Les immigré(e)s, oublié(e)s de la citoyenneté
européenne
Dans une tribune libre du journal Libération, le philosophe Etienne
Balibar estime que le Traité constitutionnel européen (TCE) ne
crée pas véritablement une citoyenneté nouvelle. En perpétuant
lapartheid européen, cest-à-dire la privation
de droits civiques des résidents nappartenant pas aux nationalités
'fondatrices'... il concourt à empêcher lémergence
dune 'communauté de citoyens'transnationale, traversant les appartenances
anciennes et les relativisant.( Libération, 25 mai 2005
). Il sera un des rares tout au long de la campagne référendaire
à évoquer la question de la citoyenneté des résidents
ne disposant pas de la nationalité dun des vingt-cinq pays de lUnion.
Il en fera même un élément déterminant de son choix,
hésitant, pour le non. Mais dans les multiples dossiers des journaux,
écrits ou audiovisuels, la question est peu voire pas du tout présente.
Plus étonnant, les médias dits communautaires ou alternatifs (publications,
radios locales, blogs...) et même les sites internet des associations
issues de limmigration nabordent guère ce sujet qui pourtant
leur tient à cur, et qui évolue plutôt favorablement
( dans le dernier sondage dopinion réalisé en novembre 2004
pour la commission nationale consultative des droits de lhomme, les avis
favorables au droit de vote des immigrés atteint 56 %. Cf. La lettre
de la citoyenneté n° 75).

Le 25 mai 2005, plusieurs associations ont organisé à Paris une
rencontre publique sur le thème Les immigré(e)s, les
oublié(e)s du traité constitutionnel. Un intitulé
que lon retrouve sur le site des juristes du Gisti.
Certes, on retrouvera sur un site local de lassociation altermondialiste
Attac son exigence
n° 18: étendre la citoyenneté de lUnion
les articles II-39 à II-46 relatifs à la citoyenneté de
lunion doivent sappliquer non seulement aux citoyens de lunion,
mais également, selon des procédures à déterminer,
aux résidents non ressortissants dun des Etats membres.
Et certains forums de discussion interactifs sur internet évoquent le
sujet.
Dans un chat (débat en direct) le 27 mai 2005 sur SaphirNet.info.,
la sénatrice des Verts Alima Boumediene-Thiery sexclame :
Les droits sont fondamentaux pour les uns et pas pour les autres, selon
les nationalités ! Comment peut-on penser sérieusement que les
droits sont ainsi universels et uniques et en même temps sélectifs
et selon des critères aussi excluants ! le droit de vote, à l'éducation,
à la santé... deviennent ainsi des droits à géométrie
variable.
Comme pour confirmer laspiration des immigrés à une participation
citoyenne, Yahya de Paris lui dit : Excusez moi d'intervenir dans
ce débat même si je n'ai pas le droit de voter ça m'intéresse.
Ma question est peut-être bête mais je vais quand même la
poser parce que je ne saisis pas la différence entre le droit de travailler
et le droit au travail. La fibre sociale de cet internaute immigré
prime, on le voit, sur tout autre considération identitaire, rejoignant
en cela les électeurs français qui ont mis au premier rang de
leur motivation de vote une situation sociale incertaine en France. Une réalité
qui semble échapper à dautres internautes qui vivent le
droit de vote des immigrés comme une menace protéiforme.
Sur le salon beige, blog quotidien des laïcs
catholiques, un partisan du non souverainiste commente le droit de
vote des immigrés européens : En gros, si vous habitez
Varsovie, vous pourrez y élire le maire et même vous présenter...
Maintenant, relisez cet article avec, en arrière-plan, l'entrée
de la Turquie en Europe... Les minorités étrangères 'européennes'
pourront conquérir légalement les mairies de France !
(article)
La formation dune opinion publique musulmane diversifiée
Vous avez aimé limmigration ? Vous adorerez
lislamisation ! clame le Front national, qui à loccasion
ne manque pas dévoquer le traumatisme des Néerlandais suite
à lassassinat du cinéaste Théo Van Gogh par un jeune
islamiste issu de limmigration marocaine. Sur un plateau de télévision,
le dirigeant du Mouvement pour la France, Philippe de Villiers, mêlera
lui les islamistes aux tenants du oui. Il se réfère
sans doute à un article du Monde en date du 11 mai 2005 qui a
retenu lattention. Daprès son auteur, Xavier Ternissien,
les organisations musulmanes penchent nettement pour le oui, y compris
celles dentre elles qui se situent dans la mouvance fondamentaliste,
dont lUnion des organisations islamiques de France (UOIF). La
Constitution consacre la liberté religieuse déclare
un de ses membres.
Lintellectuel Tariq Ramadan, suivi par le Collectif des musulmans de France,
sinscrit lui à contre-courant en appelant à dire
non à une constitutionqui légitime et cautionne en aval les politiques
agressives et autorégulées par les seuls critères du rendement
et de la productivité jusque dans la sphère scolaire.
Oumma.com, un site très
visité, relaie cette tendance pour le non. Dans son éditorial
du 30 mai 2005, il écrit : Les associations musulmanes
siégeant au CFCM et qui étaient pour le oui, apparaissent plus
que jamais comme des béni-oui-ouistes en décalage total avec 'leur
base' plutôt favorable au non.

Les récentes élections générales en Grande-Bretagne
ont révélé le poids de lélectorat musulman:
le dissident travailliste Georges Galloway a ainsi été élu
dans un quartier populaire londonien contre lélue sortante Oona
King, une femme noire dorigine juive sanctionnée par les électeurs
pour son soutien à la guerre en Irak. Doù lintérêt
de la presse anglo-saxonne pour la formation dune opinion publique musulmane
en France, divisée comme le reste du pays (cf. In France, even
Muslims are divided, de Katrin Bernhold, International Herald Tribune,
20 mai 2005).
Lopposition à ladhésion de la Turquie, rampe de
lancement du non
La question de ladhésion de la Turquie à lUnion
européenne a, elle, été omniprésente. Elle a même
été prétexte à des euphémismes troubles dès
avant la campagne référendaire, concourant à installer
le non dans le paysage. Le 13 décembre 2004, Le Figaro titrait
en une : Le non des Français à la Turquie (daprès
un sondage Ifop, 67 % des Français sopposaient alors à lentrée
de la Turquie en Europe). Et ce non, transcendant le clivage gauche/droite et
le clivage oui/non sur le TCE, suggérait déjà un climat
de peur, voire de phobie, affiché par les magazines Le Nouvel Observateur
et Le Figaro magazine qui y ont consacré la même semaine
une une quasi identique (Faut-il avoir peur des Turcs ?
sinterroge lun ; Faut-il avoir peur de la Turquie ?,
demande lautre). Létendard du croissant sur fond rouge vient
entacher le bleu serein du drapeau de lUnion. Le spectre de linvasion
rôde. Et Philippe de Villiers a beau jeu dironiser sur le jour choisi
pour le référendum : il coïncide avec un certain 29
mai 1453, date de la prise de Constantinople par les Turcs !

Les souverainistes de droite et dextrême-droite ont aussi agité
la signature par le premier ministre turc Recip Erdogan, le 29 octobre 2004,
de lacte final du TCE, comme une preuve supplémentaire de la manipulation
du peuple français auquel on cacherait la réalité. Les
décisions seraient en fait déjà prises. En stigmatisant
la position de Jacques Chirac favorable à ladhésion de la
Turquie, ils entendent souligner la fracture grandissante entre les élites
et le peuple. Le gouvernement a bien tenté de réoccuper le terrain.
Nicolas Sarkozy a ainsi déclaré, en pastichant une formule célèbre :
lEurope ne peut pas accueillir tous les pays du monde.
Lélargissement indéfini à lEst doit cesser.
Dominique de Villepin, futur premier ministre, reprend donc le flambeau du contrôle
des frontières et de la lutte contre limmigration irrégulière
et rappelle que le TCE prône une gestion efficace des flux migratoires(article
III-267).
La peur du fantasmatique plombier polonais
Mais les micro-trottoirs des journaux télévisés et
de la presse écrite reprennent lantienne de la concurrence déloyale
des pays de lEurope de lEst intégrés à lUnion
en 2004. Les Roumains et les Polonais que je vois ici ne respectent
rien, affirme Nordine, un chauffeur de taxi parisien (Le Figaro,
30 mai 2005). La surenchère du commissaire européen Fritz Bolkenstein,
auteur dune proposition de directive décriée sur la libéralisation
des services, à propos du plombier polonais de sa maison
au nord de la France, exacerbe les esprits. Le personnage fantasmatique
du plombier polonais est en voie de dépasser
le Turc dans la peur quil suscite, constate désabusé
un internaute sur le site www.ouisocialiste.net.
Lors des derniers jours de campagne, on assiste à un phénomène
demballement à propos des multiples sujets dactualité
qui mettent en cause le cours libéral de la construction européenne
dans les phénomènes dinsécurité sociale, de
dumping social et de délocalisation, écrit Libération
(25 mai 2005). Très critiques à légard du matraquage
des médias trop favorables au oui - un fait dénoncé par
de nombreux journalistes (cf. sur ce point le site Acrimed),
les partisans du non de gauche récupèrent médiatiquement
cette actualité sociale en saffichant aux côtés des
ouvriers menacés par la mondialisation libérale. Au risque, pour
Laurent Fabius, de se voir accuser de xénophobe par des dirigeants
socialistes du oui qui raillent sa proximité de circonstance avec Jean-Marie
Le Pen.
Malgré lampleur de la victoire du non, la culpabilisation va dominer
dans les médias qui multiplient les voyages dans la France rebelle.
Daucuns ont compris le danger. Sur le plateau de lémission
dArlette Chabot sur France 2, lex-porte-parole des Verts Stéphane
Pocrain affirme avec force : il faut juguler la tentation de dire :
cest la faute à lautre, létranger.
Dans Libération, Thierry Piketty, directeur détudes à
lEHESS, sen prend aux peurs infondées:
il est faux de dire, explique-t-il, que les Portugais hier, les Polonais aujourdhui,
font chuter les salaires en France. Pour refonder lespoir dans une France
et une Europe plus sociales, mieux vaut donc tourner le dos à la logique
du bouc-émissaire. Sans remettre en cause la légitimité
du vote qui vient davoir lieu.
Mogniss H. Abdallah
Agence IM'média