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[médias] La représentation de la diversité culturelle et sociale à l’écran
Une question de démocratie télévisuelle
A l’occasion de la nomination à TF1 du journaliste noir Harry Roselmack comme joker de Patrick Poivre d’Arvor, de la Semaine de la diversité sur France 3 du 13 au 19 mai 2006 et des travaux plus méthodiques mais discrets du plan d’action positive pour l’intégration de France Télévisions, le débat sur l’évolution vers des écrans moins pâles est relancé. Désormais, il faudra aussi compter avec le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), qui a pour nouvelle mission de veiller à l’obligation de diversité dans l’ensemble des programmes de radio et de télévision.


L'Hebdo du médiateur de France 2 - émission du 13 mai 2006

Du côté des téléspectateurs pointilleux, on ressent un léger mieux, malgré les hésitations
De nombreux téléspectateurs déplorent que le scandale politico-financier autour de l’affaire Clearstream ait relégué au second plan de l’actualité la première commémoration de la traite négrière et de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai dernier. Quant aux suites de la discussion parlementaire sur le projet de loi de Sarkozy concernant l’immigration “choisie” et la mobilisation qu’il suscite, elles ont été quasiment éclipsées. Certains s’en sont émus auprès des chaînes, amenant le médiateur de France 2 à consacrer une partie de son émission hebdomadaire à ces protestations, le samedi 13 mai, juste après le journal de la mi-journée. Invité sur le plateau, Bachir Diediou, qui se présente comme un téléspectateur sénégalo-français, dit son attente d’un véritable dossier sur l’esclavage, critiquant avec calme les images diffusées lors du journal du 10 mai, de l’introduction quelque peu exotique d’une famille sénégalaise qui danse à la conclusion du journaliste suggérant à la personne interviewée que certaines tribus africaines ont été complices de la traite des esclaves. Si cette affirmation n’est historiquement pas fausse en soi - comme le souligne le médiateur Christian-Marie Monnot - , il ne s’agit pas d’être “manichéen” et de se renvoyer la balle comme dans un match de foot où il y aurait un point partout, mais de “regarder ensemble notre histoire et d’avancer ensemble”, ajoute le téléspectateur. Le jeune chanteur Abdel Malik, d’origine congolaise, insiste lui sur son émotion quand il rentre chez lui... en Alsace. “J’aime mon pays, je me sens totalement Français”, répète-t-il avant d’estimer que la perception d’une communauté nationale "arc-en-ciel" évolue dans le bon sens, en dépit d'hésitations compréhensibles.

Les nouveaux pouvoirs du CSA pour veiller à l’obligation de diversité
Interrogé à son tour, Edouard Pellet, délégué intégration et diversité du groupe France Télévisions, place d'emblée cette évolution dans une perspective juridique et institutionnelle. Le Plan d’action positive pour l’intégration (PAPI) qu’il pilote depuis 2004 au sein du groupe n’est pas l’invention d’un quelconque “urluberlu”, affirme-t-il. Il résulte de la transposition en France de la directive européenne n° 2024 sur les discriminations, qui comporte un volet sur les représentations de la diversité dans l’audiovisuel. Ainsi, en son article 47, la loi pour l’égalité des chances du 31 mars 2006 - plus connue pour son article 8 relatif au Contrat première embauche finalement retiré - donne pouvoir au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) de veiller à ce que la programmation des radios et des télévisions reflète la diversité de la société française. Le CSA doit en outre rendre compte dans son rapport annuel de l’action des éditeurs dans ce domaine.
Cette disposition modifiant la loi de 1986 relative à la liberté de communication avait été réclamée par Amirouche Laïdi, adjoint apparenté UMP au maire de Suresnes (Hauts-de-Seine) et président du club Averroès, un groupe de réflexion et de lobbying pour la diversité culturelle dans les médias. “Le CSA doit contraindre les chaînes à cette obligation de diversité car elles fonctionnent toujours comme des citadelles”, déclarait-il le 28 décembre 2005 au journal Le Parisien. En tout état de cause, on quitte le domaine des déclarations d’intention et du volontarisme sans lendemain. Il y a désormais une obligation de résultat.


Harry Roselmack et Audrey Pulvar - © DR

La nomination de Harry Roselmack à TF1, un coup médiatique... et politique ?
TF1 prendra tout le monde de court, en annonçant le 6 mars 2006 la nomination du journaliste d’origine martiniquaise Harry Roselmack au poste de “joker” remplaçant Patrick Poivre d’Arvor (PPDA) durant ses congés d’été. L’accès du premier journaliste noir à la grand-messe du 20 heures est aussitôt proclamé comme le symbole ultime d’une politique audiovisuelle en faveur des “minorités visibles”. Les médias, presse people compris, admiratifs devant ce joli coup de la grande chaîne privée, s’extasient devant la “classe” du transfuge de Canal Plus et d’i-Télé, à qui l’on tresse de soudaines couronnes de lauriers : selon le site web TVnews, il aurait dès décembre 2005 été le présentateur préféré des sondés, devançant avec 21,6 % PPDA( 16,7 %), David Pujadas (11,98 %) et son malheureux prédécesseur Thomas Hugues (10,99 %). S’interrogeant sur une nomination très politique - Nicolas Sarkozy a été le premier à annoncer la nouvelle au club Averroes -, quelques voix discordantes viendront néanmoins écorner le consensus ambiant autour de “l’info-séduction”. “Cela laisse mal augurer de l’indépendance d’esprit de la recrue, envers un protecteur qui s’est penché de si près sur sa vertigineuse ascension », écrit Daniel Schneidermann dans Libération du 10 mars 2006.
“Harry ” sera-t-il a même de “représenter” les frustrations des cités et quartiers dits “sensibles” ? se demande Pierre Marcelle dans sa “Quotidienne” (Libération, 15 mars 2006). “J’aurais spontanément tendance à en douter”, avoue-t-il avant d’ajouter un brin perfide : “Voyez comme, à focaliser sur la couleur de sa peau, on perçoit mal comme elle semble douce et lisse à l’égal de son propos...”

Les fictions télé en première ligne
“TF1 la privée bouscule le service public”, analyse plus prosaïquement Le Figaro (9 mars 2006). Le journal ne néglige pas pour autant de couvrir les initiatives de France Télévisions en vue d’amplifier son plan d’action positive pour l’intégration. Dans une double page très alléchante, publiée à l’occasion d’une table-ronde de France Télévisions sur la diversité dans les séries et les téléfilms, son édition du 20 mars 2006 détaille les efforts consentis par l’ensemble des chaînes. Outre le cas particulier d’Arte qui, dans le cadre de son partenariat franco-allemand diffuse des téléfilms évoquant les migrants d’Europe de l’est ou de Turquie, M6 y apparaît à son avantage, avec plusieurs séries intégrant des héros récurrents noirs, comme Sonia Rolland dirigeant une brigade de police (2004), Edouard Montoute dans Alice et Charlie ou encore Stomy Bugsy dans Anna Meyer (2006). Sous l’impulsion de Perrine Fontaine, directrice de la fiction, France 2 déclare son intention d’aller au-delà d’une politique de casting. Afin de “nous réconcilier avec les pages de notre histoire qui concerne les différentes origines” : plusieurs fictions devraient voir le jour sur des héros du patrimoine arabe ou noir, tel l’émir Abdelkader en Algérie ou Toussaint Louverture à Haïti. Après le succès de son feuilleton quotidien Plus belle la vie, dont l’action baigne dans l’atmosphère multiculturelle de Marseille, France 3 annonce elle, une série de 6 x 52 mn sur l’esclavage aux Antilles, vu à travers le quotidien d’une plantation de cannes à sucre entre 1785 et 1810.


Série Plus belle la vie. Tous les jours à 20h20 sur France 3

Le débat sur une émission thématique d’appoint refait surface
Reste la question très sensible du traitement de l’information, dans les JT et les magazines d’actualité, qui focalise plus encore l’attention et les griefs potentiels des téléspectateurs. Le 10 mai 2006, un deuxième séminaire annuel des rédactions s’est tenu à France Télévisions, à l’initiative d’Édouard Pellet et des médiateurs (France 2, 3 et France Ô). Echaudés par les critiques suite à la “crise des banlieues” et les manifestations anti-CPE, encadrement et journalistes ont à nouveau posé la question : comment mieux faire ? Des expériences en cours associant les acteurs de terrain concernés se révèleraient peu concluantes (cf. notre chronique Médias et banlieue). A moins qu’elles ne soient insuffisantes à elles seules. C’est pourquoi la CGT de France Télévisions (SNJ et SNRT), appuyée par des milieux associatifs et des professionnels de l’audiovisuel, a relancé le débat sur une émission régulière thématique autour des immigrations au sens large. Cette proposition, soumise au comité de suivi du PAPI, provoque des réactions parfois virulentes, y compris parmi certains journalistes CGT, qui y décèlent des velléités “communautaristes”. Pourtant, l’objectif n’est autre que de rendre un espace de débat aux populations concernées, pour mieux garantir le droit de cité de la diversité culturelle et, surtout, de la diversité sociale de ce pays. En ce sens, il pourrait constituer un point d’appui précieux pour l’ensemble des initiatives qui tendent à une plus grande démocratie télévisuelle.

Mogniss H. Abdallah
Agence IM'média
[16/05/2006]

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