malgré leur appartenance à des générations différentes, se lancent à la recherche du disparu avec pour seul viatique une trousse médicale. Commence alors une sorte de road-movie pathétique (et parfois cocasse) dans une Algérie profonde qui n’a pas besoin d’être livrée aux milices du GIA pour révéler sa nature intolérante, mysogine, rétrograde. Plus de quarante ans après la fin de la guerre de libération et l’installation d’un pouvoir prétenduement démocratique, le constat est consternant. Il est rendu plus percutant par la conjonction des deux présences féminines pareillement prises au dépourvu et molestées : la jeune femme éduquée qui mesure combien son avenir se bouche, et l’ancienne militante au franc-parler qui mesure combien les illusions du passé sont soumises à rude épreuve. Mais l’espoir est encore là, chevillé aux corps. Barakat, il faut réagir !

Sarajevo, mon amour, film bosniaque de Jamila Zbanic
L’union Yougoslave a éclaté. Les nationalismes ont repris des indépendances à peu prés conformes à leurs aspirations. La Bosnie respire mieux dans l’après-guerre, malgré les horreurs qui subsistent dans les mémoires et les énormes difficultés économiques qui obligent chacun à faire preuve de débrouilles (parfois licites) ou d’avoir recours à des expédients plus frauduleux (favorisés par la prolifération des mafias). Esma, mère- courage, célibataire (Mirjana Karanovic) élève de son mieux sa fille de douze ans, Sara, jolie adolescente indocile (adorable Luna Mijovic), qui découvre un monde d’adultes plein d’incertitudes et de menaces, en même temps qu’elle s’éveille à la sensualité auprès de son copain/complice Samir (Kenan Catic). Le cocon familial va se déchirer lors de la préparation d’un voyage scolaire. Pour bénéficier de la gratuité, les orphelins doivent fournir une attestation de la mort des pères en héros ou en martyrs. Esma tergiverse. Elle préfère payer de sa poche, racler ses économies, taper ses copines de bar ou d’atelier (comme beaucoup elle cumule les emplois pour joindre les deux bouts). Surtout ne pas rouvrir une meurtrissure toujours purulente. Rien n’empêchera le mal de refaire surface. Sara n’a jamais eu de père. Elle est né dans les camps, aux temps effroyables des nettoyages ethniques, de viols à répétitions perpétrés par quelques soudards. Les deux femmes sont condamnées à vivre avec cette affreuse révélation maintenant partagée. L’amour mutuel va les y aider et aussi la présence de deux hommes aimants : le fragile Samir et le puissant Pelda (Léon Lucev). Le film s’achève sur une ritournelle lancinante qui vous grave l’espoir au cœur (puisqu'un climat aussi rude, des mœurs aussi dures, peuvent donner des chants aussi doux !). Tout le film s’en trouve enchanté et l’on comprend que le festival de Berlin lui ait décerné son Ours d’or 2006.

André Videau
[05/12/2006]

Mots-clés : femmes, cinéma
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