
Les internés au camp de Gurs en 1939.
© Amicale du camp de Gurs
Non pas une mémoire mais des mémoires
Sur lhexagonale patrie des droits de lhomme, des lieux symboliques
hantent les principes de 1789. Ce sont les ports négriers de Nantes ou
de Bordeaux, le Vel dhiv, Izieux ou Drancy, la Seine des noyés
Algériens, les plages des réfugiés espagnols à Argelès
ou Saint-Cyprien et même Collioure où meurt le poète Antonio
Machado, les rues dAigues-Mortes ensanglantées par les ratonnades
anti-italiennes... Cest aussi Gurs. Comme Rivesaltes dans les Pyrénées
orientales, le camp de Gurs ne renferme pas une mémoire mais des mémoires,
les mémoires de victimes : espagnoles et volontaires des Brigades internationales
dabord, juives ensuite mais aussi françaises, autrichiennes, basques,
gitanes...
Ce qui aurait pu constituer une faiblesse, une source de divisions nourrie par
le feu illusoire des appartenances, politiques ou communautaires, sest
transformé, sous leffet dune alchimie complexe et exceptionnelle,
en un atout et un symbole. Grâce à laction de la dynamique
Amicale du camp de Gurs, la mémoire de toutes les victimes est mise au
service de la fraternité et des droits de lHomme. Cette année
lAmicale va voir un de ses plus ambitieux projets voir le jour : la mise
en valeur du site.
Valoriser le site
En arrivant par la départementale 936, le site du camp de Gurs se
trouve à lentrée du village sur la gauche. Malgré
les panneaux présents dès la sortie dOloron, malgré
lindication du mémorial et du cimetière, le camp demeure
invisible à des yeux non avertis. Gurs est comme effacé de lespace,
comme il a été effacé des mémoires et des consciences
pendant près de quarante ans. Pourtant les vestiges du camp et les traces
pour se souvenir sont bien là. Construit en 1994, un mémorial
national, constitué dune petite voie de chemin de fer et dune
dalle de béton entourées de barbelés, rappelle que des
hommes, des femmes et des enfants ont été entassés et transportés
ici dans des wagons à bestiaux avant dêtre expédiés
vers des camps dextermination. Un peu plus loin sur la droite, se trouvent
1072 tombes. Au centre, deux stèles rendent hommage à ces morts
espagnols et juifs. Le silence, ici, est solennel ; le souvenir des victimes
habite lespace. Le cimetière a été reconstruit en
1962 grâce aux subventions des villes de Mannheim et de Karlsruhe, grâce
aussi à laction du Consistoire Israélite de la région
allemande de Baden-Würtenberg doù furent déportés
des milliers de Juifs. Sous un auvent défraîchi, un plan du camp
est affiché et quelques éléments dinformations épars
figurent sur des panneaux de bois usés. Tout semble perdu dans limmensité
dune vingtaine dhectares, gagnée par les champs et une forêt
plantée au lendemain même de la fermeture du camp. Elle jouxte
la route et est fendue en deux par une longue ligne droite : lancienne
voie centrale qui distribuait les treize îlots, formés dune
trentaine de baraques de bois chacun, le parloir, létablissement
des représailles... Ici était lenfer de Gurs
avec ses marécages, la vermine, la faim, le froid et la mort.
En septembre, tout cela laissera place à un vaste chantier. Après
des mois de retard, les travaux pour valoriser le site vont enfin commencer.
Là où sur la gauche du camp, un champ de maïs pousse comme
indifférent aux visiteurs et à lhistoire, un bâtiment
daccueil sera érigé. Espace dinformations et de documentations
pouvant accueillir des groupes de cinquante personnes, il proposera une exposition
permanente inaugurée en avril dernier (voir nos Repères), des
projections de films et de documentaires. Un parcours de mémoire servira
à lorganisation des prochaines cérémonies. Un autre
sentier rendra compte, lui, du passé. Des points darrêt en
rythmeront la progression : sur des lutrins, des photos, des plans et de courts
textes rédigés en français, en espagnol, en allemand et
en anglais, retraceront lhistoire du camp. Cest sur ce sentier historique,
à lentrée de la forêt, que sera construite, par les
élèves du lycée professionnel des métiers du bâtiment
de Gelos une reproduction à lidentique des baraques dorigine.

L'arrivée des nouveaux internés au camp de Gurs (1940)
Lavis fait au camp par Löw et Bodek
© Amicale du camp de Gurs
Quand la France ne pouvait devenir le dépotoir du monde
Gurs fut le plus important et le plus grand camp davant-guerre. En
des temps où selon les déclarations de Laval la France ne pouvait
devenir le dépotoir du monde et de lEurope Gurs sera
construit en quarante-cinq jours seulement entre le 15 mars et le 25 avril 1939.
Jusquà sa fermeture, le 29 août 1944, 60 559 personnes seront
internées derrière la double rangée de barbelé du
camp. Les républicains espagnols et les brigadistes ont été
les premiers, suivis des indésirables, réfugiés
étrangers qui fuient le nazisme mais aussi politiques français
ou basques. Enfin, en octobre 1940 commence la phase antisémite.
Elle durera jusquen novembre 1943. Juifs dAllemagne et dEurope
centrale, Juifs victimes des rafles et des persécutions en France, ils
seront des milliers à passer par Gurs et, à partir de 1942, à
être déportés vers les camps dextermination.
Laction de lAmicale : une complexe alchimie au cur du
succès
Ce nest pas faire injure à lAmicale du camp de Gurs,
que de penser que nombre de Français et même de Béarnais
ignorent non seulement lhistoire de ce camp mais tout simplement son existence.
Créée en juin 1980 à linitiative danciens détenus
politiques français, communistes pour la plupart, lAmicale ambitionnait
dès son origine de faire vivre la mémoire du camp de Gurs en rassemblant
ses trois composantes essentielles : les Espagnols et les Brigadistes, les Juifs
et notamment les Juifs allemands de Bade et enfin les communistes français
internés au printemps de 1940. Pari osé tant les divergences politiques
entre les uns et les autres, les appartenances nationales et les différences
communautaires pouvaient déboucher au mieux sur une mutuelle indifférence
au pire sur une concurrence des mémoires. Pour Claude Laharie, historien
et membre actif de lAmicale : à Gurs on est arrivé
à réunir des gens qui dhabitude ne se réunissent
pas. Cette réussite tient autant à la volonté
du premier président de lAmicale, Léon Bérody, lui-même
ancien détenu, quau dynamisme et au volontarisme de son successeur,
Emile Vallès. En place depuis 1999, ce fils de détenu espagnol
na cessé ne travailler à la restitution de toute lhistoire
de Gurs et à faire de lAmicale une structure représentative
de toutes les composantes du camp.
Les éléments constitutifs du succès se mettent ainsi en
place : dynamisme présidentiel, représentativité de lAmicale
mais aussi caution dune mémoire reposant tout autant sur le souvenir
des acteurs eux-mêmes que sur la connaissance scientifique. En effet,
coïncidence des calendriers et télescopage des initiatives, au moment
où lAmicale se lançait dans laventure du souvenir,
lhistorien palois, Claude Laharie, terminait sa thèse sur le camp
de Gurs. Dès lors, le travail et laction de lAmicale pouvaient
dépasser le cadre strict et souvent sans lendemain des témoignages
et des souvenirs pour, puisant dans des données scientifiques et un savoir
historique incontestable, irriguer le futur par une mémoire ne souffrant
aucune suspicion ni division. La vérité historique pouvait être
mise au service de laction et enrayer toutes querelles mémorielles.

Site Internet de l'Amicale
du camp de Gurs
Actions tous azimuts d'une équipe de bénévoles
Au quotidien, lAmicale multiplie les interventions dans les écoles,
collèges et lycées de la région et au-delà. Régulièrement
et sur demande, elle propose des visites guidées du camp. Ses membres
sillonnent le pays et lEurope pour participer à des colloques pour
témoigner et expliquer lhistoire de Gurs, pour renforcer encore
et toujours lAmicale. À lautomne, Gurs, souvenez-vous,
le bulletin trimestriel édité par lAmicale, fêtera
son centième numéro.
Outre lexposition inaugurée cette année, lAmicale
propose également un documentaire de 56 mm, Mots de Gurs, de la guerre
dEspagne à la Shoah. Réalisé par Jean Jacques
Mauroy, il rassemble des témoignages et des entretiens avec danciens
détenus. De son côté, Claude Laharie, toujours en partenariat
avec lAmicale, publiera à la rentrée, Gurs 1939-1945.
Un camp dinternement en Béarn. Le livre plus facilement accessible
que la somme quil a donnée en 1993, sortira chez Atlantica avec
une préface de Robert Badinter.
LAmicale est pourtant une petite structure, fonctionnant uniquement avec
des bénévoles et confinées dans un local du centre de Pau.
Ses moyens lui viennent de la générosité de ses membres
et des aides quelle a su mobiliser pour boucler ses projets : région,
Etat, communauté des communes de Navarrenx, organismes privés
comme le mémorial de la Shoah ou la Fondation pour la mémoire
de la Shoah présidée par Simone Weil. Cest dailleurs
grâce à la réunion de plusieurs partenaires que lAmicale
va voir se concrétiser son projet daménagement et de valorisation
du site.
Gurs, symbole de la construction européenne
Les travaux devraient être terminés au printemps 2006. Les
quelque 350 000 euros dinvestissements sont pris en charge par la Communauté
des communes du canton de Navarrenx qui est aussi le Maître duvre,
la région, lÉtat, lAmicale et des associations comme
la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Symboliquement, en souvenir
de larrivée, en octobre 1940, des Juifs déportés
du Pays de Bade, du Palatinat et de Sarre. Bien que les travaux devraient avoir
été entamés depuis plus dun mois, les 22 et 23 octobre
prochains, lAmicale posera officiellement une première pierre dans
le cadre dune manifestation participant aux commémorations du 60e
anniversaire de la libération des camps.
Les hommes et les femmes internés à Gurs appartenaient à
trente-huit nationalités différentes. Ils ont été
un condensé humain du continent et un condensé de lhistoire
européenne. Entre 1939 et 1944, lEurope était aussi derrière
les barbelés du camp de Gurs. À sa création, ce camp annonçait
lhorreur et la nuit noire qui allaient sabattre sur le vieux continent.
Aujourdhui, les survivants de Gurs mais aussi, la chose est assez exceptionnelle
pour être soulignée, les descendants des victimes eux-mêmes,
veulent faire de lAmicale et de son action, la préfiguration dune
autre Europe : une Europe de la fraternité, une Europe des peuples libérés
des appartenances, une Europe permettant à tous davoir
le droit dêtre au monde comme dit un vers du chant de
Gurs. Après avoir été la porte de la Shoah,
Gurs sera peut-être demain, une porte de lEurope.