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[Israël] Israël : masculin/féminin
Quatre films israëliens
Quatre films israëliens actuellement à l'affiche vous sont présentés : Tu marcheras sur l’eau, de Eytan Fox ; Terre promise, de Amos Gitaï ; Mon trésor, de Keren Yedaya et Prendre femme, de Ronit et Schlomi Elkabetz.

Il n’est pas fréquent de voir Israël occuper une place importante dans l’actualité cinématographique. Le plus surprenant est qu’à travers des films récents ce soient plus les dysfonctionnements intrinsèques, pour ne pas dire intimes, de la société, qui sont mis en avant à travers l’évolution ou les blocages des mœurs et des comportements, que les incidences dramatiques et conflictuelles de la cohabitation avec les Palestiniens. Esquive prudente, diront certains, ordre de priorité, diront d’autres, plus probablement abondance de matériaux humains et évènementiels qui obligent les hommes et les femmes de ce pays à se repositionner dans leur être, leur passé et leur devenir, dans un contexte mouvant et dramatique qui aggrave leurs crises.


Tu marcheras sur l’eau de Eytan Fox
Commençons par un éblouissant (et périlleux) exercice : Tu marcheras sur l’eau de Eytan Fox. Une sorte de mise en pièces du héros d’apparence indestructible.
Eyal (Lyor Ashkenazi) est un agent du Mossad, chargé par son antenne d’éliminer les chefs nazis survivants. On le voit opérer à Istanbul, dans un style sans bavure, ni remord, filmé à la Hitchcock. Cet univers impitoyable et bétonné commence à se fissurer lorsque sa femme se suicide. La nouvelle mission va précipiter les questionnements et provoquer la crise de conscience.
Notre héros, pur et dur, ira jusqu’à douter de sa sexualité et du bien fondé de son engagement radical au service du pays. Séduit par Axel (Knut Berger), le petit-fils du nazi qu’il pourchasse lors d’une visite que celui-ci rend à sa sœur Pia (Caroline Peters) qui a rompu tout lien avec sa famille allemande et travaille (par expiation ?) dans un kibboutz, il renonce à tous les codes et à tous les principes qui ont gouverné jusque-là sa vie à hauts risques.
Même en Israël les héros se fatiguent et peuvent aspirer à une vie de père tranquille au sein d’une famille curieusement recomposée. Eyal finit par épouser Pia. Etrange leçon pour un agent de la mort qui n’avait pas prévu qu’un jour il privilégierait la douceur de vivre. Un film à contre-courant. Délectable.

Terre promise de Amos Gitaï
Après la mise en question de la masculinité dans un climat oriental propice au machisme, deux autres films affrontent le problème, tout aussi inconvenant, mais surtout tabou, de la prostitution.
Prostitution des “corps étrangers” avec la féroce dénonciation de la “traite des blondes” par Amos Gitaï, sous le titre sarcastique de Terre promise.
Le réalisateur le plus turbulent et anticonformiste d’Israël, dénonce les filières et les conditions de détention de jeunes femmes venues de l’Est, en l’occurrence d’Estonie. Le miroir aux alouettes - ou plutôt le piège - fonctionne toujours de la même façon : séducteur entreprenant, perspective lucrative de devenir serveuse de bar ou hôtesse de cabaret dans une société d’émancipation et d’abondance. Commence aussitôt un cheminement infernal aux mains de trafiquants de toutes obédiences (Bédouins, Égyptiens, Israéliens). Après avoir été vendues à l’encan et traitées avec brutalité par les hommes ou perfidie par les femmes, elles se retrouvent en “terre promise”, dernier stade de l’exploitation et de l’avilissement.
Pour traduire la clandestinité des parcours et la violence des rapports, le réalisateur a choisi de filmer de façon presque frénétique, ce qui rend plus encore les situations insoutenables. On notera d'excellentes prestations des acteurs, en particulier celles d’Anne Parillaud et d’Hanna Shigulla.


Mon trésor de Karen Yedaya
Prostitution de type plus classique, si l’on ose dire, avec Mon trésor, premier long-métrage de la jeune réalisatrice Karen Yedaya qui se passe dans un quartier populaire de Tel Aviv.
Ruthie et Or, une mère et sa fille, vivent au seuil de la pauvreté. Depuis des années, Ruthie subvient difficilement à leurs besoins en se prostituant. Cette soumission humiliante aux pulsions des hommes, dans une société ataviquement machiste et poussée au célibat par la militarisation de longue durée, provoque le mépris bien-pensant de l’environnement. Elle est l’un de ces êtres “transparents” dit cruellement l’auteur, qu’on ne voit que lorsqu’ils dérangent, ou dans les moments furtifs des désirs inassouvis où l’on a besoin de leurs services.
Mais Ruthie (Ronit Elkabetz, valeur montante du cinéma israélien) tombe gravement malade. Or (Dana Ivgy) ne peut plus se cantonner dans des besognes d’appoint pour apporter quelques subsides au ménage et qu’elle pratiquait dans les négligences de son emploi du temps scolaire (récupérer des bouteilles de plastique, faire la plonge dans une gargote…). Elle va presque naturellement suivre la voie tracée par sa mère. Voie honnie dont elle avait tenté de la détourner. Un film âpre et sans concessions, tourné avec une sobriété et une franchise sidérantes pour le spectateur.

Prendre femme de Ronit Elkabetz
Lui donnant une place prépondérante, d’actrice et de réalisatrice en compagnie de son époux Schlomi, Prendre femme offre à Ronit Elkabetz, la possibilité de donner toutes les mesures de son talent. Qui est immense.
Nous sommes toujours dans les failles d’une société composite, malgré le ciment du judaïsme. Moins dans les débordements et les répressions de la sexualité ou la déstabilisation du mythe viril comme dans les œuvres précédentes, mais au cœur de la cellule familiale normalisée, avec homme au travail et à la prière (l’épatant Simon Abkarian) et femme au foyer et à la procréation. Le tempérament de feu de Viviane, l’épouse s’est manifesté jusqu’ici par des esclandres domestiques qui ne l’ont pas empêché de rentrer dans le rang. Voilà que les tempéraments s’exaspèrent et que les choses s’enveniment en cette approche de shabbat, au point qu’il faut mobiliser tout l’aéropage familial pour éviter la séparation. Viviane va-t-elle encore une fois céder aux bonnes raisons d’Eliahou ? Probablement, si elle n’avait pas rencontré par hasard Albert (Gilbert Melki), un amour de jeunesse, paré de toutes les vertus de bonheur et de liberté.
Un film qui “déchire” les valeurs sacro-saintes, sans distribuer les préceptes pour recoller les morceaux et, qui est, vaille que vaille, une leçon d’optimisme.

André Videau
[28/02/2005]

Mots-clés : Israël, prostitution
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