Le charme du mixage multicolore à la française
Lorsque des individus sont identifiés comme des cibles
marketing, cette même cible est acceptée par la société.
Pour les publicistes, exister dans la pub, cest exister socialement. Ils
ont le sens de la formule percutante, et sattribuent facilement un rôle
davant-garde, en lieu et place des révolutionnaires dantan.
Depuis quelque temps, certains dentre eux appellent à ouvrir les
yeux sur la diversité de la France et à donner toute leur place
aux minorités visibles dans la publicité. En loccurrence,
il sagit ici de la diversité culturelle ou ethnique, non de la
diversité sociale.
Ils partent du constat de la frilosité du milieu des annonceurs qui,
à linstar des médias aux écrans désespérément
pâles, nosent guère afficher des personnages centraux
trop typés ( à lexception notoire de quelques stars sportives
ou du show biz ) de peur de faire fuir le client européen
ou caucasien (pour reprendre une classification nord-américaine).
Or, rappellent-ils, les minorités visibles constituent un
potentiel sous-estimé de consommateurs, voire de surconsommateurs.
Il est donc nécessaire de commencer par changer le regard, pour en finir
avec les préjugés et la représentation de ces consommateurs
qui ne sont plus de passage, comme le souligne Constant Nemale,
de lagence Etnium. Cette agence de marketing ethnique pilote la ligne
de vêtements M. Dia, du nom dun jeune de Sarcelles qui a fait une
percée remarquée sur le marché du vêtement de sport.
Je ne compare pas ma communication à Benetton, dit Mohamed
Dia, mais je veux que mes vêtements soient portés aussi bien
par les Blancs que par les Jaunes, par les Blacks, par tout le monde. Cest
limage de la marque. (cité par Anne Sengès dans
Ethnik ! Le marketing de la différence). Ce positionnement
reste peu ou prou en conformité avec le modèle de melting-pot
à la française, qui prône un marketing de mixage, consistant
par exemple à mélanger sur un visuel des gens de couleurs différentes,
ou encore à mettre en avant dexotiques mannequins métisses,
à lorigine indéterminée mais à la beauté
époustouflante.

Des enquêtes de marché, incluant des questions sur les origines
Sopi Communication (sopi : changement en wolof), une autre
agence créée en 2003 par des transfuges de Publicis, entend dépasser
cette façon homogène de sadresser à différentes
composantes ethniques de la population que son directeur, Jean-Christophe Despres,
qualifie de marketing de la diversité. Son objectif à
lui est bien de partir à la conquête de nouveaux marchés
en dénichant des cibles de consommateurs ethniques peu ou pas exploitées.
Il veut ainsi oeuvrer pour la prise en compte des origines dans la
définition des identités ». Quitte à se
frotter aux tabous de luniversalisme incantatoire français,
et à assumer une approche segmentée du marché. De fait,
cette segmentation existe déjà, et nombre dentreprises pratiquent
le marketing ethnique sans le dire. Les laiteries Bridel, par exemple, vendent
à destination des populations maghrébines le lait Laban, et ce
sans aucune campagne publicitaire. De grandes marques françaises sintéressent
désormais au marché de la viande halal ou aux produits
cosmétiques pour peaux brunes. Et dautres marchés, comme
les transferts dargent à linternational ou la téléphonie
attisent les convoitises. Cest dans ce contexte que lagence Sopi
a lancé sur son site internet une enquête sur la France
de la diversité intégrant deux questions sur lorigine
de lenquêté ou de ses parents et sur son groupe didentification
(caucasien/blanc, eurasien, noir africain, métis, afro-caribéen,
berbère, arabe, indien/pakistanais ou asiatique). Pour contourner linterdiction
de recueillir des informations liées aux origines, qui explique par ailleurs
labsence de statistiques officielles dans ce domaine, lagence Sopi
demande laccord express des intéressés, une procédure
dauto-déclaration, possible selon elle en vertu de larticle
31 de la loi Informatique et libertés. Anticipant les inévitables
polémiques sur les tentations dun consumérisme communautariste
à laméricaine, l'agence espère faire ressortir une
demande latente qui ne trouve pas doffre à sa mesure,
et met en garde : si les entreprises ne tiennent pas compte des consommateurs
identitaires modernes et exigeants, il ne faudra pas sétonner
que ces derniers sauto-organisent pour satisfaire leurs besoins spécifiques.
Sopi, l'agence de la diversité
© www.sopi.fr
pour mieux étudier le portefeuille des minorités
visibles
Sous ses airs engagés pour la bonne cause, le discours de lagence
Sopi reste cependant entrepreneurial avant tout. Laffirmation identitaire
est aussi pour elle un appel aux entreprises pour réaliser de bonnes
affaires, tout en monnayant sa propre expertise, qui consiste à mieux
étudier le portefeuille des minorités visibles.
Sans états dâme. Le programme de la conférence Le
marketing des tribus et des nouvelles communautés, co-organisé
avec le magazine Stratégies du 27 au 29 septembre 2005 à
Paris, est à cet égard éloquent. Dans un des ateliers prévus,
il est question de tirer parti des outils dexpression communautaires
pour en faire un lieu privilégié pour votre marque ou
encore de créer un lien émotionnel entre votre marque
et la communauté pour légitimer votre marque. Sollicités,
les médias dits communautaires, radios, télévisions (câble
ou satellite) et sites internet se montrent intéressés :
dans une logique gagnant-gagnant, le site Grioo.com sest associé
avec Sopi communication pour effectuer en ligne une étude de marché
sur les grioonautes. Le site Afrik.com tente lui daguicher
les annonceurs en se présentant sous un jour avantageux : un demi-million
de visites par mois, dont 76% de CSP + entre 25 et 49 ans, 14% détudiants,
etc. Autant de bonnes raisonspour faire des affaires ensemble.
Sur fond de culture pub, lémergence dun
marché communautaire aux prétentions éthiques
ou engagées
Le milieu associatif se retrouve partagé, entre attraction et répulsion.
Le sentiment de récupération pour des histoires de
gros sous est latent, comme en témoignent plusieurs internautes sur Grioo.com,
mais il sy manifeste aussi une fascination plus ou moins avouée
pour lefficacité entrepreneuriale caressant dans le sens du poil
les rêves de promotion sociale et identitaire véhiculée
par la pub communautaire. Indéniablement, la culture pub
a essaimé dans quasiment tous les milieux. On a beaucoup glosé
sur la quête identitaire des jeunes des cités qui surinvestissent
dans les marques au risque dune aliénation forcenée. Mais
ceux qui empruntent les voies dun ressourcement identitaire choisi ne
sont pas épargnés. Limage des musulmans portant barbe et
survêtement siglé, ou celle de filles portant foulard islamique
chic et baskets de marque, révèlent combien saccommodent
affirmation identitaire et aspirations consuméristes. Cependant, il y
a là un grand espace pour des modes alternatives. Des entrepreneurs identitaires
lont bien compris : que ce soit dans les travées des rencontres
annuelles de lUnion des organisations islamiques de France (UOIF) au Bourget
transformées en une immense foire à la mode musulmane, ou sur
les sites musulmans comme SaphirNet.info, de nouvelles marques font leur
publicité. Leurs formes de communication tentent de rivaliser avec les
plus grands, en jouant sur un plus éthique. Ce créneau
a déjà été exploité avec retentissement dans
le domaine des boissons gazeuses. Ne buvez plus idiot, buvez engagé !
proclame Mecca-Cola, dont les bouteilles sont apparues fin 2002. Létiquette
indique que 10% des bénéfices de la vente ira aux enfants palestiniens,
et 10% supplémentaires à des uvres humanitaires. Le créateur
de la marque, Taoufik Mathlouthi, précise sur son site internet quil
sest inspiré du charity business pour mettre léconomie
au service de lidéologie. Lidée dune
consommation politique, avec pour toile de fond le boycott de marques
américaines, rejoint ici la consommation communautaire éthique,
en offrant un produit engagé de consommation de masse. Une première,
paraît-il.

Vous nêtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur.
Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.
Lengagement militant des publicistes et des entrepreneurs
communautaires, aussi spectaculaire ou tendance soit-il, ne doit
pas occulter un autre phénomène, celui de la critique de la publicité
et de son agressivité sans cesse renouvelée. Après les
Casseurs de pub, les habitants des quartiers populaires dénoncent
à leur tour les affiches porno-trash placardées au
vu des enfants déjà imprégnés du sexisme ambiant.
Si certains ricanent sous cape en imputant cette fronde à des familles
musulmanes à la culture réputée trop prude, plusieurs chefs
dagence prennent la question au sérieux et incitent la profession,
en accord avec le Bureau de vérification de la publicité (BVP),
à prendre des mesures pour satisfaire les aspirations des populations
concernées. Mais de là à afficher dans les banlieues
les pubs que nous adaptons pour les pays arabes, il y a un pas que
lincontournable Jacques Séguéla ne veut pas franchir (cf.
Ces publicités porno-trash qui choquent la banlieue,
in Le Journal du dimanche, 20 avril 2003). La Palestine aussi est un
sujet sensible. En avril dernier, un cafetier algérien a failli sétrangler
dindignation lorsquil a vu apposer sur sa vitrine une affiche publicitaire
clamant :Jaime Israël. Vérification
faite, cette affiche figurait sur plus de 2 000 panneaux du réseau Insert
communication, installés dans des lieux fréquentés par
des milieux populaires (cafés, boulangeries, lavomatiques, etc.). Un
regroupement de cafetiers a alors protesté auprès de la société,
dont la devise est Mettre le piéton sous pression. Pour faire
amende honorable, cette dernière a accepté sur une partie de son
réseau un affichage autour dune campagne culturelle intitulée
Bienvenue la Palestine.

1915-2005 : que d'évolutions!
Grioo.com
Par ci par là le dialogue sinstaure donc, laissant présager
une meilleure prise en compte de la diversité des publics. Mais lévolution
des mentalités reste lente, et lon assiste par moments à
de brusques retours en arrière. Ainsi, cest avec stupéfaction
que lon découvre la relance par Banania du bon vieux stéréotype
des Noirs, grands enfants naïfs, souriants les yeux écarquillés.
Ses promoteurs eux ne voient vraiment pas où est le mal. Pour les personnes
offensées par ce cliché colonial relooké, revient alors
à la mémoire les vers de Léopold S. Senghor écrits
en 1946 :
Vous nêtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur
Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.
Mogniss H. Abdallah
Agence IM'média