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[Maroc] “Raja“ de Jacques Doillon et "Mille mois" de Fawzi Bensaïdi
Maroc, ombre et lumière.
Le succès du récent festival international de Marrakech annonce-t-il un véritable essor du cinéma au Maroc ?
Deux films de grande qualité et fortement ancrés dans la réalité marocaine, Raja de Jacques Doillon et Mille mois de Fawzi Bensaïdi, semblent confirmer cette tendance et bien augurer de l’avenir.


Un nouvel essor du cinéma au Maroc ?

Le récent festival international de Marrakech a obtenu un réel succès professionnel, médiatique et populaire.
Cette initiative, voulue par Daniel Toscan Du Plantier et fortement soutenue par le Palais Royal, et qui n’en est qu’à sa troisième édition, doit être resitué dans un contexte national assez globalement favorable à la cinématographie.

On a beaucoup parlé de l’ouverture de nouveaux studios dans le sud, l’imperturbable luminosité de Ouarzazate, la présence d’une main d’œuvre artisanale et d’une figuration abondante à des coûts très abordables, ayant eu raison des réticences des superproductions hollywoodiennes ou autres qui aujourd’hui sont en liste d’attente.

Autre indice positif, le plus indispensable à un véritable essor du cinéma dans le pays : la production d’œuvres réalisées au Maroc et totalement imprégnées de la réalité marocaine. C’est le cas de Raja du Français Jacques Doillon et de Mille mois du Marocain Fawzi Bensaïdi, qui viennent de paraître sur les écrans et qui, retour sur le festival, malgré leurs sujets “délicats” firent les beaux soirs et les discussions les plus passionnées du festival de Marrakech.


Raja

C’est à Marrakech justement que se situe Raja, côté lumière de la ville impériale, vanté par les dépliants touristiques, destination favorite avec ses hôtels à piscine et à palmeraie, d’une clientèle en mal d’exotisme et de dépaysement, mais aussi - on le sait moins - lieu d’habitation secondaire ou principale de nombreux étrangers, amateurs, artistes, esthètes, gloires de la jet set ou paisibles retraités qui filent des jours heureux dans la discrétion des riads de la Médina, des villas de l’hivernage ou des résidences à loyer modéré du Gueliz.

Frédéric est l‘un d’eux, séducteur riche et oisif, usé, désabusé, sceptique, n’attendant plus de la vie que des satisfactions immédiates, incompatibles avec un amour durable, faisant soigner son confort, sa table et son luxurieux jardin par une kyrielle de servantes sur lesquelles règnent deux mamas, affectueuses et abusives, sorte de chœur de matrones complices.
On pourrait se croire dans l’adaptation d’un conte du XVIIIe, à peine licencieux.

Mais survient Raja, sortie de l’ombre et de la violence des quartiers misérables. Pénétrant par effraction dans ce jardin d’Eden, elle va mettre toute sa volonté, toute sa ruse à s’y faire accepter. Frédéric au début s’en amuse. Mais bien vite les sentiments vont s’employer à déjouer tous les plans, à faire grincer toutes les consciences. Ni les différences d’âge, de culture, de classe sociale, ni même la présence d’un fiancé “légal”, le dénommé Mobylette, au début plutôt accommodant, ne serviront de rempart.

Doillon signe là le plus déroutant de ses films. Sujet périlleux et pathétique, porté par deux interprètes d’exception : Pascal Grégory, acteur d’élite, rompu à toute les nuances de ce marivaudage ravageur, et Najat Benssallem, débutante stupéfiante de naturel dans la vulnérabilité, la rébellion, la passion.

Rien dans le déroulement du film n’accrédite une lecture idéologique des rapports de maître à esclave ou encore des relations nord/sud, exploiteurs /exploités que certains ont voulu faire endosser au cinéaste. Navré pour eux.


Mille mois

A contrario, Mille mois, premier long métrage de Fawzi Bensaïdi, se situe dans un Maroc méconnu et dans une époque un peu plus lointaine (Moulay Brahim, village du Moyen-Atlas dans le courant des années 80). La pauvreté et l’arbitraire sont cruellement ressentis, surtout en cette période de Ramadan qui devrait être de piété et de liesse.

Mehdi, un écolier de 7 ans, vit modestement en compagnie de sa mère Amina et de son grand père Ahmed. Il est un écolier studieux et lucide qui ne croit guère aux fables sur l’absence de son père (non pas immigré en France comme d’autres, mais emprisonné au Maroc pour des motifs politiques) et au bénéfice des honneurs que lui dispense un instituteur fantasque (porter sa chaise comme un trophée ou manier à sa place la chicote sur le dos des camarades fautifs).

Autour de Mehdi, et souvent avec ses yeux, nous voyons graviter toute une population (environ 150 personnages identifiables selon le réalisateur) vivant un quotidien abrupt, borné par les archaïsmes, les préjugés, les hiérarchies ; à l’image de ce caïd, fraîchement débarqué de la ville, totalitaire et concupiscent et de sa “smala” de subalternes. Surtout à l’image des plus pauvres, des plus faibles comme ce veuf homicide qui à force de remords et de persécutions sombre dans la folie et le suicide. Et bien sûr les jeunes filles qui, soumises ou rebelles, ont tout à craindre des virilités bafouées ou infatuées, piliers de café, de prières et de séries télévisées.

Tant d’autres qui vont et viennent dans cette fresque inclassable, entre baroque et réalisme, tragique et comique, sacré et profane qui ne vous lâche pas sans jamais tomber dans la véhémence pamphlétaire, l’apitoiement ou la victimisation et qui va du coup décontenancer les tribuns et les bigots.


Grâce à sa programmation au festival de Marrakech et malgré son contenu politiquement peu correct Mille mois devrait paraître en décembre sur les écrans marocains. Quant à Raja, encore plus sulfureux, les applaudissements à tout rompre, une fois surmontée la gène, et le prix d’interprétation féminine décerné à Najet Benssallem, devrait faciliter, ultérieurement, sa sortie.
André Videau
[13/11/2003]

Mots-clés : Maroc, marocains, cinéma
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