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[théâtre] 1962, le dernier voyage
Une pièce écrite par Mehdi Charef
au Théâtre Montparnasse (Paris)
1962. L'heure de l'Algérie algérienne a sonné. Léonie, Marie, Barnabé, Perret, Dacquin, se retrouvent sur le quai de la gare pour rejoindre le port où ils embarqueront pour la France.Tahar, ancien domestique, et El Dib, harki sont là. Un texte périlleux et sans complaisances de Mehdi Charef, auteur de sept films réalisés depuis le succès exceptionnel du Thé au harem d’Archimède et de trois romans.
Petite guerre des drapeaux sur un quai de gare. Lépisode
pourrait être anodin. Il ne lest pas. Laffrontement des symboles
est le reflet de réalités plus poignantes. Les maquisards - qui
ne le sont plus vraiment et sortent partout de la clandestinité en cet
été 62 - ont eu laudace nocturne de remplacer lemblème
tricolore dune colonisation révolue, par celui de la république
algérienne naissante. Ce nest évidemment pas du goût
de Barnabé (Jean-Michel Dupuis), dernier employé de la compagnie
de chemins de fer locale, un homme indigné et véhément,
pas disposé à baisser pavillon, même à la veille
de sa mutation à Lons-le-Saunier.

Dans la lumière de laube, blonde comme une promesse mais aussi
trouble et tremblée comme les regrets et les rancurs, cest
selon, (magnifiques éclairages de Patrick Meeüs pour le décor
épuré de Claude Lemaire) le dernier carré des colons de
Marnia, petite bourgade à louest de Tlemcen, se trouve, bon gré,
mal gré, sur le départ. Lheure de lAlgérie
algérienne a sonné avec le glas de lAlgérie française.
Cet épisode très stylisé du départ des pieds-noirs
qui tient en respect le lyrisme comme le réalisme, a de quoi surprendre.
Dabord par un choix rigoureux du classicisme théâtral, là
où on aurait pu ségarer dans la fantaisie ou le manifeste
idéologique et se complaire dans lexcès.
Quon ne sattende pas à une version pittoresque ou hyperéaliste
de lexode des Français dAlgérie, comme un remake tardif
de La famille Hernandez, version panachée par le temps et le regard
distancié dun fils dArabe immigré.

Photo : L'avant-scène
théâtre
Le propos de Mehdi Charef est beaucoup plus grave et sa réflexion, très
personnelle, est baignée dans le flou des souvenirs denfance et
léclairage singulier dune conscience dhomme juste qui
na pas peur des mots.
Comme il évite les pièges dune reconstitution trop haute
en couleurs qui distrairait de lessentiel, Mehdi Charef, dont cest
la première incursion théâtrale, après une déjà
longue carrière au cinéma et dans le roman, évite les lieux
communs en situant sa tragédie dans un petit bled du far ouest colonial
où il a vécu ses premières années. Là où
il faut dabord quitter la terre à laquelle on sest viscéralement
attaché, prendre un train, muni dun simple viatique. Départ
quasi anonyme et presque anodin, en regard des foules précipitées
dans les ports dAlger ou dOran, à lépoque si
pathétiquement médiatisées.
Dans la métaphore du théâtre qui transcende le réel,
lauteur peut ainsi dénuder laction autour de quelques personnages-clés
et de situations poussées dans leurs ultimes retranchements.
Il y a donc autour de Barnabé : Léonie Canova (émérite
Nadia Barentin), une maîtresse-femme, un tempérament de pionnier
aux volontés inflexibles autant quabsurdes : laisser le domaine
à son domestique ou emporter la dépouille de son défunt
Jules, pour quILS ne profitent de rien. Perret (prestation remarquable
de Jean-Pierre Malo), éructant sa haine des indigènes et ses vaines
répliques dans les ripostes de lOAS finalement touchant jusque
dans ses débordements divrogne et dhomme fourvoyé.
Daquin, dont lhumanisme équitable a été révolté
par les injustices et séduit par les slogans des indépendantistes
(Stéphane Hölm), quon sent déjà floué
et qui sera logé à la même enseigne que ses compatriotes.
Marie, blonde métropolitaine (Julie Judd), serveuse de bar au grand cur
devenue fille à soldats à laquelle les austérités
apparentes du régime à venir ne laisseront pas de place.

Photo : L'avant-scène
théâtre
Les nouveaux algériens ne sont pas encore sortis de lombre. Mais
les anciens sont là aussi, avec la silhouette magnifique de Tahar, qui
jusquau coup de théâtre final, campe dans la peau du serviteur
dévoué et résigné, transparent ou confondu avec
le décor dans lunivers autiste de la colonisation (limmense
Amidou devenu trop rare à la scène comme à lécran).
Avec aussi le corps beaucoup plus encombrant de El Dib (le loup) le harki qui
vient crever en victime expiatoire de tous les malentendus. Azize Kabouche et
Kader Boukhanef, les deux metteurs en scène jouant en alternance, se
sont réservé ce rôle ultra-sensible de paria.
De linterprétation au plus juste jusquaux rigueurs de la
mise en scène, tout confère au spectacle cette dignité
qui dégage une émotion contenue et sert au mieux le texte périlleux
et sans complaisances de Mehdi Charef, auteur qui sait rester à hauteur
dhomme pour nous parler darrachement, doccasions manquées,
doptions irréversibles porteuses dun avenir incertain. Lui
qui a pris à son tour dautres chemins de ruptures. Ceux de limmigration.
Sans quil en tire un quelconque droit de jugement péremptoire,
mais seulement une faculté dempathie communicative avec des vies
qui sous nos yeux se courbent, se relèvent ou se brisent.
André Videau
[08/09/2005]
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Théâtre Montparnasse (Paris)
31, rue de la Gaîté 75014 Paris
Location : 01 43 22 77 74
Site web
Une pièce écrite par Mehdi Charef
Mise en scène de Kader Boukhanef, Azize Kabouche
Avec : Amidou, Nadia Barentin, Jean-Michel Dupuis, Stéphane Höhn,
Julie Judd, Jean-Pierre Malo, Kader Boukhanef ou Azize Kabouche

Le bimensuel L'avant-scène théâtre a publié
le texte de la pièce dans son numéro d'août 2005
Site web
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