Joseph Ndiaye, conservateur de la maison des esclaves sur l'ile de Gorée-Sénégal
Photo : Nathalie Guyon © France 5
Javais vécu sur un mythe dêtre
française et blanche. Étonnante phrase dans la bouche
dune Noire, Maryse Condé en loccurrence. La présidente
du comité pour la mémoire de lesclavage (voir
notre chronique) sexprime ainsi dans le documentaire dArnaud
Ngatcha, Noirs, lidentité au cur de la question noire,
diffusé sur France 5 et France 3 à l'occasion de la première
Journée de commémoration de lesclavage. En 2005,
la question de lesclavage est ressortie au sein de la communauté
noire. Je me suis demandé, moi qui suis franco-camerounais, comment je
me situais par rapport à cette histoire. Lidée de Noirs
était née, raconte lauteur.
Histoire et identité
Le documentaire aborde lhistoire de lesclavage mais aussi celle
de la colonisation et de limmigration africaine pour comprendre leur impact
tant sur la construction identitaire des Noirs que sur leur représentation
dans la société française. Arnaud Ngatcha illustre et affine
sa réflexion à travers une série dentretiens avec
des personnalités aux sensibilités diverses, telles quAimé
Césaire, Christiane Taubira, Kofi Yamgnane ou encore Gaston Kelman, mais
aussi avec des historiens et des anonymes, à travers des images darchives
et des documents récents.
Lhistoire semble être au cur de la construction identitaire.
La mémoire actuelle, chez les communautés issues de lesclavage
se vit encore sous le mode de la blessure, déclare Jacky Dahomey,
membre du haut Conseil à lintégration. On avait
confiance en la France. Elle nous a déçus. (
) La France
fait semblant doublier mais elle na pas oublié. Cest
ce qui fait de la peine, confie encore Ousmane Kasse, dans son habit
de tirailleur sénégalais. Une fois encore, revient la nécessité
de dire la vérité et de reconnaître les erreurs. Quil
sagisse desclavage, de colonisation ou dimmigration, il faut
prendre en compte ce passé pour que les descendants de ceux qui ont vécu
cela, et qui sont aujourdhui des citoyens français, puissent comprendre,
insiste lauteur.

Ousmanee Kasse, tirailleur sénégalais
Photo : Nathalie Guyon © France 5
Une vision apaisée
Arnaud Ngatcha déroule aussi le fil chronologique de la revendication
identitaire des Noirs de France. Récente, elle est marquée par
deux dates symboliques. Le 23 mai 1998, 40 000 personnes défilent à
Paris sous le slogan Esclavage : crime contre lhumanité.
Serge Romana, président du comité du 23 mai raconte : ce
nétait pas une démarche de revendication mais dapaisement.
(
) Une société, une communauté, un groupe humain,
un peuple ne peut pas vivre dignement si lon nhonore pas ses morts.
Puis, vient le 10 mai 2001. La loi Taubira, qualifiant la traite négrière
et lesclavage de crimes contre lhumanité, est adoptée.
La grande qualité du documentaire dArnaud Ngatcha découle
de sa capacité à dénoncer des stéréotypes
tout en livrant une réflexion apaisée, loin de tout manichéisme,
sur lidentité et la représentation des Noirs dans la société
française. Ici, point de concurrence des mémoires, pas de stigmatisation
ni de victimisation et encore moins de revanche à prendre. Juste après
avoir déploré quil a fallu 150 ans pour que la France reconnaisse
lesclavage comme un crime contre lhumanité, lauteur
rappelle aussi, non sans fierté, que cest le seul pays à
avoir accompli cette démarche.
Arnaud Ngatcha et l'écrivaine Maryse Condé
Photo : Nathalie Guyon © France 5
Etre noir, aujourdhui, en France
Au bout du compte, que signifie être noir, aujourdhui, en France
? Il ny a pas de communauté noire. Une communauté
peut être religieuse, philosophique, mais pas platement raciale. On a
enfermé les noirs dans une communauté raciale, ce qui fait que
beaucoup de Noirs croient aujourdhui quils sont frères avec
tous les Noirs du monde entier, estime pour sa part Gaston Kelman,
écrivain et auteur du désormais fameux Je suis Noir et je naime
pas le manioc (voir
notre portrait). Pour lui, seule vaut la reconnaissance en tant quindividu.
Cest vrai quau bout du compte et bien quayant en
moi une part dafricanité, je ne revendique aucune reconnaissance
en tant que descendant desclaves. En ce sens, je suis daccord avec
ce que dit Gaston. Mais il faut bien admettre quil a dix ans davance,
relativise Arnaud Ngatcha qui adhère à ce que Maryse Condé
appelle lexpérience vécue du Noir.
On ne peut pas nier quaujourdhui, en France, les Noirs, quil
sagisse dAntillais ou dAfricains, doivent faire face aux discriminations
et au racisme, conclut lauteur.