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[musique] “êtres”, une réflexion sur l'Autre mise en musique par Nicolas Frize
Le 9 septembre aux Lilas, et le 22 septembre à Saint-Ouen, du 18 au 22 octobre à l'Académie Fratellini de Saint-Denis.
Certains mots effraient, comme “musique contemporaine”. Nicolas Frize, compositeur de musique d'aujourd'hui, sait quels malentendus cela engendre. Il a donc voulu s'attaquer à une autre peur, aux conséquences bien plus sérieuses : celle de l'Autre, de l'étranger. Résultat : “êtres”, un projet musical - conduit avec des universitaires, des chanteurs et musiciens et le public qui souhaite participer - et restitué sous la forme d'un concert suivi d'un débat sur le thème du racisme.

Au départ, une urgence : que les gens se parlent. Nicolas Frize, compositeur militant, en résidence en Seine-Saint-Denis, est parti d'un simple constat : “Les rapports entre les gens se crispent dans le département. Ceux qui cohabitaient sans problèmes commencent à avoir des relations d'animosité.” Avec son association, Les Musiques de la boulangère, créée en 1975, il décide de monter un projet, “êtres”, où tous ceux qui le désirent, musiciens ou non, travailleront sur le thème de l'altérité.
Ainsi 60 à 70 personnes, selon les villes (Fontenay-sous-Bois, Villeneuve-la-Garenne, Villepinte, Saint-Ouen, Saint-Denis, Les Lilas), se sont réunies pendant un an et demi. “Des groupes étrangers à eux-mêmes, faits de gens qui n'étaient pas voués à se rencontrer”, précise Nadia Choukroune, coordinatrice du projet. Ensemble, ils discutent, collectent des sons, chantent. De son côté, poursuit la coordinatrice, “le compositeur s'emploie au même moment, par l'écriture musicale, à traduire et sublimer les idées développées par les participants”.

Au cœur de la musique
Afin de pouvoir aborder des questions aussi sensibles que l'enfermement identitaire ou le narcissisme patriotique, l'association rencontre une quinzaine d'universitaires, tous domaines confondus : Sidi Mohammed Barkat, philosophe, Alban Bensa, anthropologue, Fethi Benslama psychanalyste, Véronique de Rudder, sociologue, Gilles Manceron, historien, Gustave Massiah, économiste... Leurs travaux forment une masse de connaissances sur lesquelles s'appuyer pendant les débats.
Côté musique, des professionnels (quatre musiciens, trois chanteurs, et un petit chœur semi professionnel d'anciens élèves du CNR d'Aubervilliers) prêtent main forte à la petite équipe et se joignent aux amateurs venus de tous les horizons : associations, élèves de collège, jeunes handicapés, personnes âgées... Ils chantent des paroles dépourvues de messages en rapport avec le racisme, parfois même des onomatopées. Mais ils collectent des bruits particuliers qui serviront à la bande magnétique, diffusée en multipistes : un son qui est “moi”, comme le ronronnement de leur chat ou le pot d'échappement de leur mobylette, un son qui est “l'Autre” comme les bruits de pas du voisin du dessus ou la respiration de son bébé, et un son qui est “les autres”, comme les coups de klaxon des supporters ou les cris de joie de la cour de récréation.
Nicolas Frize intègre ces bruits anodins de la vie courante à ses partitions savantes. Résultat : une musique qui parle à tout le monde, au point que l'on écoute avec plaisir de la musique contemporaine sans le savoir. Qui plus est, la mise en scène sonore de cette création participe encore à cette familiarisation. Les enceintes sont installées un peu partout. “Ainsi on fait corps avec la musique, on est au cœur de la musique.”
Rien n'est statique. La partie musicale se présente sous une forme de déambulation, les participants se mêlant au public et les menant en différents lieux. “Pour matérialiser l'exil, l'errance, l'émigration, mais aussi, tout simplement, pour changer de point de vue”, ajoute la coordinatrice.

Mettre à mal les idées reçues sur la musique et le racisme
Ce que retirent les participants de cette expérience est presque imperceptible. C'est par l'action, la participation que Nicolas Frize les amène à apprivoiser lAutre et cette musique inhabituelle. Et certains reconnaissent avoir changé de point de vue, justement. “Des militants parfois arc-boutés sur leurs certitudes et leur discours se sont repositionnés”, explique Nadia Choukroune. “Des jeunes handicapés ont eu un rapport privilégié avec leur éducateur pendant ce travail vocal et ont transformé leur distance aux autres.”
Voilà, le temps d'un projet, ou d'un concert, il est possible d'ébranler les opinions trop vite admises, par exemple : passer de l'idée que “le racisme c'est chez les autres” à celle que “le racisme, c'est en moi aussi”. Et de susciter des discussions inattendues. Comme lors de ce débat sur “Que veut dire mettre les gens à une place ou dans une case ?”.“Parmi les surprises, des personnes âgées du Club des Hortensias, aux Lilas, nous ont beaucoup parlé du couple !”, rapporte Nadia Choukroune. De cet Autre qui vit tous les jours à nos côtés.

Sandrine Martinez
[11/09/2006]

Mots-clés : musique
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