
Rien ne résiste au capitaine Voulet !
En 1898, le capitaine Paul Voulet, qui a conquis le pays Mossi deux
ans plus tôt, et son lieutenant Julien Chanoine se voient confiés
la dernière grande expédition coloniale en Afrique centrale :
la conquête du lac Tchad. Arrivés à Tombouctou, Klobb, le
colonel en poste, leur annonce que celle-ci est modifiée. Leur colonne
doit dabord sécuriser une région hostile avant de faire
la jonction avec une autre mission, celle de Foureau-Lamy, à laquelle
ils devront ensuite se soumettre. Le capitaine Voulet est furieux. Il
a mauvais caractère, précise un des officiers. Un euphémisme.
La colonne se met en route, sans grand appui de la France. Elle dispose de
peu dhommes et le capitaine décide denrôler par la
force des tirailleurs irréguliers. Plus la colonne
progresse, plus les deux jeunes officiers, prêts à tout pour conquérir
un empire, laissent libre cours à leur brutalité et à leur
violence. Mauvais traitements, pillages, meurtres, viols et pendaisons, les
pires exactions sont justifiées. Il y a pour les races supérieures
un devoir à civiliser les races inférieures, explique
Voulet, persuadé que la fin justifie les moyens. Obstiné et brutal,
il oblige ses troupes à poursuivre vers le lac Tchad sans attendre la
deuxième colonne.
Le lieutenant Péteau qui les accompagne émet de fortes réserves
sur les méthodes de son supérieur et prévient Paris que
cette mission détruit tout sur son passage. Le colonel
Klobb est alors chargé de rattraper la colonne et de calmer
le capitaine. A Paris, larmée, déjà secouée
par laffaire Dreyfus, nentend pas que ce nouveau scandale éclabousse
lhonneur de larmée et de la France.

Librement inspiré d'événements réels
A 20 ans, jai fait mon service militaire au Niger. Là-bas,
jai entendu des personnes âgées menacer leurs petits-enfants
à coup de 'Si tu continues, jappelle Voulet et Chanoine'. Je navais
jamais entendu parler de cette histoire et je lai découverte de
la bouche de témoins oculaires, explique Serge Moati. Lidée
de faire un film a progressivement mûri, jusquau tournage en 2004.
Le résultat est intelligent, la réalisation fluide et les acteurs
servent avec talent leur personnage.
Pour parvenir à ce résultat, le réalisateur sest
appuyé sur le livre de Jacques-Francis Rolland, Le Grand capitaine,
et sur le journal de Voulet et Chanoine. Cependant, une note, "librement
inspiré dévénements réels, sinscrit
sur lécran. En effet, le personnage de Voulet a créé
une légende puisque, lorsque sa tombe a été ouverte, son
corps avait disparu. Personne ne sait ce quil est devenu. Dans Capitaines
des ténèbres, Serge Moati livre donc sa propre version de ce quil
est advenu du capitaine sanguinaire. Dautres lavaient fait avant
lui, dont Francis Ford Coppola, en 1979, à travers le personnage de Kurtz
dans Apocalypse Now, inspiré du roman Cur des ténèbres
de Joseph Conrad, publié en 1902.
Pour donner à cette histoire qui paraît invraisemblable
une caution historique, un documentaire produit par Serge Moati, Blancs de
mémoire de Manuel Gasquet, sera diffusé en complément
de la fiction sur la Cinquième le vendredi 28 avril à 14h40. Jai
voulu que ce travail ne soit pas un simple making-of de ma fiction mais quil
en appuie le propos en replaçant les choses dans un contexte historique,
dans une chronologie et en faisant entendre la voix des personnes qui ont vécu
ce drame, souligne Serge Moati.

Une République digne de sa devise
Limplication de Serge Moati dans cette recherche de vérité
sur la période coloniale est autant professionnelle que personnelle.
Moi, juif tunisien arrivé à onze ans en France, je suis
passionné par cette histoire, marquée dans ma chair. Mais tout
le monde sen fout . regrette-t-il. Les non-dits demeurent, côté
colonisateur comme colonisés. Tous refusent de mener un travail dautocritique
pourtant nécessaire. Et lhistoire se répète. La
colonisation est intrinsèquement quelque chose de mauvais mais malheureusement,
nous nen avons pas fini avec ça.
Pas étonnant donc que le prochain film dAlain Tasma, adapté
du livre de Dalila Kerchouche, Mon père ce harki, soit produit
par Serge Moati qui avait envie de rendre hommage à ces destins
tragiques. Si on veut construire un avenir meilleur, il faut dire
et montrer les choses inacceptables commises au nom de la France. Jaimerais
que la République soit digne de sa devise, insiste-t-il. Serge
Moati rajoute à ses casquettes de réalisateur, producteur, animateur,
écrivain celle de patriote.