
Les “Tactik”
Le local de l’association se trouve dans le quartier populaire des Minimes, cher à Claude Nougaro. Lieu symbolique à mi-chemin entre les quartiers nord et le centre ville toulousain. Un peu comme si les “Tactik”, association culturelle à vocation citoyenne et sociale entendait faire le lien entre le Capitole et les populations reléguées à la périphérie. Le local est une ancienne villa transformée en QG associatif. Le lieu est austère : rien à l’intérieur n’est fait pour séduire le visiteur. Le fouillis domine, mélange de dossiers, d’archives, de grands cartons entreposés, d’affiches ou de cartes postales punaisées aux murs au fur et à mesure de leur arrivée sans souci d’harmonie. Tout ici respire le travail ou plutôt la militance qui ne s’embarrasse pas d’apparat, à l’image de cette grande table qui occupe tout l’espace de ce qui devait être une vaste salle à manger, encombrée elle aussi de cartons et où, au fond, trône l’écran d’une télévision. On imagine, autour de cette table-paquebot, capable d’embarquer plusieurs dizaines de personnes, des réunions au long cours, menées jusque tard dans la nuit et dans le brouillard des fumées de cigarettes. Pour l’heure, Salah Amokrane y est seul, avec son ordinateur portable et son téléphone également portable à portée de main. Il attend, un paquet de cigarettes posé devant lui. Salah Amokrane conseiller municipal des Motivé-e-s, depuis son élection surprise en 2001, est membre fondateur et responsable de l’association Tactikollectif.
Luttes politiques et ambiance nostalgico-rap pour l’édition 2006
Élections présidentielles obligent, mais aussi retombée de la révolte des banlieues de l’automne 2005, les organisateurs ouvriront le festival par une question qui inquiètent ces militants et infatigables lutteurs : “l’engouement pour le travail sur l’histoire de l’immigration ne contribue-t-il pas à faire passer les questions politiques au second plan ?”. Après avoir sans doute rasséréné les plus vieux, le 7 décembre, un débat tentera d’offrir aux jeunes générations, révoltées mais orphelines, quelques repères sur les luttes et les structures des aînés. Histoire de capitaliser les acquis des anciens et de briser l’image de générations soumises et silencieuses. Place aux femmes, le lendemain avec un débat sur la participation et le rôle des femmes dans les luttes d’hier. Il s’agira à la fois de dénoncer les “instrumentalisations des questions de genre pour stigmatiser les habitants des quartiers” et, comme la réalité est aussi tenace que prégnante, de montrer la “nécessité d’être clair sur nos insuffisances et nos limites dans la prise en compte de ces questions (…)”.

Édition 2005 du Festival. Signalétique.
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Des scopitones aux musiques urbaines métissées
Origines contrôlées est aussi et tout autant une riche programmation artistique reposant sur le double souci de transmission (culturelle) et d’ouverture au dynamisme créatif des plus jeunes. Côté mémoire, cette année, coup de projecteurs sur les scopitones. Ces juke-boxes à images, ancêtres des maintenant incontournables et modernisimes clips, laissent découvrir, par-delà les exigences commerciales de l’époque (et de toujours), quelques pans de l’immigration nord-africaine des années 70/80. Pour l’anecdote, on repense avec délectation à ces aguichantes jeunes filles aux cuissardes avantageuses qui entouraient alors le non moins jeune, mais un brin austère lui, barde de la chanson kabyle, Aït Menguellet (imaginez Brassens entouré de sémillantes et agitées clodettes...) ou à la timidité du jeune Idir interprétant sa célèbre et sempiternelle berceuse, A vava inou va, devant ce qui devait être sa première caméra…
Et puisqu’il y aura débat sur les chansons de l’immigration, il faut souhaiter qu’il soit autant rendu justice aux vers portant témoignage de l’exil et de l’immigration qu’à la modernité des arrangements, des ouvertures et des métissages musicaux d’un Chérif Kheddam ou d’un Allaoua Zerrouki par exemple. Cette mémoire musicale sera revisitée, remise aux goûts du jour par Rachid Taha (le 9) et le groupe Azarif (le 7). Diam’s, au Zénith de Toulouse (le 6), marquera le temps fort de la modernité musicale et du dynamisme juvénile fait de hip-hop, de slam, de rap, et autres métissages, objets notamment d’une soirée animée par le label Newbled, spécialisé dans les musiques urbaines métissées : Worldbeat, Electr’oriental, Electroworld. Avis aux amateurs…
“Le parti pris” du festival
L’idée du festival est née d’une étude réalisée en 2003 par l’Association pour la reconnaissance de l’histoire de l’Afrique comtemporaine (Achac) à Toulouse. L’enquête montrait “une forte attente par rapport à la mémoire coloniale et en même temps le faible état des connaissances”. C’est pour répondre à ces attentes et combler les vides qu’est né, en 2004, Origines contrôlées. D’entrée, l’équipe de Tactikollectif annonce la couleur : festival culturel et artistique certes, mais festival militant puisque de par son nom il indique que les enfants, petits-enfants et même arrières petits-enfants des immigrées, ci-devant indigènes de la France coloniale, sont aujourd’hui encore “assignés à leurs origines”. Comme le souligne Salah Amokrane c’est “le parti pris” des organisateurs : retour sur les mémoires coloniales et immigrées d’une part et d’autre part dénonciation de la reproduction, dans la France de Marianne, des inégalités et des injustices de l’Algérie de papa !
Cependant, la programmation du festival montre le souci des organisateurs de “faire le lien avec le présent”. Fidèle sans doute à une longue histoire associative, culturelle et citoyenne, commencée dans les quartiers nord de Toulouse dans les années 80, poursuivie avec les Motivé-é-s et incarnée par le groupe Zebda, la démarche entend déboucher sur les questions politiques et d’actualité et traduire la diversité culturelle et artistique au cœur de la création nationale. Les Tactikollectif doivent alors éviter l’écueil d’un passéisme sombre et illusoire et d’une mémoire par trop moralisante et victimaire qui peut vous plomber la plus fraîche et prometteuse des jeunesses. Pari délicat aussi que de chercher à accorder histoire et mémoire(s) pour les mettre au service du présent et de la construction d’un avenir commun.

Couverture de la revue Origines contrôlées
Un baromètre d’une identité nationale en constante construction
Dès le premier rendez-vous le ton est donné. Partant des “résidus” du colonialisme “qui [hantent] une société française désormais pluriculturelle”, et du fait que “les représentations discriminantes des populations immigrées ont un fondement colonial”, le festival Origines Contrôlées veut aider “à démêler l’écheveau des idées reçues, des réflexes coloniaux culturels et souvent inconscients qui hantent, encore de nos jours, la patrie des droits de l’Homme”, parce que “déjà”, les “ émigrés-indigènes” en viendraient “ à trouver dans l’histoire coloniale l’explication magistrale, empirique et presque scientifique de leur destin social”.
Ces affirmations alimenteront de nombreux débats enrichis, en 2004, par les voix de Cheikha Rimitti, Baaziz, Magyd Cherfi, Corneille, Ridan et déjà Rachid Taha et, en 2005, par Hakim et Mouss, les groupes ADF Sound system, Baobab, La Rumeur ou Dupain, les chorégraphies de la compagnie Black Blanc Beur ou le théâtre de Nasser Djemaï.
En 2005, un double hommage était rendu à Slimane Azem, chanteur kabyle mort en 1983 à Moissac (Tarn) injustement condamné par le pouvoir algérien à ne jamais revoir son pays, et à Franz Fanon, l’auteur de cette phrase programme reprise récemment par Françoise Vergès dans son excellent livre La Mémoire enchaînée. Questions sur l’esclavage (Albin Michel) : “je ne suis pas esclave de l’esclavage qui déshumanisa mes pères”.
Dans cette période qui s’ouvre, propice à tous les débordements et promesses de campagne, Origines Contrôlées 2006 parlera à coup sûr autrement de l’immigration. C’est une des tâches que s’assignent les organisateurs : “durant l’année électorale, l’immigration jouera un rôle, mauvais, alors peut-être faut-il s’aménager des espaces de raisons et de réflexion pour soutenir l’idée d’une intervention politique moins démagogue”. Espace de réflexions mais aussi scène culturelle et artistique, le festival Origines contrôlées est peut-être d’abord un lieu-baromètre où s’expriment les changements qui agitent - dans la confusion, la polémique et parfois aussi la démagogie - une identité nationale et républicaine toujours en construction.