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[banlieue] Quartier Nord, la banlieue au quotidien
Un livre-enquête de François Ruffin
François Ruffin est journaliste. Il collabore aux journaux Fakir et Le Plan B et contribue à l’émission de Daniel Mermet, “Là-bas, si j’y suis”. Il a publié cette année Quartier Nord , à mi-chemin entre l’enquête de terrain et l’étude sociologique. Avec ces chroniques de la vie quotidienne dans une banlieue d’Amiens, l’auteur décrit “l’ordinaire d’une classe qu’on n’entend pas”. Pour cela, François Ruffin a passé deux ans aux côtés des habitants de cette cité. Interview.

Altérités : Comment est née l’idée de Quartier Nord ?
François Ruffin : Sur un chantier du quartier nord d’Amiens, un jeune ouvrier noir est mort écrasé sous les gravas. Personne n’en a parlé. Il en aurait été autrement si c’était arrivé à un fils de notable. J’ai donc voulu mener l’enquête. Voilà le point de départ du livre. Puis, petit à petit, je me suis aperçu qu’il y avait une histoire à raconter sur ce quartier et ses habitants.

Votre regard sur la banlieue a t-il changé ?
J’étais conscient des problèmes de chômage, de discrimination et d’insertion mais la violence de ces situations est plus flagrante lorsque les gens qui les subissent sont des proches, comme le sont devenus certains protagonistes du livre. C’est très dur de voir la volonté des gens s’éroder alors qu’au départ, ils en voulaient vraiment. La lutte pour l’emploi est terrible. Quand Karim, qui a un Bac + 2, se voit proposer un poste d’éboueur et qu’il s’entend dire “vous êtes content !”, je comprends sa colère. Quant à Zoubir, le héros du roman, tout ce dont il rêve, c’est d’un travail, d’une famille et d’une maison qu’il n’aura jamais. L’horizon et l’épanouissement de ces gens sont limités, leur mobilité géographique est réduite.

La dichotomie dedans/dehors (cité/ville) semble très marquée…
La cité est devenue un cocon. Dans les années 80, il y avait une ouverture sur le dehors, un désir de tisser des liens. Dans les années 90, il y a eu un effet de fermeture pour plusieurs raisons. A cause du trafic de drogue, l’extérieur est devenu une menace. Et puis les municipalités n’ont pas fait d’effort pour intégrer les habitants des cités, notamment les populations immigrées. Ce mouvement de repli se traduit aujourd’hui par la montée du communautarisme. Autre conséquence : beaucoup de jeunes n’ont même plus la volonté de se confronter à l’extérieur. Ils se disent nos pères et nos frères ont échoué, alors à quoi bon ? La fracture est réelle.

De plus, la représentation des banlieues n’arrange rien…
Soit on occulte cet univers, soit on en parle lorsqu’il y a des émeutes, soit on n’évoque que les côtés négatifs, comme l’islamisme ou la délinquance. Je ne conteste pas ces aspects mais refuse qu’on ne voie qu’eux. Il y a trop de fantasmes. On oublie que des hommes vivent dans ces banlieues et qu’ils ont chacun leur histoire. J’ai voulu réincarner ces personnes et m’appuyer sur des héros car également en littérature, il y a une absence de représentation de ces hommes et de ces territoires.

Pourtant, de tout temps, les médias ont mis en avant des figures positives de la cité…
Oui mais le discours médiatique peut être trompeur. Début 80, les “héros positifs” étaient les représentants de quartiers, souvent issus du milieu associatif. Or certains d’entre eux n’ont fait que de la pseudo insertion et ont détourné les subventions publiques. D’autres ont profité de leur position pour développer une forme de caïdat. Parfois, les conseils généraux savaient cela mais fermaient les yeux. C'était une façon d'acheter la paix sociale. Aujourd’hui, la figure positive est celle du jeune qui a réussi là où on ne l'attendait pas. Certes, il y a dans les quartiers des gens qui deviennent entrepreneurs, avocats ou profs. Mais quand ils s’en sortent, ils quittent cet environnement. Et la majorité galère, ne trouve pas de travail ou simplement un boulot à 3000 balles.

Vous êtes très critique vis-à-vis des médias. Que leur reprochez vous ?
De minimiser les aspects sociaux et économique. Exemple. Lors des émeutes de novembre dernier, le problème communautaire a été mis en avant alors que les revendications étaient d’abord sociales. Autre exemple : pour la plupart des gens, l’intérim est la porte d’accès la plus courante au monde du travail. Il y a pourtant très peu de sujets sur cet univers violent. Enfin, en 2002, le gouvernement Raffarin a supprimé 80 % des Contrats emploi solidarité, ce qui a concerné 100 000 personnes. Pas un mot dans la presse. Tronqué, le réel médiatisé finit par être moins violent que la réalité. Dans mon premier livre Les petits soldats du journalisme, je plaidais pour une nouvelle pratique du métier. Quartier Nord en est une tentative !

Au final, le tableau que vous dressez de la cité est assez sombre…
C’est vrai que la cité, c’est aussi du bonheur, beaucoup de rires et une véritable solidarité. Mais l’avenir des habitants est quand même assez bouché. C’est une classe qu’on sacrifie. Au cimetière Saint-Pierre d’Amiens, j’ai été frappé par la faible espérance de vie des gens. Beaucoup sont morts avant trente ans par overdose, par balles ou accidents de la route. On ne voit pas ça ailleurs.

Tout au long du livre, on vous sent mal à l’aise avec votre statut…
Ma position était ambiguë. J’étais l’ami, le confident, l’assistant social mais aussi le voyeur. De plus, même si pendant l’enquête je vivais avec 750 euros des assédics, je restais le petit bourgeois du “centre-ville” vivant dans son confort. J’ai toujours eu le choix, la possibilité de couper les ponts à tout moment. Après le livre, j’ai retrouvé du boulot tout de suite. Mon histoire n’est pas la leur.

On parle beaucoup de discrimination positive en ce moment. Qu’en pensez-vous ?
Il paraît que cette année est celle de l’égalité des chances ! Gilles de Robien veut permettre aux plus brillants collégiens et lycéens des cités d’avoir accès aux meilleurs lycées et grandes écoles. Ainsi, plutôt que de proposer à tous un meilleur avenir, on ne récompense que quelques personnes au mérite. Christopher Lasch, historien américain, disait : “La chose la plus importante qu’une société ait à faire : soit élever le niveau général des compétences, d’énergie et de dévouement (…) soit promouvoir un recrutement plus large des élites”. Nous y voilà !

interview réalisée par Maya Larguet
[27/11/2006]

Mots-clés : banlieue, journalisme
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