
Au delà des portes de Paris...
La banlieue nexiste pas. Il y a bien un espace autour des centres-villes,
un espace qui bouge, crie, parfois se fige, reste pépère dans
son coin à labri du tumulte, se nourrit du centre, sétire
vers des paysages désertiques, mais LA banlieue nexiste pas. Insaisissable,
elle subit tous les traitements mais elle sen moque, elle est trop multiple
pour se laisser emprisonner dans de vieilles formules. La banlieue,
cest lAtlantide : un continent englouti sous les préjugés
et les stéréotypes nous disent la vingtaine de carnettistes
tribulants qui ont osé croquer, avec beaucoup desprit, dans
Banlieue nomade, les banlieues (22 en tout) qui entourent Paris. Industrielle,
artisanale, bourgeoise, cosmopolite, vibrante... Ils nous invitent à
voir toutes ces identités en faisant le tour de Paris, au-delà
de ses portes.

Carnets de dessins
Carnettistes tribulants, cest quoi exactement ? Des artistes venus
dhorizons divers - de lillustration, du livre pour enfants, de la
bande dessinée, de la photographie, de la peinture, de la vidéo,
de la gravure, du graphisme, de lécriture... - bien décidés
à faire groupe pour affronter cet Atlantide. Pour créer des liens
entre eux, maintenir le fil, le groupe a retenu un objet fédérateur
: le carnet de dessins. Nous avons travaillé à tour de
rôle sur les mêmes carnets, dix en tout. Parfois on se retrouvait
sur un quai de gare pour se le repasser. A plusieurs reprises, on a cru les
avoir perdu... se rappelle Gaétan Nocq, grand habitué
des carnets de voyage dans les pays lointains, lAsie tout particulièrement.
Le meneur du jeu de cette joyeuse bande sappelle Simon. Il annonce la
couleur dans le préambulant : Les villes que nous
aurions traversées, nous aurions en vain cherché leur unité.
Les banlieues, rien à faire, sont un tissus de contrastes.
Et cest en acceptant de laisser libre leur sujet, en se laissant porter
par son farouche éclectisme, en lépousant même dans
sa démarche, certains munis de gouache, dautres daquarelle
ou dencre de Chine, certains bavard(e)s et insolent(e)s avec des collages
très réussis, dautres sages voire classiques, que les carnettistes
ont réussi limpensable : faire aimer ces banlieues mal-aimées.
Et rendre sympathique ces banlieues chics, et un peu calfeutrées, de
Neuilly-sur-Seine ou Levallois-Perret.

Cest intéressant daller en banlieue parce que cest
un territoire peu exploré, un lieu de vie, de travail, de convivialité,
contrairement à ce que lon pense, où il se passe des choses,
qui évolue, qui invente... assure Marie-Sophie André,
plasticienne plutôt habituée au travail en atelier quaux
croquis élaborés dans lurgence de la rue. Elle dit aussi
: Cest bien de travailler avec ce qui nous dérange.
Pas forcément pour aimer ce que lon naime pas, mais seulement
pour lapprivoiser, pour sortir du fantasme. Ce qui nest déjà
pas si mal !
Ré-équilibrer les regards
Le ré-enchantement de la banlieue, le regard neuf porté sur
lui, nul doute, ça fait du bien. Ce regard ré-équilibre
notre vision catastrophique. Les croquis étonnent, réveillent,
rendent perplexes parfois. Que sont devenus les grandes tours qui attirent tant
les médias ? Où est passée la violence des lieux oubliés
de tous ? Nous sommes restés dans la banlieue qui borde Paris
pour des raisons pratiques et aussi pour se donner une règle sans quoi
notre sujet naurait plus eu de limite, dit Marie-Sophie André en
guise dexplication. Personnellement jaimerais bien aller plus loin...
Le pari nest pas simple, plus on séloigne, plus on séloigne
des formes architecturales connues, que ce soit celle de la bourgeoisie ou de
la classe ouvrière daprès-guerre. Et plus la résistance
est forte. La ville de Montreuil na pas beaucoup aimé
limage que lon a donnée delle, reconnaît Gaétan
Nocq. Montrer les puces, ce nest pas assez haut de gamme ! Clichy, cest
pareil. Nous avons croqué les 'Arabes' et les garagistes. Elle aurait
préféré les façades hausmanniennes. Les tags que
lon a reproduit ont, eux-aussi, beaucoup dérangé....
Le réel, en effet, nest pas commode.

Une place dans notre imaginaire
La fin du préambulant très emballant de Simon
invite toutefois à se défaire totalement de nos angoisses pour
redonner aux banlieues une place dans notre imaginaire : La banlieue,
ça serait lentre-deux ; entre la capitale et la province, entre
le centre et les terminus de ligne, entre le passé et le pur présent,
mais aussi entre le fini et linfini. A librement flâner parmi ces
nulle part juxtaposés, nous aurions vu que la banlieue est ouverte, un
territoire inachevé (...). Nous aurions découvert un territoire
en chantier, propice à toutes les expériences. Et à toutes
les nôtres. La banlieue se cherche. La banlieue sinterroge. Elle
se pose des questions. Elle répond. Elle doute. Elle essaye. Elle se
trompe. Elle recommence. Elle trouve. Elle se pose de nouvelles questions. Un
lieu qui serait voisin, tout bonnement, de ce que lon appelle la vie intérieure.