|
|

|
[débat] Le “malaise noir"
“Fracture coloniale” et discriminations raciales
Le 29 septembre 2005, lanimateur-producteur Marc-Olivier Fogiel et France
Télévisions ont été condamnés pour complicité
dinjure publique à légard dun individu en raison
de sa race, suite à la diffusion lors de lémission On ne
peut pas plaire à tout le monde sur France 3 dun SMS qui disait
: Dieudo, ça te ferait rire si on faisait un sketch sur les
odeurs des blacks ? En décembre 2003, lhumoriste Dieudonné
avait défrayé la chronique après un mauvais sketch décrié
comme un dérapage antisémite. Le SMS incriminé,
présenté comme émanant dun téléspectateur
mécontent, avait en fait été fabriqué par un collaborateur
de lémission. Laffaire continue à faire des remous,
et sert de révélateur à ce que les médias appellent
le malaise noir sur fond de fracture coloniale, de souffrances
liées à lhéritage de la traite négrière
et de discriminations raciales renouvelées.

Libération - Les unes du 22 février et du 13 avril 2005
Laffaire Dieudonné. Là où la blague blesse
Dieudonné Mbala Mbala, ne fait plus rire du tout là
où la blague blesse (Libération, 20 février
2004). Depuis son sketch impromptu où, déguisé en colon
juif, le comédien et humoriste a fait le salut impérial
au nom dIsraël (ou Isr-Heil ?)
le 1er décembre 2003 sur le plateau dOn ne peut pas plaire à
tout le monde, lémission de Marc-Olivier Fogiel sur France 3, il
est devenu persona non grata à la télévision.
En qualifiant de pornographie mémorielle la commémoration
fortement médiatisée du soixantième anniversaire de la
libération des camps dextermination nazis, il fait à nouveau
scandale. Le journal Le Monde du 22 février 2005, dont léditorial
clame Dieudonné, assez !, considère que la
sortie de route ne relève plus de quelques dérapages
antisémites mais dune posture marquée par un
militantisme communautariste indigne qui monte lun
contre lautre les mémoires de deux crimes contre lhumanité.
Vos propos sont dangereux, lui lance Calixte Belaya, du collectif
Egalité, dans une tribune du même journal, le rangeant parmi les
convoyeurs de haine qui insinuent que le Juif est la cause
de leur mal-être social. Dans un même élan oecuménique,
dautres essayistes rappellent que larticle 1 du Code noir (codifiant
en 1685 lesclavage) commande de chasser tous les juifs des îles,
et sécrient Nous sommes tous des juifs noirs (Libération,
23 février 2005). Manifestement, ils cherchent à discréditer
par avance le projet de lhumoriste dun grand film sur le Code noir,
soutenu par le professeur Louis Sala-Molins auteur du principal livre de référence
sur le sujet.
Pour Dieudonné et ses amis, cette levée de boucliers constitue
une sorte de lynchage médiatique. Ils mettent en cause
unlobby sioniste dans les médias. Afin de se faire
entendre, ils contre-attaquent en mettant les médias sous pression. Ils
créent leur propre site internet, Ogres (Ouvertures géographique,
religieuse, ethnique, sociétale), dont une des spécialités
consiste à livrer le script démissions de radio ou de télévision
dont les animateurs sont suspectés de négrophobie.
Le site permet de se rendre compte que nombre de détracteurs de Dieudonné
ont eux-mêmes recours à la surenchère victimaire et à
la mise en concurrence des mémoires. Olivier Pétré-Grenouilleau,
qui sest fait connaître en comparant la déportation des Africains
aux Antilles à dautres traites, arabes ou intra-africaines, est
lui carrément accusé de contestation de crime contre lhumanité.
Dans un entretien au Journal du dimanche du 12 juin 2005, il avait déclaré
: Cest aussi le problème de la loi Taubira qui considère
la traite des Noirs par les Européens comme un crime contre lhumanité,
incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les traites négrières
ne sont pas des génocides.... Le Collectif des Antillais, Guyanais
et Réunionnais, qui voit là un mélange volontaire des deux
notions : le crime contre lhumanité et le génocide, a décidé
daller en justice. Laudience au tribunal est prévue pour
le 30 novembre 2005.

Page d'accueil du site Internet Noires
mémoires(RFO)
Le lien entre souffrance immémoriale de la traite et souffrance
sociale au quotidien
Luniversitaire Françoise Vergès a étudié des
sites internet dédiés à la quête mémorielle
sur lesclavage. J'ai constaté, dit-elle, une énorme
demande d'histoire. Et une grande frustration face à un silence perçu
comme un complot. L'Europe est accusée de vouloir cacher ses responsabilités.
Les gens se plaignent aussi du racisme. Ou du deux poids, deux mesures entre
la Shoah qui serait reconnue et la traite qui ne le serait pas. (Libération,
20 octobre 2005)
Conscient de lenjeu, Libération consacre le dossier événement
de son édition du 23 février 2005 au malaise noir.
Les dérapages antisémites de Dieudonné brouillent
les revendications de nombreux Africains et Antillais qui dénoncent les
discriminations et veulent instituer une mémoire de lesclavage,
analyse le quotidien. Dieudonné est accusé de surfer sur le mal-être
des Noirs. Le journal semploie donc à lui ravir la vedette en donnant
la parole à dautres acteurs, comme Marie-Georges Peria, vice-présidente
du Cerfom (Centre détude et de recherche des Français doutre-mer),
qui explique : Il y a une grogne qui existe depuis longtemps, mais
aujourdhui elle sexprime. Elle était auparavant difficile
à formuler, car les injustices dont elle se nourrissait relevaient du
non-dit. Mais, en 1998, à loccasion du 150ème anniversaire
de labolition de lesclavage, les originaires doutre-mer ont
trouvé un point focal pour commencer à exprimer ce quils
ressentaient. Depuis, les revendicatons samplifient de tous côtés.
Christiane Taubira, auteure de la proposition de loi reconnaissant la traite
négrière et lesclavage comme crime contre lhumanité
votée le 10 mai 2001, évoque une frustration des 40-50 ans, une
exaspération chez les plus jeunes, et lie souffrance immémoriale
de la traite et souffrance sociale au quotidien... Si la société
reste sourde, je ne préjuge de rien, confie-t-elle à
Libération (22 février 2005).

Le Monde 2 - Août 2005
Ce thème dune souffrance confuse et diffuse
va devenir récurrent dans toute une série denquêtes
journalistiques publiées dans la presse magazine ou diffusées
à la télévision en 2005. Luc Laventure, directeur des antennes
du Réseau France outre-mer a ainsi programmé les 25 et 26 octobre
sur la chaîne France ô lopération Noires mémoires,
autour dun documentaire inédit donnant lieu à une confrontation
singulière avec des souffrances timides et cachées.
Lapproche se veut dépassionnée mais les
témoignages nombreux à déplorer une fracture, que certains
nomment fracture coloniale, demeurent poignants, sans concession.
Je me considère Noir, confie Lilian Thuram, footballeur connu pour
son engagement citoyen et antiraciste. Il y a un truc trop lourd à porter.
On ma déjà dit toi, si on nétait pas aller
chercher tes ancêtres en Afrique, tu serais encore un sauvage.
A Bordeaux, il ny a plus de bateau, il ny a plus de traite,
il reste le racisme. Le mal vient de là, dit en écho
lécrivain Claude Ribbe.
Sortir de la victimisation en valorisant lhistoire des acteurs de
la lutte pour lémancipation
Lobjectif nest pas pour autant denfermer les Noirs dans
la seule complainte de descendants desclaves. Plusieurs témoignages
recueillis dans Noires Mémoires dénotent une certaine hésitation
sur le fait de remuer ou non le passé. La chanteuse Bams se dit
par exemple partagée, se demandant sil ne faut pas plutôt
zapper une histoire qui ne passe pas. En ce sens, elle rejoint lécrivain
Gaston Kelman, auteur du livre controversé Je suis noir et je naime
pas le manioc, quand il affirme : Je ne veux pas quon me
rappelle toujours mon infériorité (La question
noire, in Le Monde 2, 20 août 2005).
Sortir de la victimisation est fondamental insiste également
Aimé Césaire, dont le prochain ouvrage Nègre je suis,
Nègre je resterai paraît aux éditions Albin Michel le
17 novembre. Le refus de la posture victimaire nimplique pas ici loccultation
ou la minimisation de lhumiliation subie à travers lhistoire
passée ou présente. Au contraire, il sagit de valoriser
la lutte contre lesclavage menée par les Noirs eux-mêmes.
Or, les figures historiques de cette lutte ne sont pas connues en France. Qui
connaît le nom des grands chefs marrons (esclaves fugitifs, ndlr)
comme Makandal (Haïti) ou Cimendef (La Réunion) ?, sinterroge
dans Libération Françoise Vergès, qui est aussi
vice-présidente du Comité pour la mémoire de lesclavage,
institué par la loi Taubira de 2001, dont le rapport rendu en avril dernier
au gouvernement sort ces jours-ci aux éditions La Découverte.
Les images de ces luttes, quand il y en a, viennent essentiellement dAmérique,
ou de la production anticolonialiste des années 60. On a ainsi pu voir
récemment sur Arte, dans une rétrospective consacrée à...
Marlon Brando, le film Queimada (1968), de Gillo Pontecorvo, qui relate
avec brio la révolte des esclaves dune île des Caraïbes
contre les colons portugais puis contre la politique néocoloniale britannique.

Manière de voir (Le Monde diplomatique) août-septembre 2005
- L'Histoire octobre 2005
Françoise Vergès ne manque pas de relever que dans son roman
national, la France abolitionniste se donne le beau rôle. Elle épingle
ainsi laffiche des cérémonies de 1998 Tous nés
en 1848. Comme si la République nous avait donné
naissance ce jour-là. Non ! Nous existions avant elle ! sexclame-t-elle
(La question noire, in Le Monde 2, 20 août 2005). Soit.
Mais un autre écueil guette aussi la reconnaissance pleine et entière
de la responsabilité des anciennes puissances coloniales dans la traite
et lesclavage : celui du relativisme, ou ce qui est vécu comme
tel. Parmi les nombreux débats actuels sur lesclavage et le colonialisme,
on trouve ainsi plusieurs tentatives de brouiller les repères. L'évocation
delambivalence de ces Noirs ardemment français
qui auraient parfois pris le parti de la colonisation pour faire reculer lesclavage
(cf. Pap NDiaye in Histoire, La Colonisation en procès,
octobre 2005), fait bien sûr penser à la reconnaissance du rôle
positif de la présence française outre-mer inscrite
dans la très controversée loi du 23 février 2005. Dautres
initiatives récentes, comme lappel lancé le 25 mars 2005
par lassociation sioniste de gauche Hachomer Hatzaïr et Radio Shalom,
tendant à stigmatiser des ratonnades anti-blancs nayant
rien à envier au racisme à lencontre des Noirs, se sont
révélées bien hasardeuses. Signataire de lappel,
le philosophe Alain Finkelkraut qui dénonce le lien sans précédent
entre judéophobie et francophobie(Le Point, 12 mai 2005),
sen était déjà pris aux bénéficiaires
aux Antilles de lassistance de la métropole qui
font le procès délirant dune France toujours esclavagiste
et toujours coloniale (Le Monde, 26 mars 2005), avant de sexcuser.
A lheure où une colère légitime monte suite aux dizaines
de morts, noirs et pauvres dans des immeubles insalubres parisiens cet été,
alimenter ce genre de confusion serait souffler sur les braises.
Mogniss H. Abdallah Agence IM'média
[31/10/2005]
|
|
|
|
|
|
|
| |
Lectures :
- Comité pour la mémoire de l'esclavage, Mémoires
de la traite négrière, de l'esclavage et leurs abolitions,
Éditions La Découverte, novembre 2005
- Nicolas Bancel , Pascal Blanchard, La fracture coloniale, Éditions
La Découverte, septembre 2005
- Aimé Césaire, Nègre je suis, Nègre je resterai,
Éditions Albin Michel, novembre 2005
- Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières.
Essai d'histoire globale, Éditions Gallimard, 2004
Sur Internet :
- Site du Comité pour la mémoire de l'esclavage - Consulter
- Téléchargement du rapport au format
PDF
- Site Noires mémoires (RFO) -
Consulter
- Site Les Ogres (ouvertures géographique religieuse ethnique
sociale) - Consulter
|
|
| |
Rubrique initiative :
- Le Comité pour la mémoire de l'esclavage s'impatiente.
Reportage et interview de Maryse Condé, présidente du comité
[28/09/2005] - Consulter
- À quand un Mémorial de la traite des noirs à Bordeaux
? [29/03/2005] - Consulter
- La route des abolitions de l'esclavage [26/10/2004] - Consulter
|
|
| |
Consultez l'ensemble de la rubrique "Medias". |
|
|