Beaucoup d'audace et de panache
La présidence d'Isabelle Adjani a porté chance aux Césars
2005. C'est en effet L'esquive d'Abdellatif Kechiche qui rafle la mise
en remportant les prix du meilleur film, du meilleur réalisateur, du
meilleur espoir féminin (Sara Forestier) et du meilleur scénario
d'adaptation (Abdellatif Kechiche et Ghalia Lacroix) en ne laissant que des
miettes aux deux outsiders Un long dimanche de fiançailles
et Les Choristes. Certains ont voulu y voir un encouragement appuyé
au cinéma d'auteur à petiuts budgets. Certes, mais nous y voyons
surtout la récompense pour un film à contre-courant, réalisé
avec beaucoup de panache et d'audace, autour des jeunes de banlieue et de leur
langage - de Marivaux au rap - et interprété par des inconnus
talentueux souvent issus de l'immigration. Le film, qui à sa sortie n'avait
connu qu'un succès d'estime, ressort sur plus de 60 écrans.

L'acteur remarqué de la beur génération passe derrière
la caméra
Lorsquils baptisèrent les rues, coursives et barres dimmeubles
des grands ensembles, les urbanistes et les édiles locaux, histoire dhumaniser
des lieux dont on pouvait craindre les dégradations à venir, leur
donnèrent des noms artistiques ou bucoliques, de Debussy à Mozart,
de Renoir à Cézanne, des Pervenches aux Pâquerettes. Cest
avec de tout autres motivations que Abdellatif Kechiche, acteur remarqué
de la génération beur (Le thé à la
menthe, dAbdelkrim Bahloul en 1984, Les innocents, dAndré
Téchiné en 1987, Bezness, de Nouri Bouzid en 1992) passé
avec un certain bonheur derrière la caméra (La faute à
Voltaire, en 2001) donne droit de cité à Marivaux (1688-1763).
Marivaudages...
Le ci-devant Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux est lauteur de
plusieurs comédies, précieuses et raffinées, sur les élans
du cur confrontés aux conventions sociales dune époque.
Contestations, tergiversations et vagabondages amoureux justement qualifiés
de marivaudages. Pas de raison évidente pour linviter
parmi une bande de jeunes des Francs-Moisins dans le 93. Encore que
Cest sans doute à linitiative de la prof de français
(Carole Fransk, sobre et persuasive) que les élèves ont décidé
de monter des scènes des Jeux de lamour et du hasard pour
la fête du collège. Pas de démagogie ni de provocation,
dans ce choix qui va apparemment à lencontre des sentiments en
vigueur et surtout du langage qui va avec. Apparemment seulement, puisque le
projet trouve des adeptes malgré lopprobre qui entoure lidée
même de théâtre. Ainsi Lydia (Sara Forestier), tellement
attachée à son rôle quelle déambule dans la
cité en robe de soubrette, brocards et dentelles au vent ou Rachid (Rachid
Hami) qui se pavane en costume quadrillé dArlequin jusque sur les
bancs de lécole. On verra même (cest lun des
ressorts de la comédie) Krimo (Osman Elkharraz), qui au début
appartenait à la bande des récalcitrants théâtrophobes,
négocier pour changer de camp, prêt même à sacrifier
ses trésors de guerre - paire de baskets, autoradio et autres, pour endosser
quoiquil en coûte la défroque de lamoureux transi,
valet balourd qui doit jouer le seigneur.

Langages, codes, expressions
On laura compris, le malicieux Abdellatif Kechiche pousse ses personnages
à lesquive sur un canevas classique qui paradoxalement sy
prête. La solution de facilité aurait été de faire
la chronique du quotidien sur un tempo de rap avec révoltes et violences
stéréotypées. Plusieurs films de banlieue sy
sont risqués, avec des fortunes diverses, de La haine à
Wesh wesh, de La squale à Petit frère. Le
respect et lestime peuvent passer par dautres approches. Comme dans
le théâtre le plus structuré du XVIIIe siècle, cest
le langage, ses codes et ses outrances qui servent à ruser avec les sentiments.
Karim le timide la bien compris, qui pense que le subterfuge dune
dialectique ampoulée lui permettra de déclarer sa flamme, neuve
et vivace, à la coquette Lydia. Pendant ce temps, sur le tempo exacerbé
de lexpression quotidienne, Magalie (Aurélie Ganito) souffre comme
toutes les petites amies plaquées, les comparses se déchaînent,
confidentes comme Frida et Nanou (Sabrina Ouazani et Nanou Benahmou), copain
arbitre comme Fathi (Hafet Ben-Ahmed) ou porte-parole comme Slam le théoricien
radical (Sylvain Phan).

Des rapports humains idylliques ?
Bien sûr, on peut trouver que cette version décalée
du thème lamour toujours, avec sa bande-son saturée
et sa rhétorique outrancière, nous dépeint une sorte de
banlieue rose aux rapports humains presque idylliques. Ici, pas de deal
de racket visibles, pas de filles voilées sous la contrainte,
pas de tournantes ou de mariages arrangés, pas dimams incendiaires
ou de bandes qui se trucident. À peine si lon sait quun joint
circule parfois, que quelques claques misogynes peuvent ponctuer des insultes,
que le gentil Krimo a quelques réserves de provenances douteuses et un
papa incarcéré qui dessine des voiliers en attendant sa libération.
Et lorsque lon a droit à une descente de police avec fouille musclée,
elle est tellement convenue que lon dirait un exercice de style. Néanmoins
si le film fonctionne tout du long comme en état de grâce, comme
une variation pleine de dissonances et dharmonies, cest aussi à
la pléiade de jeunes comédiens amateurs quil le doit, à
leur avidité culturelle en ébullition selon
lexpression du réalisateur. Mieux que de vrais pros, ils donnent
limpression de sêtre laissé voler un quotidien inattendu
qui rend leur aventure passionnante et la fait entrer dans lordre du possible.