
La mémoire et lhistoire de limmigration trouvent
peu à peu droit de cité. Depuis les années 1980, des universitaires
ont entrepris de défricher ce champ détudes et on commence
ainsi à mieux connaître cette part de notre histoire contemporaine.
Puis des associations se sont mises de la partie et les années 1990 ont
vu un foisonnement dinitiatives : expositions, films documentaires, collecte
de la mémoire des habitants, répertoire des archives sur limmigration...
En 2001 la situation semblait donc mûre pour une initiative nationale
destinée à promouvoir lhistoire des migrations en France,
quand le Premier ministre à commandé un Rapport pour la création
dun centre national de lhistoire et des cultures de limmigration
à Driss El Yazami, délégué général
de lassociation Génériques et vice-président de la
Ligue des droits de lhomme, et Rémy Schwartz, maître des
requêtes au Conseil dÉtat et professeur associé à
luniversité de Versailles Saint-Quentin. Ce rapport a été
laboutissement dune décennie de réflexion et de tentatives
avortées pour mettre sur pied un lieu dédié à lhistoire
et aux cultures de limmigration. (le rapport est disponible sur le site
de Génériques)
Un lieu vivant, tous publics
Cest à partir des conclusions de ce rapport que le Gouvernement
actuel à décidé, lors du Comité interministériel
de lintégration du 10 avril 2003, de mettre sur pied une Mission
de préfiguration pour la création dun Centre de ressources
et de mémoire de limmigration, dont la présidence a été
confiée à Jacques Toubon, ancien ministre de la Culture et ancien
Garde des sceaux. La Mission, qui doit remettre ses conclusions lors du Comité
interministériel de 2004, a engagé son travail de réflexion
et de mise au point du projet, avec comme support technique lAgence pour
le développement des relations interculturelles (Adri). Elle a mis sur
pied trois structures souples pour laider à défricher la
question sous tous ses aspects :
Un Comité de pilotage et de suivi technique, composé de
représentants des ministères concernés et qui doit passer
en revue les questions juridiques, administratives, financières...
Un Conseil scientifique, composé dhistoriens, de démographes,
de sociologues..., ainsi que de spécialistes en muséologie, archivage,
audiovisuel...
Un Forum des associations, destiné à aider et à
fédérer les multiples énergies qui, un peu partout en France,
participent à la promotion culturelle et sociale des migrants.
Lidée du projet est de construire un lieu de connaissance et
de mémoire vivant, conçu non pas comme une réalisation
pharaonique, de prestige, mais comme une tête de réseau nationale,
un espace de dialogue et de collaborations tous azimuts, catalyseur des projets
locaux et associatifs qui chaque année voient le jour dans le pays. Le
Centre, bien que ne portant pas le nom de musée, remplira à coup
sûr une indispensable mission muséographique, mais il sera aussi
un lieu de débats et de rencontres, de pédagogie, de formation
et de recherche, de culture et de divertissement, proposant des projections
de films, lorganisation de festivals, de concerts, de spectacles vivants.
Il faut en effet sadresser à un large public, entre autres de scolaires,
mais aussi à des visiteurs plus avertis, et même à des spécialistes,
chercheurs, étudiants...
Lobjectif premier du Centre consiste à montrer que la constitution
de la nation française a été le fait de multiples vagues
dimmigrants, qui ont contribué à lessor économique
du pays, qui lont défendu aux heures sombres ou qui ont participé
depuis deux siècles à son rayonnement dans le monde. Lobjectif
second, et pourtant primordial, est de légitimer lexistence
de Français de toutes origines et la présence en France détrangers
ou de Français dorigine étrangère plus récemment
installés, et ainsi de contribuer à changer le regard sur limmigration
contemporaine.
Le rôle de la mission de préfiguration
La crédibilité et la légitimité du Centre repose
sur le sérieux avec lequel seront montées les activités
; il ny a pas de place pour lamateurisme ou le bricolage dans des
projets destinés à montrer que limmigration nest pas
un fardeau mais bien une richesse. La localisation du bâtiment est ainsi
stratégique : il semble acquis quil faille choisir un édifice
emblématique, dans la capitale même, un lieu central, afin de bien
replacer symboliquement lhistoire de limmigration au centre de notre
histoire nationale. Mais quoiquil en soit, le Centre ne peut pas être
quun beau bâtiment ou un monument prestigieux, il doit permettre
de revisiter lhistoriographie française. Il ne sagit pas
de statufier des populations désincarnées dans un passé
édulcoré, édifiant, mais bien de participer à la
construction dune identité nationale renouvelée, capable
de prendre en compte lapport de populations qui ont participé à
la prospérité, au rayonnement et à la liberté de
la France.
La Mission ne doit pas se contenter du rôle conventionnel habituellement
dévolu à ce genre de structure. Chiffrage du projet, étude
de faisabilité technique, possibilités daménagement,
choix du lieu, tour de table des éventuels partenaires, réflexion
de fond sur les missions du Centre, programmation
tout ce travail est
indispensable mais pas suffisant. La Mission doit aussi impulser des avant-projets
qui apporteront légitimité et notoriété au futur
Centre. La mise sur pied de projets préliminaires, hors les
murs, la réalisation de manifestations bien faites, sérieuses,
séduisantes et rassurantes, servira ainsi de levier de mobilisation pour
les partenaires du projet final. Ces réalisations intermédiaires
prendront les formes les plus diverses, et toutes ces activités connexes
pourront accompagner la phase dinstallation et de réalisation finale
du Centre, avant que celui-ci ouvre bel et bien ses portes. Car lessentiel,
dans un premier temps, est bien de faire connaître le projet, de sortir
du virtuel pour susciter des collaborations, des vocations, des aides, des alliances,
des partenariats, quils soient locaux, régionaux, nationaux ou
internationaux.
Cest ainsi que la Mission de préfiguration organise à la
Bibliothèque nationale de France les 28 et 29 novembre 2003 un colloque
sur la place des immigrés dans la construction de la France intitulé
Leur histoire est notre Histoire.
Cette première manifestation publique de la Mission sarticulera
autour de quatre grands thèmes :
Archives et mémoire: comment collecter, rendre visible et diffuser
les témoignages, les mémoires et les histoires, collectives, familiales
ou personnelles ?
Muséographie et programmation : quels parcours, quelles approches,
pour quels publics ?
Médiation et ressources : quelle politique de diffusion des technologies
de linformation ?
Pédagogie : comment changer les représentations et faire
évoluer les regards ?
Ce texte est paru dans Historiens
& Géographes Limmigration en France au XXe siècle,
n° 384, septembre-octobre 2003.