Recherche
> Recherche avancée


[littérature] La diversité culturelle dans la littérature jeunesse
Rencontre avec Véronique Soulé, responsable de Livres aux trésors, centre de ressources départemental sur le livre de jeunesse à Bobigny (93)
Si les livres pour enfants sont, depuis longtemps, ouverts aux contes et aux cultures du monde, les petits héros de couleur demeurent encore l’exception. C’est le constat qu’établit Véronique Soulé, responsable de Livres au trésor, un service du Conseil général de Seine-Saint-Denis, qui analyse la ligne éditoriale des livres de jeunesse, en collaboration avec la bibliothèque de Bobigny.

Ne pas perturber le lecteur
“Le problème dans les livres pour enfants, c’est qu’un Noir est encore forcément un étranger. Les éditeurs jeunesse se disent : il faut représenter cette nouvelle réalité qu’est la France multiculturelle, mais on reste quand même encore enfermé dans le modèle : 'c’est pas des gens comme nous', souligne Véronique Soulé. Du coup, on navigue souvent entre l’imagerie bien pensante, façon 'Benetton', avec des cours d’écoles remplies d’enfants de toutes les couleurs, pour être en accord avec la réalité et se donner bonne conscience, et des stéréotypes qui sombrent parfois dans l’exotisme de mauvais goût”. Peu aventureux sur le terrain de la diversité culturelle, jugé glissant, le monde de l’édition préfère dans l’ensemble encore utiliser des clichés éculés, auxquels les gens sont habitués. “Car changer les normes de représentation, c’est perturber le lecteur”, précise la spécialiste.

Des clichés peu flatteurs
Certains éditeurs tentent toutefois doucement d’évoluer. Et prennent le risque de se tromper. Les éditions L’École des loisirs n’y ont pas échappé. Le livre Chafi raconte l’histoire d’un petit garçon, élevé dans sa famille d’origine maghrébine qui admire son père, éboueur. Celui-ci, suite à un accident de travail qui l’immobilise, va passer le temps en transformant les déchets en œuvres d’art. Où est le problème ? “Au début, moi-même, je me suis dit : 'très bien, on s’intéresse enfin aux métiers d’habitude dévalorisés'”, indique Véronique Soulé. Puis est imprimé dans la même période, un livre à l’histoire identique : Noël blanc, Noël noir parle d’un Africain éboueur qui fait un sapin de Noël avec les rebuts de la société. “Là, je me suis dit qu’on donnait à voir la diversité culturelle en faisant des étrangers forcément des éboueurs, poursuit-elle. Comme s’ils ne pouvaient pas exercer un autre métier.” Et on enferme encore les personnes issues de l’immigration dans des clichés peu flatteurs.

Les tout-petits ne s’arrêtent pas à la couleur de peau
“La question cruciale est pourtant : 'Que transmet-on de la représentation du monde ?”', souligne Véronique Soulé tout en indiquant que le même genre de problème se pose avec l’image des enfants handicapés, ou celle de la mère au foyer qui reste à la cuisine pendant que le père lit son journal. Et de tempérer le débat en précisant que “les tout petits ne s’arrêtent pas à la couleur de la peau du héros. C’est la situation racontée par le livre qui les intéresse. En revanche, l’enfant va remarquer que tous les héros de ses livres ont la peau blanche”.

Enfin, il faut compter avec l’interprétation du lecteur. Véronique Soulé a pu le vérifier avec l’album Mon papa a peur des étrangers, l’histoire d’une petite fille, amie d’une fillette originaire de Tanzanie, dont le père a peur des étrangers. Sur une image du livre, la famille de la petite fille noire apparaît habillée en boubous et tenant des lances de guerriers. “J’ai pensé que l’on tombait une fois de plus dans les clichés, mais mes collègues ont estimé que l’on pouvait lire ce dessin au second degré, comme si les Tanzaniens avaient voulu provoquer le père en forçant le trait. C’est d’ailleurs l’opinion de l’éditeur”. On comprend ici que le décryptage, des textes et des images, se fait aussi en fonction de la culture et des habitudes de lecture de chacun.

La diversité culturelle restant une notion encore difficile à manier, Véronique Soulé propose une solution : “valoriser la diversité des écrivains”. “Les éditeurs pourraient davantage faire travailler les auteurs issus de l’immigration, estime-t-elle. Car ceux-ci peuvent envisager d’autres univers, d’autres manières de raconter les histoires.” Sans parler des auteurs étrangers : “Dans la littérature pour ados, il n’y pas de traductions de livres africains ou indiens. On est submergé de traductions des pays anglo-saxon”. Mais là, c’est une autre histoire...

Les coups de cœur de Véronique Soulé
- Ma petite usine, Rascal et Stéphane Oriel, Rue du monde, 2005, 13 euros
Les tribulations, “très poétiques”, d’un petit garçon couturier, en Afrique, qui va de village en village avec sa petite machine à coudre. L’auteur français, Stéphane Oriel, y glisse des considérations sur la pauvreté et l’exploitation post-coloniale.
- Le taxi-brousse de papa Diop, Christian Epanya, Syros jeunesse, 2005, 13 euros
L’auteur Camerounais, qui vit aujourd’hui à Lyon, nous raconte l’histoire d’un petit garçon qui suit son oncle dans son taxi-brousse qui va Dakar à Saint-Louis au Sénégal. “On visite le pays de façon un peu superficielle, c’est vrai, à la manière d’un touriste, explique Véronique Soulé. Mais les planches sont très colorées, et les personnages ont des mimiques très fortes qui parlent aux enfants”.

Albums cités dans l'article
- Noël blanc, Noël noir, Béatrice Fontanel et Tom Schamp, Albin Michel jeunesse, 2005, 13, 5 euros
- Chafi, Ludovic Flamant, Emmanuelle Eeckhou, L’École des loisirs, Pastel, 11, 50 euros
- Mon papa a peur des étrangers, Rafik Schami et Ole Könnecke, La joie de lire, 2004, 13, 9 euros

Sandrine Martinez
[13/02/2006]

Initiatives récentes
  Le Refus
Le théâtre pour faire bouger les cœurs et les têtes
- [10/03/2006]
 
  Atelier cinéma à Champigny - [06/03/2006]
 
  La diversité culturelle dans la littérature jeunesse - [13/02/2006]
 
  La Bibliambule, une singulière bibliothèque ambulante - [02/02/2006]
 
  Notre histoire vraie - [16/01/2006]
 
Archives
  Consultez l'ensemble de la rubrique "Initiative".  

     
© Cité nationale de l'histoire de l'immigration - 2007