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[banlieue] Médias et banlieues
“Nos quartiers sont dits sensibles, alors regardons les avec plus de sensibilité”
Comment parler des banlieues, en particulier dans les émissions d’actualité à la télévision ? Pour tenter de surmonter la défiance des jeunes et des habitants des cités populaires à l’égard des médias, des rédactions expérimentent de nouvelles pistes. Au-delà de l’immersion dans la durée de journalistes soucieux de rendre mieux compte de la vie quotidienne en banlieue, il s’agit d’écouter les acteurs de terrain et de les associer à la fabrique de l’information afin qu’ils puissent présenter leurs visions, leurs choix. Le journal télévisé Soir 3 intègre ainsi, une fois par mois, un sujet réalisé par des jeunes avec La Cathode vidéo. Trop peu ? Trop tard ? Le scepticisme demeure quant à un changement durable et profond.

“Les journalistes, ils remixent tout ce qu’on dit”
“Les journalistes, c’est comme les DJ, ils remixent tout ce qu’on dit”. Cette métaphore résume bien la défiance des jeunes des banlieues populaires à l’égard des médias, accusés de ne débarquer que lorsque “ça pète” et de déformer systématiquement leurs propos. Lors des émeutes de l’automne 2005, les médiateurs sociaux rompus à l’expression publique ont eux aussi fini par refuser d’accorder tout entretien aux journalistes, aussi bien intentionnés soient-ils. Pour les femmes réunies autour de la Maison des Tilleuls au Blanc-Mesnil, incendiée, il y avait de quoi. Plus de trente télévisions, françaises ou internationales, sont venues filmer sur place. Mais la mobilisation des habitants a été dénaturée, en présentant de “bons” citoyens qui se démarqueraient des “mauvais”, au point de constituer une sorte de milice “citoyenne” pour défendre un équipement collectif. Révoltées, les femmes du collectif ont rédigé une lettre ouverte récusant ce traitement médiatique (cf. Le Monde Diplomatique, janvier 2006).


© Gabriel Laurent - Photothèque du mouvement social

S’immerger dans la durée pour rendre compte de la vie quotidienne en banlieue
Rudement interpellée, au Blanc-Mesnil et ailleurs, une partie des médias a réagi en se montrant soucieuse de restaurer le contact. Elle s’est interrogée sur comment faire, concrètement, à la fois pour pouvoir exercer le métier sur le terrain sans rejet a priori, et pour mieux écouter et faire entendre la parole, les paroles, des jeunes et des habitants des banlieues. Certaines rédactions ont fait le choix d’une immersion dans la durée. France 3 Ile-de-France rappelle qu’elle a créé depuis 2001 déjà une commission banlieue. En décembre 2005, un bureau a été ouvert à Melun. Sur le mode des “localiers” de la presse écrite régionale, la nouvelle radio France Bleue Ile-de-France devrait disposer d’un bureau dans chaque département. Les journalistes suisses de L’Hebdo sont allés plus près encore de leur sujet en s’installant pendant trois mois au sein même d’une cité à Bondy en Seine-Saint-Denis, pour tenir un blog sur la vie des gens au quotidien. Leur démarche, relatée dans Bondy Blog, livre tout juste édité au Seuil, a été très remarquée par les confrères, qui ont commencé à en parler depuis... l’agression d’un de ces journalistes dans son local provisoire dans la cité, prêté par le club de foot RC Blanqui. Depuis, des jeunes auraient insisté pour récupérer le lieu, en râlant : “Rien à foutre des journalistes”. Les Suisses ont alors préféré partir, passant le relais à un groupe de jeunes de Bondy formés aux ficelles du métier lors d’un stage d’une semaine à Lausanne.


Réunion de rédaction de Bondy Blog

Parole de banlieue au Soir 3
Les formules expérimentales de partenariat avec des acteurs déjà présents sur le terrain se multiplient. Cependant, si les journalistes de la presse écrite ou radiophonique, qui disposent d’un matériel léger pour travailler, peuvent se fondre plus facilement dans le décor des cités, la présence de caméras reste autrement plus problématique. Aussi, Soir 3 a-t-elle pris contact avec La Cathode, une association de Bobigny qui pilote des ateliers vidéo dans les quartiers d’Ile-de-France depuis une quinzaine d’années. L’idée, initiée par Gilles Trenel, rédacteur en chef du journal du soir de France 3, est de faire réaliser des sujets par les habitants eux-mêmes, au rythme d’un par mois, et cela pendant un semestre. Cristobal Sévilla, coordinateur des ateliers de La Cathode explique : “Nous venions de terminer un chantier d'insertion pour des jeunes de 18 à 25 ans ayant pour objectif leur professionalisation dans le secteur de l'audiovisuel et nous avons donc proposé une équipe de 3 jeunes issus de cette formation qui réaliserait ces reportages dans différentes villes et sur différents thèmes”.
Parmi les sujets diffusés depuis début 2006 : une présentation du collectif des femmes du quartier des Tilleuls au Blanc-Mesnil, le portrait de deux jeunes du quartier des Bosquets de Montfermeil qui ont créé leur marque de vêtement. Ou encore le portrait d'une mère célibataire, qui prend à bras le corps l’éducation de ses quatre enfants dans le quartier des Poètes à Pierrefitte. Insérés dans le corps même du journal télévisé, ces sujets de trois minutes passent à l’antenne sans que soit souligné les conditions particulières de leur production. Cette formule, qui évite subtilement l’effet “ghetto”, permet aux jeunes de traiter leur sujet professionnellement tout en assumant un “nous” collectif, et ne semble pas susciter de rejet corporatiste de la part des journalistes de la chaîne publique. Reste que la modestie de l’opération déteint sur les sujets qui, de par leur format très court, paraissent manquer d’envergure, comme prisonniers d’un carcan télévisuel trop étriqué. Pourtant, en découvrant la teneur des rencontres entre parents à Pierrefitte, par exemple, on a envie d’en savoir plus. On sent bien là qu’il y a des éléments de réponse au thème récurrent de la démission parentale.


Exposition Quelques unes d'entre nous
Maison des Tilleuls - Le Blanc Mesnil

Des changements à doses trop homéopathiques
Consciente des risques de nouvelles frustrations, La Cathode souligne la nécessaire complémentarité de ces rares fenêtres télévisuelles avec ses enquêtes au long cours. L’association a en effet pour vocation de réaliser avec les habitants des films qui donnent la possibilité de développer la complexité des réalités vécues. Ces documents, à défaut d’une diffusion hertzienne, sont ensuite restitués aux gens lors de débats publics ou distribués sous forme de cassettes ou de DVD, en attendant leur mise à disposition prévue sur le web. Le 21 février 2006, la diffusion du film Ceci est notre quartier à 93°, la maison des Tilleuls, un quartier en résistance, tourné avec le documentariste Roland Moreau, a ainsi donné lieu à une discussion animée sur “le rôle des médias” pendant et après les émeutes.
Ici comme ailleurs, les jeunes ne perçoivent aucun changement. Ils affichent au contraire un scepticisme renouvelé face aux ouvertures, timides mais effectives, notamment à la télévision. Cette attitude se trouve confortée par le contraste entre des changements à titre expérimental et à doses homéopathiques d’un côté, et les effets d’annonce spectaculaires de l’autre. Ainsi, le seul vrai changement serait la nomination du journaliste noir Harry Roselmack, pour remplacer Patrick Poivre d’Arvor cet été sur TF1. En quoi cet événement médiatique auto-célébré va-t-il changer la nature même de l’information donnée à voir par la première chaîne privée ? Le traitement spectaculaire du mouvement anti-CPE qui a ébranlé tout le pays ces deux derniers mois vient rappeler que nous n’en avons pas fini avec les vieux démons : selon l’émission Arrêt sur Images (France 5) du 9 avril 2006, 59% de la couverture de TF1 des manifestations a ainsi été consacrée aux violences, contre 53% pour France 2 et 49% pour France 3. Les jeunes de banlieue sont de nouveau assimilés aux “casseurs”, et l’on en vient à passer sous silence la très forte mobilisation outre-périphérique des lycéens, y compris ceux de l’enseignement technique. Face à l’impression d’un éternel recommencement, ne faudrait-il donc pas un rendez-vous à la télévision plus régulier et plus exhaustif pour assurer le suivi des réalités en banlieue ?

Mogniss H. Abdallah, Agence Im'media
[27/04/2006]

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