Recherche
> Recherche avancée


[musique] La chanson dans l’immigration
Retour sur le festival “Origines contrôlées” 2005 à Toulouse
Le festival “Origines contrôlées”, tenu à Toulouse du 26 novembre au 3 décembre 2005, a invité le public à redécouvrir l’histoire de la chanson dans l’immigration, sollicitant la mémoire collective. L’organisateur, l'association Tactikollectif, développe un travail de réappropriation de l’histoire culturelle, sociale et politique de l’immigration, amorcé suite à une recherche locale sur la “mémoire coloniale” menée en 2003 avec l’Association pour la reconnaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine (Achac). Cette étude, qui révèle une connaissance de l’histoire de l’immigration faible et virtuelle, sans repères chronologiques stables, constate aussi que “la mémoire intrafamiliale ne peut remplacer à elle seule l’absence de transmission institutionnelle de l’histoire”.


Festival “Origines contrôlées” 2005

Ambiance café-musique et exposition d’objets usuels symboliques de l’immigration d’antan
En ce début de décembre 2005, la météo n’a pas été clémente pour la deuxième édition du festival “Origines contrôlées”, initié par Tactikollectif à Toulouse. Sous un mélange de pluie et de neige, les organisateurs ont dû s’improviser terrassiers pour réduire la gadoue submergeant les accès au grand chapiteau “Cabaret du plein emploi”, installé dans la zone de loisirs Les Argoulets. A l’intérieur, une atmosphère tout en contrastes vous accueille. Une confortable ambiance de café-musique cohabite avec une exposition d’objets usuels symboliques de l’immigration d’antan : quelques vêtements, la fameuse mobylette pour aller à l’usine ou sur le chantier, et des pochettes de disques 45 ou 33 tours. Sur un présentoir, on retrouve le logo du festival, une de ces “voitures-cathédrales” surchargée des immigrés, évoquées par le groupe de rap 113 de Vitry dans Les Tontons du bled , victoire de la musique en l’an 2000.

Une mémoire musicale familiale
Le décor ainsi planté indique sans détours l’hommage voulu aux parents de l’immigration et à leur histoire. Une idée reçue tenace présuppose que les “anciens”, les Chibanis, murés dans le silence, n’ont quasiment rien transmis, laissant leur progéniture en déshérence. En consacrant une part importante du festival au thème transversal de “l’immigration en chanson”, les animateurs de Tactikollectif, parmi lesquels plusieurs membres de la liste des Motivé-e-s aux municipales de 2001 et du groupe de musique Zebda aujourd’hui séparé, contestent cette absence de toute transmission. S’appuyant sur leur propre expérience, ils rappellent combien était prégnante la musique à la maison, autour du transistor et surtout de l’électrophone installé dans le salon familial, qui permettait aux parents d’écouter les chansons de leur propre choix. Certes, pour beaucoup, les enfants ne comprenaient pas grand chose aux paroles ou à leur sens souvent métaphorique. Mais, comme le souligne Rachid du groupe toulousain Azarif, invité sur les planches du festival pour donner un aperçu des chansons de l’immigration, des gars comme Mouss et Hakim Amokrane, les deux frangins de Zebda, Motivés et 100% Collègues, sont habités par la pratique musicale des “anciens”, et deviennent à leur tour des passeurs d’un patrimoine culturel de l’immigration impressionnant par son ampleur et sa diversité.


Fête familiale avec Chaba Fadela, organisée par “Caravane des quartiers”
© Agence Im'média

Les passeurs d’un patrimoine artistique impressionnant
Des textes de chansons circulent désormais, traduits en français ou en d’autres langues. En effet, la démarche de réappropriation de ce patrimoine par les héritiers de l’immigration ne se limite pas au seul public maghrébin. Avec Zebda, Mano Negra et Manu Chao, l’occitan et l’espagnol participent à la mêlée. Elle s’inscrit aussi dans un mouvement musical grand public, français et international. Mouss et Hakim intègrent dans leur répertoire multiculturel des chants kabyles comme Vava Vehri (100% Collègues). Magyd Cherfi, ex-Zebda fait une reprise du célèbre poète et chansonnier kabyle Aït Menguelet dans Motivés, compilation à succès de chants de lutte anciens (parmi lesquels Bella Ciao et Le chant des partisans), habillés de sonorités actuelles. Rachid Taha, l’ex-leader du groupe de rock arabe Carte de Séjour, avait quant à lui dès 1996 rendu un hommage appuyé à l’artiste populaire Dahmane El Harrachi avec la reprise de Ya Rayah (Toi qui pars). En ouverture du grand concert “Un, deux, trois, soleil”, donné au palais Bercy de Paris en 1998, il avait entonné avec Khaled et Faudel El Menfi (le banni), composé en 1959 par Akli Yahiatène, alors emprisonné sous l’accusation de collecter des fonds au profit du FLN.

La chanson des “anciens” révèle aussi des acteurs sociaux porteurs d’histoire
Au-delà de ces tubes à la notoriété établie, on assiste à un intérêt croissant pour l’histoire de la culture musicale et orale des migrants. Celle-ci ne se résume pas à la complainte de l’exil ou à la nostalgie du pays délaissé, thèmes majeurs de El Hadj M’hamed El Anka à Slimane Azem. Les artistes se révèlent aussi des acteurs sociaux porteurs d’histoire. Nombreux à travailler en usine, à Renault ou ailleurs, certains ont dès les années 1930 pris parti dans leurs textes pour l’Étoile Nord-Africaine puis pour le Parti du peuple algérien (PPA). Le réseau des cafés dans lesquels ils se produisent, tout comme les tournées artistiques à travers la métropole, ont d’ailleurs servi de points d’appui aux différents mouvements indépendantistes, y compris plus tard au Front de libération nationale.

D’autres artistes ont aussi abordé des réalités moins connues témoignant pourtant d’une installation durable, comme la vie et l’amour avec une Française (Ahcène Mezani dans Zwadj i ghorva - Le Mariage de l’exil). A partir des années 60-70, Salah Saadaoui évoquera, entre bien d’autres thèmes, la vie des travailleurs immigrés confrontés aux tracas administratifs et à la recrudescence du racisme. En 1984, il enregistre même une adaptation de la pièce Mohamed, prends ta valise, de l’écrivain Kateb Yacine. Malheureusement, sa cassette audio ne sera jamais exploitée de son vivant. Il vient de mourir, le 10 mai 2005.


Affiche d'un concert interculturel organisé par Rachid Taha, du groupe Carte de Séjour en1984.
© Agence Im'média

La relève interculturelle et intergénérationnelle des années 80-90
Au début des années 80, la relève “beur” marque une rupture plus nette avec le fatalisme de la “ghorba” (l’exil). Au moment même où disparaissent Dahmane El Harrachi et Slimane Azem, les fêtes interculturelles organisées dans les cités de banlieue par les nouvelles associations de jeunes renouent avec la “société des musiciens” imaginée par leurs aînés, faite de passerelles entre musiciens d’horizons très divers. Des liens multiples se tissent entre artistes et militants associatifs à travers la France, donnant naissance à des réseaux et à des savoir-faire qui se professionnalisent au fil des ans. Le Tactikollectif est issu de cette dynamique. “Caravane des quartiers”, sous des appellations différentes, relie pendant une décennie ces nouveaux acteurs culturels du Val-Fourré (Mantes-la-Jolie), Bondy, Saint-Etienne, etc. La Mano Negra et Manu Chao y participent activement. Out of time, un nouveau coffret DVD bourré de documents audiovisuels pour certains inédits, retrace l’épopée de cette formation aux sons mélangés désormais universels, et rappelle les bouts de route avec “Cultures des banlieues” et la “Caravane des quartiers”. Ainsi, dans le documentaire Pura Vida, Philippe Teboul chante dans la liesse générale Sidi H’bibi, une reprise d’un hymne attribué tantôt à Enrico Macias, tantôt au répertoire marocain. Des images d’un concert de l’association SOS ça bouge à Bondy témoignent de l’énergie interculturelle et intergénérationnelle libérée par les musiques entremêlées des jeunes et des anciens. Les enfants, mais aussi les parents, hommes et femmes, vivent ainsi de véritables moments de bonheur, très fiers aussi d’avoir réussi à faire venir les grandes voix de l’immigration chez eux, dans “leur” ville ou cité. La venue à la maison de Cheikha Remiti, la grande dame du raï, constitue par exemple un événement extraordinaire pour les familles.

Djamel Khalfaoui, ex-animateur de SOS ça bouge, persévère aujourd’hui dans un travail de recherche musicale, à travers la réalisation de reportages ou de documentaires au long cours sur le raï ou le chaâbi. Dans Les tubes de l’exil, titre d’un sujet diffusé en février 2004 sur I-Télévision, il présente Kamel El Harrachi, qui pérennise l’œuvre de son père Dahmane et donne une nouvelle jeunesse à cette musique.

Slimane Azem, une légende de l’exil
“Au bled, je jouais de la musique occidentale genre rock, raconte Rachid du groupe Azarif, depuis quinze ans en France. On se moquait des histoires 'à l’ancienne' des chanteurs de l’immigration. Mais quand je suis devenu 'immigré' à mon tour, c’était comme si elles s’adressaient directement à moi.” Depuis, avec sa touche chaâbi de Béjaïa “arrangé”, il réinterprète un large répertoire de chanteurs algériens - arabes, berbères ou juifs -, parmi lesquels Mazouni, Blond-Blond, Lili Boniche, Enrico Macias, Rabah Driassa, Dahmane El Harrachi, Aït Menguellet... Sans oublier Slimane Azem, à qui le festival “Origines contrôlées” a dédié une soirée d’hommage le 30 novembre 2005, avec la diffusion en avant-première de Slimane Azem, une légende de l’exil, un documentaire de 52 mn réalisé par Rachid Merabet.
Figure légendaire de la chanson algérienne, Slimane Azem (1918-1983) était apprécié et respecté pour ses chansons empreintes de religiosité et d’une morale inspirée à la fois par Les fables de la Fontaine et de Si Mohand, dans la filiation des poètes kabyles de tradition orale.

Il n’a fait qu’une apparition à la télévision (à l’émission Mosaïque sur FR 3) et a subi l’ostracisme de la part du pouvoir algérien, qui lui reprochait sa solidarité avec des gens de sa famille ou de son village, accusés de collusion avec l’armée française. Malgré de nombreux succès, un disque d’or en 1970 et une scène à l’Olympia de Paris, Slimane Azem a fini sa vie reclus dans une ferme à Moissac (Tarn). Cependant, sa mémoire a été cultivée dans les cercles de famille et ses chansons ont été reprises par les jeunes artistes amazigh. Mais son auditoire va bien au-delà de la communauté kabyle, atteignant pieds-noirs et arabophones. La connaissance et la diffusion de son œuvre, comme celles d’autres artistes de l’immigration mélangeant le berbère, l’arabe, le français ou d’autres langues, pourrait contribuer à des rapprochements culturels multiples. Et, ce faisant, à surpasser des conflits identitaires historiques encore à vif, pour ouvrir la voie à une mémoire collective, arabo-berbère, franco-algérienne et universelle enfin pleinement assumée.

Mogniss H. Abdallah
Agence IM'média
[13/12/2005]

Mots-clés : musique, chanson, mémoire, exil
Initiatives récentes
  La chanson dans l’immigration - [13/12/2005]
 
  L’hôpital Avicenne de Bobigny : 70 ans d’histoire - [05/12/2005]
 
  Le Refus
Le théâtre pour faire bouger les cœurs et les têtes
- [24/11/2005]
 
  Projekt Migration - [19/11/2005]
 
  Le Comité pour la mémoire de l'esclavage s'impatiente - [28/09/2005]
 
Archives
  Consultez l'ensemble de la rubrique "Initiative".  

     
© Cité nationale de l'histoire de l'immigration - 2007