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[histoire] En passant par la Rochette
Un quartier, une histoire
La Rochette, un quartier de Caluire en région lyonnaise, apparaît à la fois un village et une cité-ghetto. En passant par la Rochette, film-docmentaire réalisés avec des habitants du quartier, s'efforce de rendre compte de l’histoire de ce quartier, “récupérer son passé” et en fixer la mémoire. Le film contribue à changer l’image de la cité et à dépasser les ignorances et représentations imaginaires et fantasmées pour découvrir des hommes et des femmes, mettre des visages sur des noms, restituer les dimensions humaines, sans contourner le difficile sujet des quartiers dits sensibles et de l’exclusion.

Cité de transit
La Rochette à Caluire est une cité construite il y a un peu plus de trente ans, sur le terrain d’un ancien monastère de religieuses bénédictines qui, en 1968, décidèrent de vendre leur propriété au Foyer des Sans abris, pour aller chercher la paix de Dieu loin d’une urbanité envahissante et par trop bruyante. Cité de transit et modèle de promotion familiale, à l’origine La Rochette devait aider à résorber la question des bidonvilles et autres logements insalubres. Pourtant, sur la centaine de familles résidantes, soit cinq cents à six cents personnes, certaines y sont depuis le tout début. Aux côtés des familles russes, espagnoles, portugaises et françaises, les résidents d’origine maghrébine représentaient alors la moitié des locataires. Trois ans plus tard, ils en constituaient 90 %. Difficulté du métissage mais aussi ambiguïtés des politiques d’aide sociale en tout genre (soutien scolaire, alphabétisation, activités éducatives et de loisirs…) qui ont accompagné la création de la cité mais qui, plaquées de l’extérieur, se sont transformées en une politique d’assistanat.

Vers le désenclavement de la Cité
D’abord source d’inquiétudes et de réticences pour un environnement résidentiel et bourgeois, la cité a franchement fait peur dans les années 80 quand elle a abrité quelques bandes organisées et des trafics en tout genre. Pour beaucoup, La Rochette était devenue “la verrue de Caluire” et “la bête noire de Lyon”. Cette image négative reste collée à la cité. Pourtant dès la première moitié des années 90, les choses s’améliorent. L’action de la police et de la justice comme le déménagement de quelques familles permettent à La Rochette de retrouver son calme. De plus, les habitants eux-mêmes prennent les choses en mains. Les plus âgés ouvrent une salle de prières où les générations se sont retrouvées et ont pu renouer le fil de la communication. Un club de football voit le jour et les manifestations culturelles et festives se multiplient redonnant à la cité un dynamisme associatif et une dynamique d’entraide. L’action sociale elle même change. Le Foyer des Sans abris se professionnalise, rompt avec l’assistanat d’hier et s’engage sur la voie du désenclavement de la cité.

Un film pour fixer la mémoire du quartier
Quand, dans la seconde moitié des années 90, Chantal et Hamid, arrivent à la Rochette comme éducateurs pour l’Association Les Amis de Jeudi Dimanche, ils ignorent tout ou presque de cette histoire où bientôt trois générations se mêleront. Le projet de réaliser un film naît de cette ignorance et de la constatation que quelque chose est en train de changer : La Rochette traverse une période de transition marquée par le départ de certains et l’arrivée de nouvelles familles originaires de Turquie, de Mayotte, d’Afrique mais aussi d’une population paupérisée (RMIstes) et de femmes seules avec enfants. Chantal et Hamid, les deux chevilles ouvrières du documentaire ont voulu, à l’heure où une nouvelle page de la cité s’apprête à s’écrire, rendre compte de l’histoire de ce quartier, “récupérer son passé” et en fixer la mémoire. L’objectif visait aussi à faire en sorte que “l’histoire de La Rochette appartienne aussi à l’histoire de Caluire”.

Un village et une cité-ghetto
Il leur faudra trois années à Chantal et Hamid pour réaliser avec Eric Ferrier En passant par la Rochette. Ce film de soixante-quinze minutes prend le pari de raconter cette histoire en valorisant ses aspects dynamiques et créateurs sans taire ce qui a fait sa mauvaise réputation. Pour Chantal, La Rochette est à la fois “un village” et une “cité-ghetto”. Cette double particularité structure le documentaire. D’un côté donc, le village : entraide, vie commune avec cohabitation du cercle des femmes, des chibanis et des jeunes, créativités diverses et partagées, souvenirs fait de témoignages, d’archives, de photos vieilles de plus de trente ans… sur lesquels repose l’identité de cet îlot. De l’autre, les éléments constitutifs d’un ghetto : la cité de La Rochette est excentrée, inaccessible par les transports en commun, elle n’a pas connu de réhabilitation depuis sa création de sorte que, impuissants, ses habitants assistent à sa lente dégradation. De plus très vite elle a été victime de la concentration communautaire puis de la délinquance et du trafic de drogue des années 80…

Changer l'image de la cité
Parce qu’il ne venait pas des habitants eux-mêmes, le projet a été difficile à mener. Les animateurs, soutenus tout de même par quelques jeunes, ont rencontré des réticences voir des obstacles. Certains, parmi les aînés, refusaient de revenir sur un passé récent, voulaient éviter que l’on parle de La Rochette négativement. À la première réunion organisée, seuls vingt jeunes de la cité étaient présents. Ils ne seront que quatre à participer à la réalisation du film.
La première projection d’En passant par la Rochette a eu lieu début 2004, au Radian, la plus prestigieuse salle de Caluire devant un parterre riche de quelque deux cents spectateurs. Elle a été suivie d’autres projections notamment à Ciné-Caluire et à la Maison de retraite de La Rochette. En évitant un ton geignard le film a permis aux plus jeunes de sortir “valorisés” de cette expérience et de ces rencontres publiques. Il a aidé à réhabiliter la parole des anciens, ces chibanis qui se sont trop longtemps effacés devant leurs aînés de fistons, ces grands frères gonflés d’importance qui finissaient par occuper une place qui n’était pas la leur au risque parfois de s’y perdre. De l’extérieur cette fois, En passant par la Rochette a contribué à changer l’image de la cité et à dépasser les ignorances et représentations imaginaires et fantasmées pour découvrir des hommes et des femmes, mettre des visages sur des noms. Les animateurs de l’association des Amis de Jeudi Dimanche pensent que le documentaire n’est pas pour rien dans l’accélération que semble prendre le dossier de réhabilitation de La Rochette. Modeste réhabilitation en perspective mais, tout de même, avancé dans un projet bloqué depuis des années.

Enrayer le repli sur soi
Ainsi, ce travail sur la mémoire d’un quartier et de ces habitants donne à tisser ou à retisser du lien et contribue, ne serait-ce que pour un temps, à enrayer les dynamiques du repli sur soi. De manière didactique, pédagogique, sans misérabilisme ni victimisme, il n’élude pas le difficile sujet des quartiers dits sensibles et de l’exclusion, mais en restitue ses dimensions humaines. Le plus surprenant peut-être à l’issue de cette expérience est que certains jeunes âgés de 25-30 ans ont, après la réalisation du film, accepté l’idée de quitter la cité. Comme si, finalement cette mémoire fixée ici sur pellicule les libérait d’un... devoir de mémoire et d’une logique testamentaire, comme si cette mémoire ne devait pas être érigée en un obstacle, obstruant l’horizon, une sorte de boulet qui entraverait la marche vers l’avenir.


Mustapha Harzoune
[10/02/2005]

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