D’Iran : Hors-jeu, de Jafar Panahi
On sait qu’en Iran il ne faut pas avoir l’air d’y toucher. Alors il faut apprendre à ruser avec la censure des mollahs. Panahi est spécialiste de ces contournements dogmatiques (Le cercle, récompensé à Venise en 2000). Cette fois-ci, il a choisi de nous parler de football, passion nationale exacerbée, surtout le jour du match de qualification pour la coupe du monde. Bien entendu, les femmes sont exclues de la frénésie des rues et du stade et condamnées, une fois encore, à la réclusion devant leur écran de télévision. Quelques supportrices rebelles vont tenter le tout pour le tout. Elles ne rejoindront pas les tribunes mais sèmeront la panique parmi le contingent de soldats, assez nigauds, chargés du maintien de l’ordre et de la ségrégation. En faisant semblant de respecter les formes, ce film désopilant, tacle les fondements du régime iranien. Les arbitres/vigiles peuvent aller se rhabiller.
D’Israël : Une jeunesse comme aucune autre, de Dalia Hager et Vidi Bilu

A dix-huit ans les jeune filles israëliennes effectuent leur service militaires, à l’égal des garçons. Ainsi, Mirit et Smadar (Naama Schendar et Smadar Sayar) patrouillent dans les rues de Jérusalem. Leur fonction n’est pas de tout repos, mais elles essaient subrepticement d’y introduire un grain de fantaisie, de frivolité, de futilité et pourquoi pas un achat de lingerie ou un petit flirt avec un beau passant ? Les vrais ennuis ne viendront pas de la rigueur du règlement ni de la hiérarchie aux aguets pour le faire respecter. Jusqu’ici, le conflit avec les Palestiniens et le cycle infernal attentat / répression, restaient préoccupants mais ne déterminaient du pas leur conduite.. et puis, un jour, les réalités les rattrapent brutalement. Un film révélateur de l’émergence d’un nouveau cinéma israëlien qui traite le quotidien sans fanfaronnades.
Du Mexique : Le violon, de Francisco Vargas

Un musicien “campesino” dans la guerilla. Don Plutarco est un vieux violoniste qui a partie liée, comme toute sa famille, avec la rébellion dans un pays dominé par l’armée et où la répression fait rage. Don Angel Tavira, interpète admirable de ce personnage hors du commun, a été récompensé à Cannes. A la barbe des forces de l’ordre, le vieil homme profite de son statut d’inoffensif musicien ambulant, pour transporter des munitions dans son étui. Et puis, c’est bien connu, la musique adoucit les mœurs les plus endurcies et le capitaine (Dagoberto Gama) est un mélomane qui se laisse longtemps abuser… Une belle fable tragique, que jouent à la perfection des acteurs non professionnels.
De Roumanie : 12h08 à l’est de Bucarest, de Corneliu Porumboiu

En ayant recours à des témoins oculaires, le film devrait nous renseigner sur ce qui s’est vraiment passé, à l’heure dite, à l’est de Bucarest, ce 22 décembre 1989, date où le couple Ceaucescu a été évacué en hélicoptère pour être confié à un tribunal d’exception qui après un jugement expéditif, le condamne et le fait exécuter. Mais, le film n’a pas cette ambition historique. Sur un plateau de télévision minable, l’animateur, avec ses gros sabots et ses deux invités, bornés et éméchés, n’apportent aucun éclaircissement convaincant et ridiculisent ou décrédibilisent toute sorte de témoignage. Le film est donc une satire burlesque et irrésistible qui s’inscrit dans une sorte d’absurde à la roumaine (voir Ionesco ou Cioran) , mais qui est aussi une mise en cause universelle de la médiation des événements.
Du Tchad : Daratt, de Mahamat-Saleh Haroun

Dans un Tchad à peine sorti de guerres civiles atroces, le jeune Atim (Ali Bacha Barkaï, acteur débutant dont le naturel sidère) est chargé par son grand-père aveugle, de retrouver l’assassin de son père et de le tuer sans autre forme de procès. Un climat de tragédie antique dans lequel évolue rarement le cinéma africain. Atim rejoint la ville. Son air avenant et sa détermination lui permettent une intégration et lui offrent quelques expériences (un copain, des petits délits de survie…) mais, le révolver à la taille, il ne renonce jamais au dépistage du criminel qu’il traque. L’homme s’appelle Nassara (Youssouf Djaoro). C’est maintenant un boulanger notable avec même une jeune femme Aïcha (Aziza Hisseine) qui va lui donner un enfant, mais qui semble expier ses fautes avec des douleurs physiques (une blessure à la gorge le prive de parole sans le recours d’un appareil amplificateur), de la générosité (chaque jour il distribue des quignons de pain aux nécessiteux) de la piété (il fréquente assidûment la mosquée). Il embauche Atim et une curieuse relation se noue entre les deux hommes. A l’heure fatale de l’exécution, Atim préfère le simulacre au meurtre, le pardon à la vengeance. Depuis longtemps un film africain n’avait délivré une aussi forte émotion et transmis pareil message de portée universelle.
De France : Mauvaise foi, de Roschdy Zem

Valeur sûre du cinéma français, couronné d’un prix d’interprétation à Cannes avec ses partenaires Sami Naceri, Sami Bouajila, Djamel Debouze et Bernard Blancan, Roschdy Zem passe derrière la caméra. C’est aujourd’hui une forte attirance pour de nombreux jeunes acteurs (voir Guillaume Canet avec le percutant Ne le dis à personne). Pour Roschdy Zem, ce coup d’essai est aussi un coup de maître. Avec la complicité de son ami Pascal Elbée, il a choisi de traiter un sujet d’actualité qui lui tient à cœur, les rapports critiques entre Juifs et Arabes, plus particulièrement exacerbés au sein de la société française, dans le couple mixte. Pourtant tout allait bien entre Ismaël (Roschdy Zem en personne) et Clara (la lumineuse Cécile de France). Le fait qu’elle soit Juive et lui Musulman, ne posait aucun problème, tous deux ayant évacué la religion de leurs préoccupations majeures et vivant à l’aise dans une société laïque. Mais lorsque l’enfant paraît… les familles s’en mèlent et la zizanie menace. Alors Roschdy met bas les armes et plaide pour le compromis. Seule façon d’apprivoiser les différences et de vivre ensemble. Un beau plaidoyer d’actualité.
De Turquie : Les Climats de Nuri Bilge Ceylan

On avait surtout aimé Uzak (2003) , révélateur d’un certain malaise chez les intellectuels occidentalisés et preuve d’une évolution du jeune cinéma turc. Les climats, nouveau film de Nuri Bilge Ceylan, déroute davantage avec une très lente histoire de désamour dans un paysage de ruines antiques et de rivages hivernaux qui s’accordent aux sentiments des protagonistes, dans une sorte d’harmonie hostile mais s’opposent à toute vision souriante ou seulement accueillante qu’offre d’ordinaire la Turquie au visiteur. L’auteur, entouré de ses proches, filme à la manière d’un Antonioni anatolien et avec une esthétique à la fois minimaliste et maniérée, les phases d’une séparation en des lieux et des saisons qui n’évoquent rien à la mémoire. Le nouveau film de Nuri Bilge Ceylan impose une étrange tonalité qui risque de désenchanter, voire de rebuter au-delà du petit cénacle de laudateurs inconditionnels.
Du Mali : Bamako de Abderrahmane Sissako

La Cour d’un tribunal international transplantée dans la cour d’une habitation africaine, avec volailles, garnements, ménagères, dignitaires et public partisan. Il ne s’agit pas seulement de jouer sur les mots, les lieux, les personnages, mais de rapporter des faits le plus sérieusement du monde. Rien moins que d’instruire le procès des institutions financières internationales (FMI, FAO, G8) accusées de laisser l’Afrique exsangue, notamment en exigeant le remboursement de la dette, accompagné “d’ajustements structurels”. Quelques stars du barreau (William Bourdon, Roland Rappoport) ou de la politique (Aminata Traoré) défilent dans le prétoire improvisé, tandis que la vie la plus quotidienne ne perd jamais ses droits (querelles de voisinage, scènes de ménage, colporteurs, galopades d’enfants…). L’appareil judiciaire et le défilé des témoins sont encore concurrencés par des événements plus insolites comme la projection d’un pseudo western local où l’on reconnaît Danny Clover, Elie Suleiman ou Zaki Laplaine. Entre un réquisitoire politique, un tableau des mœurs de ce temps et une satire débridée, Sissako met en pièces les clichés et les conformismes du cinéma africain.
Du Maroc : What a wonderful world, de Fawzi Bensaïdi

On a beaucoup signalé le nouvel élan du cinéma marocain. Voici à coup sur le film le plus insolite et inattendu, réalisé par un auteur dont rien ne laissait présager l’extravagance (voir Mille mois, excellente chronique de facture classique). Ici, nous avons à faire à une sorte de manga maghrébin, hyper-violent et sophistiqué, où la cybernétique ferait la pige à la tradition en mélangeant tous les genres : le polar et le burlesque, les couleurs flashies et le noir et blanc, la romance sentimentale et les meurtres à tout-va, le muet sous-titré et les dialogues franco-marocains. Dans un Casablanca qui déborde de contrastes et bascule dans la modernité, Kamel (le réalisateur s’est fait la tête de l’emploi) un tueur à gages s’éprend de la voix d’une escort-girl sur téléphone portable. Mais Kenza (Nohza Rahil) n’est qu’une doublure. Elle rend service à sa copine Souad. Le reste du temps, femme-flic, elle règle la circulation d’un grand carrefour. Il y a peu de chances que ces amants virtuels se rejoignent, d’autant que Kamel est traqué par Hicham, un génie de l’informatique qui a débusqué ses contrats homicides. Il faut s’accrocher et oublier le Maroc placide et splendide des randonnées touristique.
Du Mexique et des USA : Babel de Alejandro Gonzales Inaritu

Film admirable où les évènements s’enchaînent et se provoquent, d’un bout à l’autre de la planète, du Japon au Sud Marocain et où le geste anodin d’un individu (vouloir récompenser l’hospitalité des nomades) peut avoir des répercussions sur des inconnus lointains et modifier leur destin. Ainsi fonctionne parfois l’amour et plus souvent la barbarie. Après Amours chiennes et 21 grammes qui firent des succès à peu près unanimes, Inaritu nous offre un chef d’œuvre qui a séduit le jury de Cannes (Prix de la mise en scène). Le film bénéficie aussi d’une distribution internationale éblouissante (Brad Pitt, Cate Blanchett, Gaël Garcia Bernal, Koji Yakusho…). Ce réalisateur mexicain a maintenant pignon sur rue à Hollywood et dispose des moyens financiers qui vont avec. C’est miracle que son cinéma d’auteur n’en souffre pas.