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[cinéma] Un rêve algérien
Un documentaire de Jean-Pierre Lledo
Pour quelles raisons un homme décide-t-il de sacrifier sa vie pour un pays qui n’existe pas encore et qui n’est pas le sien ? C’est l’une des questions qui a présidé à la gestation puis à la réalisation du film documentaire Un rêve algérien du cinéaste Jean-Pierre Lledo. Le film est projeté dimanche 19 octobre à 15h en présence d’Henri Alleg au cinéma Écran à Saint-Denis avant sa sortie en salle le 26 novembre.


Un rêve algérien est le fruit d’une longue gestation. Après dix années d’exil en France, le moment était venu pour le cinéaste algérien Jean-Pierre Lledo, de revenir sur les traces de certains de ceux qui ont été fondateurs, acteurs et aujourd’hui “transmetteurs” de l’espoir d’une Algérie libre, sociale et pluriculturelle. Sur quelles traces donc ? Celles d’Henri Alleg auteur de la fameuse Question qui révéla au monde, en 1958, la pratique de la torture dans les geôles de la République, appliquée à des personnes de toutes obédiences et de toutes origines, qui s’étaient engagées pour l’indépendance d’une colonie pas tout à fait comme les autres.

Tourné entièrement en Algérie, le film s’ouvre sur l’embarquement en bateau d’Henri Alleg (de son vrai nom Harry Salem) et se poursuit par un voyage à travers le pays où l’ex-directeur du journal mythique Alger Républicain retrouve d’anciens compagnons et compagnes de lutte : les survivants de l’ancienne équipe du seul quotidien intercommunautaire qui ait jamais existé de l’autre côté de la rive, mais aussi des syndicalistes, un jardinier au langage flamboyant, l’agent de liaison Eliette Loup qui se révolte contre la notion de sacrifice utilisée par ses amis pour louer son courage. Quelques anonymes traversent la pellicule de façon inopinée, comme ce passant croisé à Cherchell, qui reconnaissant “le grand homme”, comme il dit, ne cesse de lui répéter “tous mes respects, tous mes respects” citant spontanément la devise du journal : “Alger Républicain dit la vérité, rien que la vérité mais ne peut pas dire toute la vérité”. Des rencontres émouvantes dont certaines, désormais gravées dans la mémoire cinématographique, ne se renouvelleront pas : l’ex-syndicaliste d'Annaba devenu projectionniste comme l’ancien journaliste et dirigeant du Parti communiste algérien, A. Benzine, sont décédés depuis. Des rencontres mais aussi des lieux : la villa Susini, la prison de Barberousse, la tombe de l’aspirant Henri Maillot passé à la résistance avec armes (au sens propre) et bagages, la ruelle d’Oran où Lledo a passé son enfance…

Car le réalisateur-narrateur révèle une quête personnelle : il fallait, écrit-il, exhumer “leur rêve de fraternité”, “enfoui sous d’innombrables couches de silence”, “filmer des corps réels” pour pouvoir plus tard retourner à la fiction. De mère judéo-berbère et de père d’origine catalane (emprisonné par le régime de Pétain), Jean-Pierre Lledo a dû quitter son pays alors que la violence intégriste avait déjà assassiné nombre de ses amis et se rapprochait inéluctablement de sa personne. On comprend aisément qu’ayant vécu son départ forcé comme un nouvel échec du “rêve algérien”, Lledo ait décidé de consacrer ses derniers films à des hommes et des femmes qui combattirent au nom d’une Algérie “républicaine, laïque et multiethnique” : L’Oasis de la Belle-de-mai (1996, à propos de l’exil marseillais du peintre algérien d’origine espagnole Denis Martinez), Lisette Vincent, une femme algérienne (1998), Jean Pélégri alias Yahia El Hadj (2001).

Un rêve algérien est tout sauf de l’hagiographie ou de la propagande : loin et au-dessus de toute polémique stérile, il donne à voir des individus simples et courageux, encore doués d’affection, d’humour et d’espièglerie, qui n’ont rien renié malgré une défaite certaine. Un documentaire inspiré sur un sujet moderne et universel.
Chérifa Benabdessadok
[15/10/2003]

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