Ne pas perturber le lecteur
Le problème dans les livres pour enfants, cest
quun Noir est encore forcément un étranger. Les éditeurs
jeunesse se disent : il faut représenter cette nouvelle réalité
quest la France multiculturelle, mais on reste quand même encore
enfermé dans le modèle : 'cest pas des gens comme nous',
souligne Véronique Soulé. Du coup, on navigue souvent entre limagerie
bien pensante, façon 'Benetton', avec des cours décoles
remplies denfants de toutes les couleurs, pour être en accord avec
la réalité et se donner bonne conscience, et des stéréotypes
qui sombrent parfois dans lexotisme de mauvais goût. Peu
aventureux sur le terrain de la diversité culturelle, jugé glissant,
le monde de lédition préfère dans lensemble
encore utiliser des clichés éculés, auxquels les gens sont
habitués. Car changer les normes de représentation, cest
perturber le lecteur, précise la spécialiste.

Des clichés peu flatteurs
Certains éditeurs tentent toutefois doucement dévoluer.
Et prennent le risque de se tromper. Les éditions LÉcole
des loisirs ny ont pas échappé. Le livre Chafi raconte
lhistoire dun petit garçon, élevé dans sa famille
dorigine maghrébine qui admire son père, éboueur.
Celui-ci, suite à un accident de travail qui limmobilise, va passer
le temps en transformant les déchets en uvres dart. Où
est le problème ? Au début, moi-même, je me suis
dit : 'très bien, on sintéresse enfin aux métiers
dhabitude dévalorisés', indique Véronique
Soulé. Puis est imprimé dans la même période, un
livre à lhistoire identique : Noël blanc, Noël noir
parle dun Africain éboueur qui fait un sapin de Noël avec
les rebuts de la société. Là, je me suis dit quon
donnait à voir la diversité culturelle en faisant des étrangers
forcément des éboueurs, poursuit-elle. Comme sils ne pouvaient
pas exercer un autre métier. Et on enferme encore les personnes
issues de limmigration dans des clichés peu flatteurs.

Les tout-petits ne sarrêtent pas à la couleur de peau
La question cruciale est pourtant : 'Que transmet-on de la
représentation du monde ?', souligne Véronique Soulé
tout en indiquant que le même genre de problème se pose avec limage
des enfants handicapés, ou celle de la mère au foyer qui reste
à la cuisine pendant que le père lit son journal. Et de tempérer
le débat en précisant que les tout petits ne sarrêtent
pas à la couleur de la peau du héros. Cest la situation
racontée par le livre qui les intéresse. En revanche, lenfant
va remarquer que tous les héros de ses livres ont la peau blanche.

Enfin, il faut compter avec linterprétation du lecteur. Véronique
Soulé a pu le vérifier avec lalbum Mon papa a peur des
étrangers, lhistoire dune petite fille, amie dune
fillette originaire de Tanzanie, dont le père a peur des étrangers.
Sur une image du livre, la famille de la petite fille noire apparaît habillée
en boubous et tenant des lances de guerriers. Jai pensé
que lon tombait une fois de plus dans les clichés, mais mes collègues
ont estimé que lon pouvait lire ce dessin au second degré,
comme si les Tanzaniens avaient voulu provoquer le père en forçant
le trait. Cest dailleurs lopinion de léditeur.
On comprend ici que le décryptage, des textes et des images, se fait
aussi en fonction de la culture et des habitudes de lecture de chacun.
La diversité culturelle restant une notion encore difficile à
manier, Véronique Soulé propose une solution : valoriser
la diversité des écrivains. Les éditeurs
pourraient davantage faire travailler les auteurs issus de limmigration,
estime-t-elle. Car ceux-ci peuvent envisager dautres univers, dautres
manières de raconter les histoires. Sans parler des auteurs
étrangers : Dans la littérature pour ados, il ny
pas de traductions de livres africains ou indiens. On est submergé de
traductions des pays anglo-saxon. Mais là, cest une autre
histoire...
Les coups de cur de Véronique Soulé
- Ma petite usine, Rascal et Stéphane Oriel, Rue du monde,
2005, 13 euros
Les tribulations, très poétiques, dun petit
garçon couturier, en Afrique, qui va de village en village avec sa petite
machine à coudre. Lauteur français, Stéphane Oriel,
y glisse des considérations sur la pauvreté et lexploitation
post-coloniale.
- Le taxi-brousse de papa Diop, Christian Epanya, Syros jeunesse, 2005,
13 euros
Lauteur Camerounais, qui vit aujourdhui à Lyon, nous raconte
lhistoire dun petit garçon qui suit son oncle dans son taxi-brousse
qui va Dakar à Saint-Louis au Sénégal. On visite
le pays de façon un peu superficielle, cest vrai, à la manière
dun touriste, explique Véronique Soulé. Mais les
planches sont très colorées, et les personnages ont des mimiques
très fortes qui parlent aux enfants.
Albums cités dans l'article
- Noël blanc, Noël noir, Béatrice Fontanel
et Tom Schamp, Albin Michel jeunesse, 2005, 13, 5 euros
- Chafi, Ludovic Flamant, Emmanuelle Eeckhou, LÉcole des
loisirs, Pastel, 11, 50 euros
- Mon papa a peur des étrangers, Rafik Schami et Ole Könnecke,
La joie de lire, 2004, 13, 9 euros