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[histoire] Au-delà des clichés, Saint-Denis expose son passé intime
Jusqu'au 23 juillet à Saint-Denis
Décrite comme un territoire sans passé, sans identité ou sans âme, la banlieue est souvent réduite aux images des grands ensembles, à des paysages urbains tristes, déshumanisés, sans vie. Fruit d’un travail de terrain de près de trois années, l’exposition conçue par le service des archives de la ville de Saint-Denis se propose de faire connaître l’histoire de la banlieue de l’intérieur, dans son intimité, en privilégiant la matière fournie par le témoignage oral direct et la photographie familiale.

Des plaines maraîchères à la ville industrielle
jusquaux plans récents de rénovation urbaine, lhistoire
de Saint-Denis, comme celle dautres banlieues est faite de ruptures,
de cassures, de secousses. À chacune de ces mutations, rapides
et radicales, on tourne le dos au passé pour construire une
autre ville. La mémoire collective officielle et la mémoire
politique se figent, à la limite de lamnésie voire de la
négation. On attend toujours des banlieues daller de lavant,
dêtre tournées vers le futur. Pratiquer un retour en arrière
est souvent mal perçu. Les représentations de la banlieue, véhiculées
le plus souvent par ceux qui ny habitent pas, ont tendance à caricaturer
ses caractéristiques urbaines et sociales et à présenter
ses différents états successifs hors de toute continuité
en occultant son passé et ses racines. Le travail et lexposition
conduits par Frédérique Jacquet, historienne, ont pour ambition
de faire reconnaître que la banlieue a une histoire, de rétablir
un fil conducteur, de donner une assise historique à la physionomie
actuelle de la banlieue. Le service des archives quelle dirige,
situé dans un petit espace au sous-sol de la mairie de Saint-Denis, regorge
de documents administratifs, plans, cartes, photographies
Mais cette matière
est-elle suffisante pour reconstituer la mémoire de la ville et surtout
la raconter, la faire partager ?
Une histoire assumée et partagée
Frédérique Jacquet naime pas le mot mémoire,
lié à lidée de quelque chose de figé, et préfère
celle dune histoire assumée et partagée,
une histoire vécue, attentive à toute la dimension émotionnelle
liée aux faits et aux aspects humains des mutations urbaines. Au départ,
le projet initial de lexposition prévoyait de sappuyer sur
une comparaison des photographies familiales et des photographies dagences,
approche qui sest révélée trop misérabiliste
et qui montrait encore une fois de plus le fossé entre les représentations
de la banlieue de lextérieur et de la banlieue de lintérieur.
Dans le souci dhumaniser lapproche historique, les concepteurs de
lexposition ont fait le choix dutiliser des matériaux provenant
exclusivement de la population : des photographies de famille et des témoignages
oraux.
Une collecte de témoignages
Le travail de collecte des matériaux constituant lexposition
Douce banlieue a duré près de trois années. Léquipe
du service des archives a multiplié les occasions de rencontrer les Dionysiens,
en prenant le temps de les écouter attentivement. On est devenus
des gens de terrain, explique Frédérique Jacquet, qui
tient à préciser que son projet est un projet professionnel, défendu
et conduit par son service, et non une commande den haut. Un projet culturel
avant tout, même si son impact nest pas sans conséquence
sur ce que lon se plaît à nommer la cohésion
sociale. Annoncé par des courriers, plaquettes, par voie de
presse mais aussi dans les réunions de quartier, le projet a choisi comme
méthode les ateliers de mémoire, sur les thèmes de lhistoire
du quartier, de la généalogie ou même encore sur des coutumes
vestimentaires ou sur la cuisine, avec le souci permanent de se caler
sur ce dont les gens ont envie de parler. Pendant un an et demi, soixante-dix
ateliers se sont tenu, réunissant près de quatre cents personnes.
Au cours de ces ateliers, perçus par les participants comme un loisir
culturel, soixante témoins ont été sélectionnés,
puis interrogés dans lintimité et la proximité, en
prenant le temps nécessaire pour que la confiance sinstaure et
que les témoignages révèlent toute leur authenticité
émotionnelle.
Des sacs de sport pleins de photos
La collecte de photographies est venue dans un second temps. Le succès
des ateliers et la qualité des contacts pris ont facilité cette
collecte, à tel point que les archivistes ont vu arriver des personnes
avec des sacs de sport plein de photos. Au total, plusieurs
milliers de dimages ont été vues, deux mille ont été
numérisées et trois cent cinquante sélectionnées
pour la scénographie de lexposition. Les albums de famille confiés
à léquipe se sont révélés contenir
des richesses, des fragments intimes dune culture populaire.
Souvent émouvantes, plus centrées sur les personnes que sur les
lieux, montrant des scènes de la vie quotidienne familiale, les photographies
collectées dévoilent un autre aspect de la banlieue que les images
darchives photographies dagences ou institutionnelles ,
très distanciées par rapport à leur sujet et focalisées
sur les lieux ou sur la population au travail. À travers les photographies
de mariage, de repas de famille, de fêtes, de loisirs, de réunions
politiques, religieuses ou associatives on découvre limage dune
banlieue plus souriante, plus humaine, dune vie sociale intense hors de
lusine et des HLM, dans les sept cents bistros que comptait Saint-Denis
en 1956, sur les terrains de sport ou dans les jardins publics.
L'exposition
Cette expérience singulière de collecte de la mémoire
vivante directement auprès de la population a débouché
sur une exposition visible jusquau 23 juillet salle de la Légion
dhonneur à Saint-Denis. La scénographie de lexposition
a prévu un parcours en quatre temps forts thématiques : la ville
ouvrière, la sphère privée, les années de formation,
le vivre ensemble. Pour chacune de ces séquences, des bornes sonores
permettent découter plus de six heures de témoignages sur
des parcours de vie, classées en huit grandes thématiques : lexil,
le quartier, lidentité ouvrière, la vie amoureuse, la famille,
la cité, la défaite des certitudes (le communisme), catholiques
en terre ouvrière. Alain, né en 1949, agent de la SNCF et militant
au PCF et à la CGT, Angèle née en 1919, fille dimmigrés
espagnols, déportée en 1942 et naturalisée française
à son retour de déportation, Dehbia, née en 1954 à
Saint-Denis, fille de cafetiers algériens, aujourdhui institutrice,
Marcel, dorigine italienne, résistant pendant la Seconde Guerre
mondiale, commerçant non sédentaire, Mamadou, né en 1968
au Niger, militant de la coordination des sans-papiers, Rosa né en 1920
dans les Côtes-du-Nord, cantinière dans les écoles
racontent leurs parcours, des morceaux de leurs vies, leurs souvenirs. Ces bornes
sonores font habilement parler les trois cent cinquante clichés sélectionnés,
les mettent en vie. Pour compléter cette scénographie, des panneaux
réalisés avec des scolaires dans le cadre dateliers avec
des artistes ont été ajoutés. Une autre approche de la
mémoire de cette banlieue nord-parisienne, faite de collages, dessins,
photographies. Une production multimédia, Copains de banlieue permet
au jeune public de découvrir de manière ludique, à travers
des petits scénarios et des jeux, lhistoire de la banlieue.
Deux mois après son ouverture, lexposition est un succès.
Les Dionysiens affluent, se cherchent, se découvrent ou se retrouvent
dans cette histoire partagée. Lexposition montre plus quelle
nexplique, préfère donner des repères plutôt
que de tenir un discours, laissant le visiteur comprendre et ressentir. Lapproche
intimiste et nuancée, qui évite la nostalgie, le folklore et les
complaintes misérabilistes, fait ses preuves, permet dinscrire
intelligemment la banlieue et ses habitants dans lHistoire. Une histoire
assumée, expliquée et partagée.
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 Le
site internet Copains de banlieue
En complément de lexposition, un produit multimédia
a été conçu pour les jeunes publics, consultable
directement sur des postes sur le lieu de lexposition et sur Internet.
Copains de banlieue propose une approche ludique et éducative de
lhistoire de la banlieue nord-parisienne, dans la même approche
que lexposition et en réutilisant ses matériaux iconographiques.
Particulièrement bien scénarisé, conçu pour
un public jeune, souvent rétif aux visites dexpositions,
le jeu permet, à travers sept petites histoires illustrées
et animées de faire connaître aux enfants lhistoire
de la banlieue de 1905 à nos jours. À travers les histoires
de Marco, Najette, Jules, Bébert, Lucie, Lise et Diarra, les enfants
construisent leur parcours de manière autonome à travers
les lieux et les époques, en faisant des pauses ludiques ou en
résolvant des énigmes historiques à laide des
indices disséminés dans le texte parlé. Un dico
de la banlieue permet dobtenir à tout moment une définition
des mots inconnus.
www.copainsdebanlieue.com

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Renaud Sagot
[05/07/2004]
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Jusqu'au 23 juillet 2004 à Saint-Denis (salle de la Légion dhonneur,
à deux pas de la Basilique)
Informations : 01 49 33 63 84
Octobre 2005 : parution de Douce banlieue. Une mémoire ouvrière.
Frédérique Jacquet, Gérard Mordillat. Paris,
Les éditions de lAtelier / Les éditions Ouvrières,
2005, 256 pages, 30 euros.
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