
Libération - 5, 6 novembre 2005
Comprendre avant tout pourquoi
Soudainement redevenue un enjeu politique national majeur, la crise
des banlieues occupe le devant de la scène médiatique avec
une telle inflation verbale que cela donne le tournis. Mais comme la nature
a horreur du vide, et quil faut avant tout rassurer une population inquiète
voire apeurée, et se rassurer soi-même, on cherche de tous côtés
des explications, y compris aux exactions les plus graves. Cela au risque de
prendre à rebrousse-poil la tentation sécuritaire de lopinion
publique. Moi, cest le destin de la femme brûlée
vive à Sevran et celui de lhomme battu à mort à Epinay
qui mindigne ! sénerve un lecteur du journal
Le Monde, cité dans la chronique du médiateur du journal,
malicieusement titrée : Mohamed Tadjer, chevalier du Mérite.
Il sagit du conducteur de bus blessé en portant secours à
une quinquagénaire handicapée, gravement blessée au cours
de lattaque du bus de Sevran. Une manière aussi de refuser daccentuer
la fracture entre une France blanche et un en-dehors absolu et barbare.
Les médias en quête dinterlocuteurs pour un regard de
lintérieur
Les acteurs associatifs et les médiateurs de terrain, habituels
interlocuteurs des médias pour raconter la situation en banlieue, ont
été eux aussi désarçonnés par lampleur
de la colère des gamins. Si certains ont regretté demblée
leur absence dorganisation politique, dautres nont pas tenu
à parler à leur place. Dès les premiers jours des émeutes,
des journalistes ont donc tendu le micro directement aux jeunes. Edouard Zambeaux,
qui tient la chronique Périphéries le dimanche sur
France Inter, a choisi de donner la parole sans faire de commentaire, et préconise
de continuer cette pratique, même quand il ne se passe plus rien de spectaculaire.
Un peu sur le mode de Cité dans le texte, la chronique de
Libération, qui chaque mardi depuis près dun an a
restitué le portrait des habitants dune cité à Grigny.
Actualité oblige, les reporters ont essayé de comprendre pourquoi
les jeunes brûlaient avec une telle hargne destructrice les voitures de
leurs voisins de quartier, les écoles de leurs petits frères et
surs, les équipements collectifs dans lesquels eux-mêmes
parfois sentraînaient, etc. Et cest presque avec soulagement
que journalistes et téléspectateurs ont vu et entendu au journal
télévisé de France 2, un jeune expliquer que si des locaux
industriels dAulnay ont été incendiés, cest
parce que les entreprises visées nembauchaient personne des quartiers
environnants. Quelle que soit la réalité de cette auto-justification
devant une caméra de télévision, elle rompait enfin avec
labsence de sens ou de toute forme de discours audible de la part des
émeutiers. Elle paressait crédible.
Dautres explications embryonnaires se sont petit à petit fait entendre.
Lécole na jamais servi à rien, cest
pour ça quon les brûle, lance un autre jeune à
lintention de journalistes du Monde qui ont choisi limmersion :une
nuit avec des émeutiers qui ont la rage. Sous la carapace de
guerriers barbares, transparaissent par moments des êtres
fragiles, humains : Tu sais, quand on brandit un cocktail Molotov,
on dit au secours. On na pas les mots pour exprimer ce quon ressent
; on sait juste parler en mettant le feu. Vulnérabilité
surfaite ? Peut-être. Cependant, la posture guerrière reprend le
dessus dès quils évoquent le nom du ministre de lIntérieur.
Puisquon est des racailles, on va lui donner de quoi nettoyer
au Kärcher à ce raciste. Les mots blessent plus que les coups(Le
Monde, 8 novembre 2005). Il faut que Sarkozy sexcuse ou démissionne,
répètent Christophe, 22 ans, étudiant, Ludwel, 19 ans,
et Warren, 18 ans, en BTS à Aulnay sous-Bois, ou encore un gamin de 13
ans, dans Libération du 5-6 novembre, qui titre en Une : Mots
de ghetto : des jeunes des cités racontent les raisons de leur colère,
le chômage, les cités délabrées, les contrôles
de police. Et leur haine de Sarkozy.

Le Monde
Une révolte ethnico-religieuse ?
La justification est venue des médias et des commentateurs,
faisant dire à ces événements ce quils ne disaient
pas par eux-mêmes, considère Robert Redeker dans Le
Figaro (28 novembre 2005). Rédacteur pour la revue Les Temps Modernes,
il critique le sous-titrage par lequel les médias ont accompagné
les forfaits des émeutiers, et cette manière ventriloquée
de parler à leur place pour mieux mettre en avant une réponse
en termes sociaux plutôt que culturels. Or, daprès lui, ce
nest pas la pauvreté, cest-à-dire une situation sociale,
qui engendre la violence anomique et insensée, mais le nihilisme, cest-à-dire
une construction culturelle. Le très médiatique Alain
Finkielkraut, qui a fait scandale en dénonçant dans le quotidien
israélien Haaretz une révolte ethnico-religieuse
animée par des adolescents ennemis de notre monde,
sen prend lui aussi à un discours convenu qui réduit
les événements actuels aux seules questions dinégalité
et de discriminations, et déplore que dans une France divisée
entre compréhension et indignation, le parti de la compréhension
est celui quon entend le plus. Certains vont jusquà célébrer
la multitude insurgée. (Le Monde, 27-28 novembre 2005)
Eviter lemballement médiatique par un traitement plus équilibré
de linformation
En fait dempathie, les médias et en particulier les télévisions
françaises, ont dans lensemble montré plus de retenue que
lors démeutes précédentes, dans les années
80 ou 90. Rien à voir avec la couverture sensationnaliste des chaînes
étrangères qui, à linstar de CNN, présentent
une France apocalyptique tout entière en feu. Certes, les formules à
lemporte-pièce nont pas manqué, qualifiant par exemple
les violences de guérilla urbaine, et la fascination pour
les images de voitures en feu a fonctionné à plein, bien au-delà
du devoir dinformer. Mais un réel souci déviter la
reproduction demballements médiatiques antérieurs a cette
fois prévalu.
La campagne sécuritaire de 2002 et laffaire du RER D ont fait réfléchir.
Cette fois-ci, les médias ont pris des précautions, avec le souci
de ne pas relayer exclusivement et à laveuglette la seule version
officielle des événements. Ainsi, le cambriolage imaginaire, initialement
invoqué pour expliquer la présence policière à Clichy-sous-Bois,
a été rapidement démenti. Les témoignages filmés
des jeunes, affirmant quils étaient bel et bien poursuivis, malgré
les dénégations policières, ont été présentés
comme crédibles. On ne peut affirmer que la confiance soit pour autant
restaurée entre les jeunes et la télévision, mais il nen
demeure pas moins quils espèrent désormais pouvoir faire
passer leur version des faits. Dans cette optique, France 3 a diffusé
un entretien poignant avec Muhittin, le troisième jeune homme grièvement
blessé dans le transformateur EDF de Clichy, lors de sa sortie dhôpital
à la mi-décembre. Il y répète avoir été
coursé par la police, quils avaient peur, et cest au bord
des larmes quil soupire : Personne nous croit.

Blog Bouna 93
Les rédactions de télévision ont aussi été
conscientes dune volonté dinstrumentalisation de part et
dautre, doù une vigilance accrue, et une sorte de positionnement
dans lentre-deux. Pour autant, le cordon ombilical nest pas coupé
avec les plus hautes autorités de lEtat, qui réquisitionnent
la petite lucarne pour leurs discours solennels à la nation. Cest
donc devant plus de 13 millions de téléspectateurs que le Premier
ministre a annoncé linstauration de létat durgence,
en vertu dune loi du 3 avril 1955 imaginée pour dautres événements,
la guerre dAlgérie. Ces discours sont parfois loccasion dune
mise en situation originale : en contrepoint de lintervention de Jacques
Chirac le 14 novembre, des jeunes de Clichy ont été filmés
écoutant attentivement le chef de lEtat. Pas toujours daccord,
ils applaudissent pourtant lorsquil insiste sur le respect
dû à toutes les filles et fils de la République.
La Télé Sarkozy, une réputation à
toute épreuve
En revanche, France 2 a bien du mal à dissiper sa réputation
de Télé Sarkozy, et laffaire de la bavure
policière de La Courneuve na pas arrangé les choses. En
effet, il aura fallu le feu vert de Sarkozy lui-même pour que la chaîne
diffuse le 10 novembre des images, tournées trois jours plus tôt,
dun jeune tabassé à terre par un policier sous le regard
impassible de ses collègues. La scène sera diffusée dans
le cadre de lémission A vous de juger, dont linvité
nest autre que le ministre de lIntérieur, annonçant
aussitôt avoir suspendu les fonctionnaires fautifs, dont un sera même
placé en garde à vue prolongée. Sur le site internet de
France 2, les journaux télévisés contenant ces images seront
supprimés. La directrice de linfo, Arlette Chabot, assume : Nous
ne voulons pas que ces images tournent en boucle et soient utilisées
nimporte comment, au risque denvenimer les choses. (Le
Canard enchaîné, 16 novembre 2005).
Davantage exposée pour justifier sa conception du traitement de la crise
des banlieues, Arlette Chabot ne fait pas mystère des consignes
très strictes à ses journalistes, qui ont essuyé des jets
de boules de pétanque et ont vu une de leurs voitures brûler :
rester derrière la police, ne pas séloigner. France 2 a
aussi décidé de ne pas diffuser les images amateurs proposées
par les jeunes ou les habitants. Ces images, qui se multiplient grâce
aux petites caméras et même aux nouveaux téléphones
portables, constituent pourtant elles aussi une source dinformation, aussi
manipulée soit-elle. On a ainsi pu voir la panique qui sest
emparée des fidèles à lintérieur de la mosquée
de Clichy lors dun lancer de lacrymogène à proximité.
Dans une édition spéciale du magazine 90 minutes sur Canal Plus,
on a pu voir des policiers tirer au flash-ball dans le dos des habitants de
Clichy qui visiblement ne faisaient rien de répréhensible. Le
caméraman, filmant à partir de son immeuble, sécrie
: Arrête de tirer, tes filmé, là ! Ils ont
rien fait, ils sont innocents. Sensuit un brouhaha, et un dernier
cri : Je suis pour la justice !. Les projecteurs de la police
balaient la façade pour le repérer ou laveugler. Fin de
la séquence.

The french democracy
Des blogs aux jeux vidéo. De nouveaux médias dédiés
à toute la jeunesse en colère du monde
Quà cela ne tienne, jeunes et habitants utiliseront dautres
biais pour se passer linfo. De nombreux blogs internet ont fait leur apparition
dès le lendemain de la mort de Zyed et Bouna, dabord pour leur
rendre hommage. Rien que pour ne plus voir sa tronche dIznogoud,
allusion au personnage de Sarkozy caricaturé par le dessinateur Plantu
dans Le Monde, je demande aux gens en colère de passer leurs nerfs sur
internet plutôt que sur les voitures de leurs voisins, écrit
un internaute. Dautres posts plus virulents, appelant à des rendez-vous
pour en découdre avec la police, ont entraîné la fermeture
de plusieurs blogs hébergés par Skyblog, qui gère près
de deux millions de ces éphémères mini-sites, pour la plupart
initiés par des adolescents.
Dautres innovations technologiques sont utilisées pour satisfaire
la soif dexpression ambiante. Alex Chan, alias Koulamata, un habitant
de La Courneuve, a ainsi défrayé la chronique en réalisant
en quelques jours un film danimation en 3 D intitulé The French
democracy, à partir du jeu vidéo The Movies. Mis en ligne
le 22 novembre, il aurait déjà été vu par plus dun
million de personnes, à en croire la presse internationale qui senthousiasme
pour cette première expérience politique du genre. Les
jeunes, dit Alex Chan, ont grandi avec ce mode de représentation que
sont les jeux vidéo. Les machinimas (contraction de machine et animation),
en reprenant un mode de communication qui leur est familier, peuvent les atteindre
différemment des médias habituels
Ce qui apporte une tout
autre crédibilité, certes subjective, mais qui peut provenir de
nimporte quel citoyen. Le film, qui est dédié
à Zyed, Bouna et à toute la jeunesse en colère
du monde, raconte le trip bad boys dun jeune précaire,
dun diplômé et dun dealer, excédés par
leur situation sociale, les contrôles didentité et les violences
policières, ainsi que par les politiciens menteurs paradant à
la télévision avec leur lot de propos racistes sur le regroupement
familial, la polygamie, etc. Ces trois personnages très ethnicisés
(la gamme de choix offerts par le jeu nincluant pas dArabes, lauteur
a dû choisir le Noir le plus clair de teint pour jouer Momo le relou),
pianotent frénétiquement sur leur clavier pour appeller à
laffrontement. Sans pitié. Un jour
nous serons en mesure dêtre entendus ! plastronne un des
personnages, filmé en plan serré sur les yeux à la façon
dun western de Sergio Leone.
Un jeune lambda peut se faire entendre très loin sans le cocktail
Molotov ni le bulletin de vote, conclut Alex Chan. (Le Parisien,
21 décembre 2005). Un clin dil goguenard à la campagne
civique lancée par les grands frères, Jamel Debbouze,
Joey Starr et autres médiateurs ? Qui sait ? Il nempêche.
Leur appel à sinscrire sur les listes électorales a été
entendu, à Clichy et ailleurs. En cette fin dannée, les
jeunes se bousculent devant les bureaux dinscription en mairie.
La conscientisation, dont parle le rappeur Joey Starr en buttant sur le mot,
passe aussi par là.
Mogniss H. Abdallah
Agence IM'média