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[cinéma] Éveil du cinéma algérien
Morituri de Okacha Touita, El Manara de Belkacem Hadjadj
Alors que les cinématographies marocaines et tunisiennes donnent, à des titres divers, des signes de vitalité, le cinéma algérien semble éprouver de grandes difficultés à sortir du marasme dans lequel l’ont plongé des années d’insécurité et de répression. On ne peut donc que se réjouir de l’arrivée à peu prés simultanée, sur les écrans de deux films qui certes n’ont pas bénéficié de tous les apports et appuis nécessaires pour être des œuvres tout à fait abouties - et qui n’en avaient peut- être pas non plus l’envergure -, mais qui marquent néanmoins un déclic et pourraient annoncer un renouveau. Par ailleurs, ce qui est notable et encourageant, c’est que Morituri et El manara, ne craignent pas d’aborder de plein fouet quelques une des heures les plus noires des années de plomb et par là de se heurter à des situations douloureuses qui sont loin d’être apaisées. Saluons d’abord ce courage et considérons le comme une urgence et une nécessité.

morituri
Morituri
© Armor Films

Morituri, film algérien de Okacha Touita
Dans ce film, le réalisateur Okacha Touita, homme d’expérience (Les sacrifiés en 1982 ; Le rescapé en 1986 ; Le cri des hommes en 1990 ; Dans le feu hier et aujourd’hui en 1999), s’est appuyé sur l’œuvre foisonnante du romancier Yasmina Khadra (Mohamed Moulesseoul).
L’ancien militaire, en rupture de carrière, qui se cache sous ce pseudonyme faussement féminin avant de révéler sa véritable identité, a écrit des romans sulfureux sur l’Algérie des dernières décennies. Sous la forme d’intrigues policières violentes, il plonge le lecteur dans des épisodes des guerres civiles qui ont déchiré son pays. Dans une de ses séries de belle facture, digne de rivaliser avec les plus habiles plumes du genre, Yasmina Khadra a campé un personnage de flic-détective à l’Algérienne, le commissaire Llob qui, tel Maigret, Montalbano ou Pepe Carvalho, se prêtait à l’interprétation cinématographique. C’est chose faite sous les traits fatigués de l’impeccable Miloud Khétib (choix judicieux d’un comédien chevronné, formé dans les meilleures instances du théâtre et jusqu’à la Comédie Française ).


Morituri
© Armor Films

Le commissaire Llob, héros désabusé à la paupière lourde et à la silhouette un peu tassée, à la fois obstiné et en discordance avec les pratiques du système. Sans se départir d’une gouaille “babelouedienne”, il paye de sa personne, souvent à son corps défendant, au point de mettre ses proches en péril et au risque d’y laisser la peau. Il faut mettre des gants (et un gilet pare-balle) pour enquêter sur la disparition de la fille d’un notable lié au “pouvoir voyoucratique”. Flanqué de son adjoint Lino (Azzedine Boughagada), indispensable et alerte comparse, les deux font la paire comme dans tous les polars efficaces, ils vont plonger dans le climat mortifère des magouilles politico-financières et de leur collusion avec l’intégrisme qui minent le pays. Le scénario très dense et très mouvementé, agrémenté de commentaires en voix-off et truffé de répliques assassines, est en fait emprunté à une trilogie (Morituri, Double blanc, L’automne des chimères, éditions Baleine- Le Seuil). La réalisation manque plus de moyens que d’ambition, mais l’énergie compense bien des carences. Ajoutons que les facilités de tournage sur place et la possibilité d’utiliser des documents accablants , comme l’attentat du Boulevard Amirouche, irréfutable témoignage de l’horreur au quotidien, font bien augurer de l’avenir pour une plus grande liberté d’expression.


El Manara
© Les Films des Deux Rives

El Manara, film algérien de Belkacem Hadjadj
Dans une Algérie à peu prés apaisée, prenant même le tournant de l’ouverture démocratique, Fawzi (Khaled Benaïssa), Ramdane (Tarek Hadj Abdelhafidh) et Asma (Samia Meziane), sont trois amis étudiants, liées d’une solide amitié et débordants de projets d’avenir. Pour les rapports affectifs entre les trois protagonistes, traités avec une infinie pudeur pour ne pas choquer dans la pruderie ambiante, ce pourrait être la version algérienne de Jules et Jim. Mais l’atmosphère va très vite se gâter avec la montée de l’intégrisme, la victoire électorale des Islamistes, les réactions du pouvoir, l’écrasement des forces démocratiques. A l’instar du pays tout entier, le trio se disloque et subit tous les déchirements d’une guerre civile. Le réalisateur, qui est loin d’être un débutant (notamment Machaho en 1996 et Une femme taxi à Bel Abbes en 2000) a choisi de nous retracer l’histoire en flash-back, et là nous pensons à Nous nous sommes tant aimés de Scola. Les deux références ne sont qu’impressionnistes et ne doivent pas écraser un petit film qui par moments peine à exister, mais qui ne manque pas de mérite malgré un certain dénuement, de s’inscrire sans complaisances dans les années noires. On les croyait définitivement passées sous silence avec interdit d’en évoquer les profits et pertes, les coupables et les victimes.


El Manara
© Les Films des Deux Rives

La trame dramatique dans laquelle les protagonistes masculins vont s’opposer (l’un, Khaled est journaliste dans la presse d’ouverture qui soutient le pluralisme, l’autre, Ramdane, pour des motivations sociales et compassionnelles, a rejoint la mouvance islamique), trouve son détonateur dans la célébration, en pleine tourmente, de la fête populaire d’El Manara dans leur ville de Tlemcen. C’est une sorte de carnaval aussi païen que religieux qui met la ville en effervescence. Les fondamentalistes interdisent ce rituel facteur de débauche. La population n’entend pas se priver d’une pratique séculaire qu’elle ne sépare pas, malgré ses licences, de la foi et de la ferveur religieuse. Les deus amis qui s’étaient depuis longtemps perdus de vue, se retrouvent brutalement confrontés à leurs choix politiques. Loin de les apaiser comme elle le faisait au temps des disputes de jeunesse, Samia, involontairement, va exacerber les passions.
Un courageux petit film, on aurait envie de dire vaillant, à mettre au crédit du réalisateur et de son scénariste Tahar Boukella. Réalisé avec peu de moyens, il prend malgré tout le risque de déplaire à certains dans un climat toujours traversé de courants contraires.

André Videau
[29/05/2007]

Mots-clés : cinéma, Algérie
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