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[mémoire] Un fil entre les Comores et Marseille
Salim Hatubou, écrivain en quête de ses origines
Salim Hatubou, jeune écrivain d’origine comorienne est né, il y a trente-deux ans, aux lointaines Comores, mais il a grandi dans la populeuse et cosmopolite Marseille. Il invite à mieux connaître les Comoriens de France à travers une histoire et une quête toute personnelle des origines. Son projet, où poésies et images se mêlent, reflète l’expérience collective de la migration comorienne et les interrogations identitaires des plus jeunes.

Un minot marseillais d'origine comorienne prend sa plume

Salim est arrivé à Marseille à l’âge de neuf ans. À trois ans, il perd sa mère, emportée par une épidémie de choléra. Des Comores, il connaît peu de choses. Des siens pas beaucoup plus. La fratrie, sept frères et deux sœurs, a été élevée par une grande tante devenue, par le jeu subtil et complexe de la tradition, la grand-mère. Parti dès les années 70, à Madagascar, à la Réunion puis en France, son père a toujours été absent. Pourtant, un beau jour, il décide de faire venir son rejeton. “Je me suis donc retrouvé à Marseille avec toutes mes illusions perdues confie Salim. Je vivais avec mon père, sa femme réunionnaise et ses quatre enfants. Ce n’était pas la fracture sociale mais la fracture familiale”.
L’enfant grandit à la Solidarité, dans les quartiers nord de la cité phocéenne. La lecture du Gone du chaâba de son aîné Azouz Begag va bousculer l’itinéraire de Salim. Pourquoi, ce qu’un gone d’origine algérienne de la septentrionale Lyon a pu faire, un minot d’origine comorienne de la méridionale Marseille ne le ferait pas, peuchère ? Ainsi naissent parfois les vocations... Depuis 1996, Salim Hatubou a écrit une douzaine de livres, romans, récits divers, recueils de contes ou de poèmes.
Le projet en trois temps de quête de ses origines a commencé en 2000 avec Métro Bougainville, un livre de textes et de photos dans lequel il partait à la recherche de son grand-père. Il se poursuit avec la récente publication d’un dialogue et d’une adresse au père dans De cette terre… Quête d’une identité comorienne. Enfin, le triptyque se refermera début 2005 par un livre et une exposition de photos consacrés à la figure maternelle. L’ensemble de ce projet, où poésies et images se mêlent, reflète l’expérience collective de la migration comorienne et les interrogations identitaires des plus jeunes.


Retrouver des traces

Marseille est bien ce “carrefour d’Afrique” comme le titrait en mars 2000 la revue Hommes & Migrations car c’est dans un restaurant, tenu par un Comorien, que Salim retrouvera traces de sa génitrice. Le propriétaire des lieux, sans doute spécialisée en mtsolole (bananes au poisson ou à la viande), en mtouzi wa pwapwayi (sauce de papaye) et autre biriani (riz à la viande, au poisson ou au poulet), a grandi avec sa mère au temps de son exil à Zanzibar. Zanzibar ! “Le point de chute de tous les Comoriens” candidats à l’émigration. Les générations de zanzibarites d’origine comorienne sont nombreuses et les plus âgés détiennent encore l'histoire, “l’histoire oubliée de tous les miens”, écrit Salim Hatubou. Grâce à l’ami restaurateur, il renoue avec une tante restée à Zanzibar. L’aventure peut commencer. Les pas de Salim et les objectifs de Jean-Pierre Vallorani retrouvent les traces lointaines de la mère qui, de Zanzibar aux Comores, en passant par un lien épistolaire avec de la famille à Marseille, disent les espoirs et les peurs, les fidélités au passé comme les promesses de l’avenir nés avec et dans l’exil. Sur cette trajectoire maternelle vient se fondre celle du fils et celles, nombreuses et silencieuses, de milliers d’autres Comoriens.


Des valises dans la tête

Sa mère meurt aux Comores en 1975, mais Salim apprend, en fréquentant les lieux qui ont conservé les empreintes de son passage, à commencer par la Maison des Comoriens à Zanzibar, que comme lui, elle est une enfant de la migration. Après avoir vécu et grandi sur l’île tanzanienne de l’âge de cinq ans à trente ans, en 1964, avec d’autres Comoriens, elle a dû fuir les persécutions qui accompagnaient l’accession du pays à l’indépendance. L’histoire de la migration comorienne s’inscrit dans les mémoires aussi comme l’histoire d’une peur. Celle des persécutions et des expulsions. Pour Salim Hatubou, chaque Comorien a ses “valises dans la tête”, prêt à partir au plus vite d’un pays qui, comme à Zanzibar en 1964 ou à Madagascar en 1978, le chassera. C’est cette même peur qu’il sent renaître chez les Comoriens de Marseille après l’assassinat d’Ibrahim Ali le 22 février 1995 par des colleurs d’affiches du Front National ou après les résultats du premier tour des présidentielles d’avril 2002. L’histoire se répéterait-elle ? La nationalité française des Comoriens serait-elle une “nationalité fragile” ? En conteur et en poète, Salim Hatubou évoque cette peur : “Au milieu de la nuit, les bêtes sauvages s’en vont boire au marigot. Leurs griffes tracent des sillons sur les plaines. Je vois, mon père, un faon, qui bondit d’un rocher à un autre. Alors, les bêtes sauvages le lacèrent et en font leur festin.”


“Pour que guérisse l'arbre de mes racines”

Si la mémoire est douloureuse, elle peut aussi être un onguent. De sa mère Salim a choisi de “parler de sa vie plutôt que de sa mort, pour se réconcilier avec soi-même. Pour trouver le chemin de la sérénité”. Comme talisman, il emportera avec lui “une pierre blanche”, “silencieuse confidente” de sa mère. À son père, il lance cette adresse : “Mon père, je pose ma main sur tes blessures pour que les miennes se referment. Mon père, je pose ma main sur ton passé pour que s’ouvre mon horizon. Mon père, pose ta main sur ma main pour que guérisse l’arbre de mes racines”.

“Qui suis-je ?”, se demande Salim Hatubou au retour de ce voyage sur la terre de ses aïeux et après avoir renoué les liens avec les siens. Cette interrogation rejoint celles des jeunes Marseillais, comme lui d’origine comorienne, tenaillés entre la “nostalgie d’une Comore idéalisée” et les difficultés à trouver sa place dans une société parfois peu hospitalière. Certains, rêvant d’être utiles, projettent de s’installer aux Comores. D’autres ont décidé de rompre avec les souvenirs. Entre le rejet des origines et leur idéalisation, Salim, lui, a choisi une voie médiane, celle de “prendre un peu de tout ”, de tendre un fil entre les Comores et Marseille. “Sinon, j’étoufferais vite”, dit-il.

Mustapha Harzoune
[30/11/2004]

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