Ils ont entre 17 et 20 ans, et chacun a choisi dexplorer un pan bien
particulier de sa mémoire familiale : Sofia, les bidonvilles, Milène,
le voyage clandestin de son père, Dario, la rencontre de ses parents,
et Alice, la transmission de la double-culture. Ces jeunes de la deuxième
et troisième générations de limmigration portugaise
expriment ainsi leur quête identitaire à travers les mots et les
images, guidés par le cinéaste Pierre Primentens, dont lhistoire
personnelle se trouve, elle aussi, liée au Portugal.
Réunis autour dune télévision, ils visionnent les
rushs de ce qui a été tourné pendant trois jours auprès
des familles. Des moments, souvent intenses, pendant lesquels les enfants ont
interviewé leurs parents qui, après quelques réticences,
ont accepté de se livrer.

Complicité
Il y a vraiment un truc qui se joue sur ce projet, senflamme
le cinéaste. Les parents sont touchés que le fils ou la fille
sintéresse à leur histoire, quant à ces grands adolescents,
ils sont à un âge où cette construction devient personnelle.
Dario, qui refusait par exemple de suivre ses parents en vacances au Portugal,
a voulu interroger sa mère sur son histoire damour avec son père.
Mère et fils déballent des boites pleine de lettres damour.
Puis, avec le père, la petite famille retourne à Vélizy,
ville où les parents ont dabord vécu avant la naissance
des enfants. Grâce à latelier, Dario reconnaît avoir
noué avec ses parents une relation qui allait à un niveau
quon natteignait pas dhabitude, une complicité
que je navais avec eux que lorsque jétais enfant.
Au final, il ne restera que six minutes de film, avec en voix-off le commentaire
du jeune sur une histoire quil na pas connue et dont il sempare
aujourdhui. Filmer le passé est impossible, note encore
Pierre Primetens. Alors, on filme les liens entre parents et enfants, car
la caméra est là pour capter lémotion. Latelier
sert de déclencheur. Le travail sur les origines continue ensuite en
dehors.

Savoir ce qui sest passé avant
Cest ce que recherche Milène. Les questions quelle a
posées à son père, sur les cinq jours effrayants
qua duré le passage de la frontière espagnole. Cesd questions,
elles les avaient depuis longtemps en elle, mais navait jamais trouvé
le moment propice pour les poser. Cette fois, ça cest
précisé, je lui ai vraiment demandé les dates. Pour nos
enfants, ce sera un plus de savoir ce qui sest passé avant..
Milène se réjouit de leffet positif de cette caméra
pointée sur son père. Les hommes ne montrent pas trop
leurs sentiments et devant la caméra il était mal à laise.
Mais il a vraiment revécu son voyage, il se remettait dans la dure épreuve
quil a vécu, on pouvait le voir à ces yeux qui étaient
au bord des larmes. Elle ajoute : ce stage a ouvert des portes.
Maintenant, je vais aller au Portugal et poser à mon grand-père
toutes les questions qui sont encore taboues pour ma mère.

Transmettre cette histoire assez lourde
Tous les jeunes inscrits à ce stage semblent vivre cette expérience
bien plus fortement quun simple atelier cinéma. Comme sil
arrivait au bon moment dans une démarche de construction personnelle
ou familiale. Ou dans lédification de leur avenir, comme cest
le cas dAlice. Ma mère ma transmis sa culture à
travers le théâtre, car elle est auteur et metteur en scène
et samuse à jouer avec les clichés portugais dans ses pièces.
Mais jusquici jétais spectatrice du travail de ma mère
sur la double-culture. Là, jai eu envie de minvestir, pour
transmettre à mon tour cette joie de vivre portugaise mais aussi cette
histoire assez lourde, que lon sent encore aujourdhui.
Une histoire et une culture encore trop peu connue en France selon Alice. Jai
des amies qui me disent que le dictateur portugais, cest Franco !,
lâche-t-elle dans une moue désolée.
Ce travail serait-il le même sil ne sagissait pas, en filigrane
dun autre pays, dune autre culture ? Pierre Primetens a son idée
sur la question : Le territoire a une importance symbolique, mais en
fait on recherche notre territoire intérieur, précise-t-il. Ce
sont des films-question. Tous auront donc découvert à
travers cette mémoire de limmigration une part constitutive de
leur identité. Mais une part seulement.