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[colonisation] Capitaines des ténèbres, un film de Serge Moati
Diffusion sur Arte, le vendredi 28 avril 2006 à 20h45
Petit à petit, la parole se libère. La preuve avec Capitaines des ténèbres, diffusé sur Arte. Sur un scénario d’Yves Laurent, Serge Moati, l’homme à multiples casquettes ici réalisateur, retrace un épisode sanglant et méconnu de l’histoire coloniale française. L’implication de Serge Moati dans cette recherche de vérité sur la période coloniale est autant professionnelle que personnelle.

“Rien ne résiste au capitaine Voulet !”
En 1898, le capitaine Paul Voulet, qui a conquis le pays Mossi deux ans plus tôt, et son lieutenant Julien Chanoine se voient confiés la dernière grande expédition coloniale en Afrique centrale : la conquête du lac Tchad. Arrivés à Tombouctou, Klobb, le colonel en poste, leur annonce que celle-ci est modifiée. Leur colonne doit d’abord sécuriser une région hostile avant de faire la jonction avec une autre mission, celle de Foureau-Lamy, à laquelle ils devront ensuite se soumettre. Le capitaine Voulet est furieux. “Il a mauvais caractère”, précise un des officiers. Un euphémisme.

La colonne se met en route, sans grand appui de la France. Elle dispose de peu d’hommes et le capitaine décide d’enrôler par la force des “tirailleurs irréguliers”. Plus la colonne progresse, plus les deux jeunes officiers, prêts à tout pour conquérir un empire, laissent libre cours à leur brutalité et à leur violence. Mauvais traitements, pillages, meurtres, viols et pendaisons, les pires exactions sont justifiées. “Il y a pour les races supérieures un devoir à civiliser les races inférieures”, explique Voulet, persuadé que la fin justifie les moyens. Obstiné et brutal, il oblige ses troupes à poursuivre vers le lac Tchad sans attendre la deuxième colonne.

Le lieutenant Péteau qui les accompagne émet de fortes réserves sur les méthodes de son supérieur et prévient Paris que “cette mission détruit tout sur son passage”. Le colonel Klobb est alors chargé de rattraper la colonne et de “calmer” le capitaine. A Paris, l’armée, déjà secouée par l’affaire Dreyfus, n’entend pas que ce nouveau scandale éclabousse “l’honneur de l’armée et de la France”.

Librement inspiré d'événements réels
“A 20 ans, j’ai fait mon service militaire au Niger. Là-bas, j’ai entendu des personnes âgées menacer leurs petits-enfants à coup de 'Si tu continues, j’appelle Voulet et Chanoine'. Je n’avais jamais entendu parler de cette histoire et je l’ai découverte de la bouche de témoins oculaires”, explique Serge Moati. L’idée de faire un film a progressivement mûri, jusqu’au tournage en 2004. Le résultat est intelligent, la réalisation fluide et les acteurs servent avec talent leur personnage.

Pour parvenir à ce résultat, le réalisateur s’est appuyé sur le livre de Jacques-Francis Rolland, Le Grand capitaine, et sur le journal de Voulet et Chanoine. Cependant, une note, "librement inspiré d’événements réels”, s’inscrit sur l’écran. En effet, le personnage de Voulet a créé une légende puisque, lorsque sa tombe a été ouverte, son corps avait disparu. Personne ne sait ce qu’il est devenu. Dans Capitaines des ténèbres, Serge Moati livre donc sa propre version de ce qu’il est advenu du capitaine sanguinaire. D’autres l’avaient fait avant lui, dont Francis Ford Coppola, en 1979, à travers le personnage de Kurtz dans Apocalypse Now, inspiré du roman Cœur des ténèbres de Joseph Conrad, publié en 1902.

Pour donner à “cette histoire qui paraît invraisemblable” une caution historique, un documentaire produit par Serge Moati, Blancs de mémoire de Manuel Gasquet, sera diffusé en complément de la fiction sur la Cinquième le vendredi 28 avril à 14h40. “J’ai voulu que ce travail ne soit pas un simple making-of de ma fiction mais qu’il en appuie le propos en replaçant les choses dans un contexte historique, dans une chronologie et en faisant entendre la voix des personnes qui ont vécu ce drame”, souligne Serge Moati.

Une République digne de sa devise
L’implication de Serge Moati dans cette recherche de vérité sur la période coloniale est autant professionnelle que personnelle. “Moi, juif tunisien arrivé à onze ans en France, je suis passionné par cette histoire, marquée dans ma chair. Mais tout le monde s’en fout .” regrette-t-il. Les non-dits demeurent, côté colonisateur comme colonisés. Tous refusent de mener un travail d’autocritique pourtant nécessaire. Et l’histoire se répète. “La colonisation est intrinsèquement quelque chose de mauvais mais malheureusement, nous n’en avons pas fini avec ça.”

Pas étonnant donc que le prochain film d’Alain Tasma, adapté du livre de Dalila Kerchouche, Mon père ce harki, soit produit par Serge Moati qui avait envie de rendre hommage à “ces destins tragiques”. “Si on veut construire un avenir meilleur, il faut dire et montrer les choses inacceptables commises au nom de la France. J’aimerais que la République soit digne de sa devise”, insiste-t-il. Serge Moati rajoute à ses casquettes de réalisateur, producteur, animateur, écrivain celle de patriote.

Maya Larguet
[28/04/2006]

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