
Amina, le magazine trentenaire, rejointe par des jeunes titres plus glamour
Début mars 2006, Shenka, léclat de
la beauté noire, nouveau magazine féminin, a fait son
apparition sur les étals des kiosques à journaux. Chic,
sexy, glamour. Objectif séduction, lit-on en couverture. Une
profession de foi bien similaire aux nombreux magazines féminins existants.
Depuis quelque temps déjà, on relève parmi ces derniers
lapparition de titres dits ethniques : aux côtés
dAmina, le mensuel féminin afro-caribéen de référence,
on trouve Miss Ebene, Couleur Métiss, Pilibo Mag,
Chocolate, Divas, ... Ces magazines blacks viennent
dêtre rejoint par Gazelle, le magazine de la femme
maghrébine. Le khôl et le henné complètent
ainsi la gamme des produits de beauté et la mode en couleurs
vantées par une presse au contenu rédactionnel plutôt léger,
sapparentant davantage à un support publicitaire sur papier glacé.
Moins glamour, Amina, publié depuis trente ans, est
comparativement bien plus fourni, avec ses très nombreux portraits valorisant
les femmes africaines et antillaises, accordant aussi plus dimportance
à la mode vestimentaire dinspiration traditionnelle.
Les kiosquiers eux, ne sembarrassent guère de ces considérations
éditoriales. Celui du point-presse de la porte Saint-Ouen (Paris XVIIIème)
a réalisé une vitrine avec ces titres. Le quartier sy
prête, ça se vend bien, dit-il, sans autre précision,
presque pudique. Lui-même na guère idée des différences
de sensibilité entre les différents magazines, et semble convaincu
quil en va de même pour ses clientes, surtout attirées par
tel ou tel sujet en couverture. Cest pourquoi il dispose encore de quelques
invendus de titres dont il ne sait plus sils sortent encore.
La valse de magazines aux moyens dexistence aléatoires
Il faut dire que ces magazines ont une existence très aléatoire,
et disparaissent souvent sans crier gare : Yasmina, Le Maghreb
au féminin, magazine prometteur initié en 2002 par la
journaliste franco-libanaise Nadia Khouri-Dagher et publié par le même
éditeur quAmina, na pas survécu au-delà
dune douzaine de numéros. Faute de recettes publicitaires suffisantes
? Sans doute. Reste que la formule, mélangeant des rubriques féminines
classiques (mode, beauté, cuisine, loisirs, horoscope, ...) et des pages
ouvertes aux initiatives associatives des femmes issues de limmigration
maghrébine parfois plus revendicatives, a peut-être dispersé
au lieu de motiver des publics aux attentes trop diverses.
Hawwa (Eve en arabe), na pas davantage réussi à pérenniser
son projet de presse pour décliner la culture musulmane au féminin,
malgré un numéro de relance remarqué en juillet 2004. Sous
la direction de Dora Mabrouk, ce projet se démarquait du rubricage convenu
en direction des femmes. Il ny a pas de modèle normatif
de la femme musulmane affirmait Hawwa, ajoutant que, contrairement
aux clichés courants, lamour nest pas tabou en islam. Le
numéro 5 annonçait ainsi, avec une photo. de la star R & B
Wallen, un dossier intitulé LAmour, lIslam et les femmes.
Mais, de laveu même de ses instigatrices, la démarche densemble
du magazine a pu être perçue comme trop intellectuelle.
Difficile aussi de tenir dans la durée avec une part importante de bénévolat.
Autre titre introuvable, Kissina (origine en swahili). Lancé
à Grigny (Essonne) fin 2004 par Sandrine Nzinda (25 ans) et Charifa Madi
(27 ans), ce magazine afro-européen ciblait les jeunes femmes
noires et métisses de 18 à 30 ans. Volontiers accrocheur, mais
pas racoleur, Kissina a évoqué dans sa rubrique Confidences,
le bonheur au bout du clitoris. Lobjectif nétait
pas de choquer, mais de parler de la recherche du plaisir quand on
a connu lexcision. Les jeunes responsables du magazine affichaient
ainsi leur volonté dassumer désir et sexualité, thème
récurrent dans la presse féminine à destination des adolescents,
mais pas toujours traité avec la même liberté de ton, malgré
les apparences.

© IM'média
La grande presse féminine et le créneau de lethno-cosmétique
Cependant, quelques titres comme Amina, Miss Ebène
ou Chocolate figurent, mélangés aux magazines féminins
à grand tirage, dans le rayon meilleures ventes de plusieurs
kiosques parisiens. En ce mois de mars, ils ne se distinguent guère les
uns des autres. En effet, Cosmopolitan, 20 ans ou encore Isa ont comme point
commun dillustrer leur Une avec la chanteuse et actrice noire américaine
Beyoncé, une nouvelle icône à léternelle jeunesse
courtisée par les publicitaires.
Or Beyoncé est aussi sous contrat avec lOréal, groupe phare
dans lethno-cosmétique : en 2003, il a révélé
dans une étude de marché que les femmes afro-antillaises dépenseraient
trois fois plus que les caucasiennes pour leurs produits de beauté.
Aussi, le groupe pourrait-il être intéressé par le marché
de la presse ethnique, dont le lectorat est, en labsence de chiffres fiables,
évalué par lagence de marketing Sopi à environ 100
000 personnes, sur un potentiel dun million. LOréal et ses
nombreuses filiales y achètent donc des espaces publicitaires. Le nouveau
magazine Gazelle est gratifié de plusieurs placards publicitaires
en quadrichromie. Mais on peut douter dun investissement durable dans
ce secteur. LOréal, comme bien dautres marques, développe
simultanément une dynamique universelle pour intégrer
les produits de beauté ethniques sur le marché global. Cela se
traduit concrètement par lapparition de ces produits dans les grands
magasins, au détriment des petites boutiques spécialisées.
Petit à petit, la beauté pour peaux colorées sort
du ghetto ! sexclame le journal Le Figaro (2 mars 2006).
Ne risque-t-on pas dassister au même transfert des lectrices de
la presse ethnique, qui a tendance à copier les recettes de la grande
presse féminine haut de gamme, vers cette dernière
?
En attendant des études sur lévolution du lectorat féminin
issu de limmigration, la grande presse féminine sintéresse
au marché de lautre rive de la Méditerranée. Le groupe
Hachette Filipacchi Médias va ainsi lancer en mai prochain Elle Orient,
une déclinaison en arabe et en français du magazine Elle,
destinée au Moyen-Orient et au Maghreb. Il sera intéressant de
voir si les lectrices de France héritières de limmigration
vont se rabattre sur cette nouveauté orientale, ou si elles
préfèrent vers l'édition française.

Beyoncé à la Une de 20 ans
Quid des réalités sociales de la femme libérée
?
Le modèle de la femme libérée, individualiste, toujours
belle, mince et sexy, active au travail comme à la maison, et consommatrice
moderne, véhiculé par lessentiel de la presse féminine,
opère certes comme une force dattraction pour les femmes qui rêvent
dune vie amoureuse réussie et dascension sociale. Reste que
la mise en scène de cette femme active et glamour fait généralement
limpasse sur les inégalités persistantes vécues par
les femmes dans leur réalité sociale. Si la parité en politique
et les discriminations en matière de rémunérations font
bien lobjet dune certaine attention, quid du chômage ou du
sous-emploi des femmes, et en particulier des jeunes, malgré une meilleure
réussite scolaire, bien supérieur à celui des hommes ?
Ici aussi, se pose la question de légalité des sexes. Il
nest pas anodin de constater quen 2006, la presse féminine
se fait bien discrète sur la journée internationale des femmes.
Le thème des défilés du 8 mars porte justement sur ces
inégalités. Seule lévocation du cinquantième
anniversaire du Mouvement français pour le planning familial, avec pour
slogan Liberté, égalité, sexualités,
apporte dans la presse féminine une petite touche militante. Encore sagit-il
davantage de lutte contre les violences spécifiques vécues par
les femmes issues de limmigration, comme les mariages forcés et
le poids de traditions rétrogrades, que dune remise en cause plus
globale de la condition féminine. Avec pour arrière-pensée
lidée quil faut sauver les filles des banlieues.
Mogniss H. Abdallah
Agence IM'média