
L'Hebdo du médiateur de France 2 - émission du 13 mai 2006
Du côté des téléspectateurs pointilleux, on ressent
un léger mieux, malgré les hésitations
De nombreux téléspectateurs déplorent que le scandale
politico-financier autour de laffaire Clearstream ait relégué
au second plan de lactualité la première commémoration
de la traite négrière et de labolition de lesclavage,
le 10 mai dernier. Quant aux suites de la discussion parlementaire sur le projet
de loi de Sarkozy concernant limmigration choisie et la mobilisation
quil suscite, elles ont été quasiment éclipsées.
Certains sen sont émus auprès des chaînes, amenant
le médiateur de France 2 à consacrer une partie de son émission
hebdomadaire à ces protestations, le samedi 13 mai, juste après
le journal de la mi-journée. Invité sur le plateau, Bachir Diediou,
qui se présente comme un téléspectateur sénégalo-français,
dit son attente dun véritable dossier sur lesclavage, critiquant
avec calme les images diffusées lors du journal du 10 mai, de lintroduction
quelque peu exotique dune famille sénégalaise qui danse
à la conclusion du journaliste suggérant à la personne
interviewée que certaines tribus africaines ont été complices
de la traite des esclaves. Si cette affirmation nest historiquement pas
fausse en soi - comme le souligne le médiateur Christian-Marie Monnot
- , il ne sagit pas dêtre manichéen et
de se renvoyer la balle comme dans un match de foot où il y aurait un
point partout, mais de regarder ensemble notre histoire et davancer
ensemble, ajoute le téléspectateur. Le jeune chanteur
Abdel Malik, dorigine congolaise, insiste lui sur son émotion quand
il rentre chez lui... en Alsace. Jaime mon pays, je me sens totalement
Français, répète-t-il avant destimer que
la perception dune communauté nationale "arc-en-ciel"
évolue dans le bon sens, en dépit d'hésitations compréhensibles.
Les nouveaux pouvoirs du CSA pour veiller à lobligation de
diversité
Interrogé à son tour, Edouard Pellet, délégué
intégration et diversité du groupe France Télévisions,
place d'emblée cette évolution dans une perspective juridique
et institutionnelle. Le Plan daction positive pour lintégration
(PAPI) quil pilote depuis 2004 au sein du groupe nest pas linvention
dun quelconque urluberlu, affirme-t-il. Il résulte
de la transposition en France de la directive européenne n° 2024
sur les discriminations, qui comporte un volet sur les représentations
de la diversité dans laudiovisuel. Ainsi, en son article 47, la
loi pour légalité des chances du 31 mars 2006 - plus connue
pour son article 8 relatif au Contrat première embauche finalement retiré
- donne pouvoir au Conseil supérieur de laudiovisuel (CSA) de veiller
à ce que la programmation des radios et des télévisions
reflète la diversité de la société française.
Le CSA doit en outre rendre compte dans son rapport annuel de laction
des éditeurs dans ce domaine.
Cette disposition modifiant la loi de 1986 relative à la liberté
de communication avait été réclamée par Amirouche
Laïdi, adjoint apparenté UMP au maire de Suresnes (Hauts-de-Seine)
et président du club Averroès, un groupe de réflexion et
de lobbying pour la diversité culturelle dans les médias. Le
CSA doit contraindre les chaînes à cette obligation de diversité
car elles fonctionnent toujours comme des citadelles, déclarait-il
le 28 décembre 2005 au journal Le Parisien. En tout état
de cause, on quitte le domaine des déclarations dintention et du
volontarisme sans lendemain. Il y a désormais une obligation de résultat.

Harry Roselmack et Audrey Pulvar - © DR
La nomination de Harry Roselmack à TF1, un coup médiatique...
et politique ?
TF1 prendra tout le monde de court, en annonçant le 6 mars 2006
la nomination du journaliste dorigine martiniquaise Harry Roselmack au
poste de joker remplaçant Patrick Poivre dArvor (PPDA)
durant ses congés dété. Laccès du premier
journaliste noir à la grand-messe du 20 heures est aussitôt proclamé
comme le symbole ultime dune politique audiovisuelle en faveur des minorités
visibles. Les médias, presse people compris, admiratifs devant
ce joli coup de la grande chaîne privée, sextasient devant
la classe du transfuge de Canal Plus et di-Télé,
à qui lon tresse de soudaines couronnes de lauriers : selon le
site web TVnews, il aurait dès décembre 2005 été
le présentateur préféré des sondés, devançant
avec 21,6 % PPDA( 16,7 %), David Pujadas (11,98 %) et son malheureux
prédécesseur Thomas Hugues (10,99 %). Sinterrogeant
sur une nomination très politique - Nicolas Sarkozy a été
le premier à annoncer la nouvelle au club Averroes -, quelques voix discordantes
viendront néanmoins écorner le consensus ambiant autour de linfo-séduction.
Cela laisse mal augurer de lindépendance desprit de
la recrue, envers un protecteur qui sest penché de si près
sur sa vertigineuse ascension », écrit Daniel Schneidermann dans
Libération du 10 mars 2006.
Harry sera-t-il a même de représenter
les frustrations des cités et quartiers dits sensibles ?
se demande Pierre Marcelle dans sa Quotidienne (Libération,
15 mars 2006). Jaurais spontanément tendance à
en douter, avoue-t-il avant dajouter un brin perfide : Voyez
comme, à focaliser sur la couleur de sa peau, on perçoit mal comme
elle semble douce et lisse à légal de son propos...
Les fictions télé en première ligne
TF1 la privée bouscule le service public, analyse
plus prosaïquement Le Figaro (9 mars 2006). Le journal ne néglige
pas pour autant de couvrir les initiatives de France Télévisions
en vue damplifier son plan daction positive pour lintégration.
Dans une double page très alléchante, publiée à
loccasion dune table-ronde de France Télévisions sur
la diversité dans les séries et les téléfilms, son
édition du 20 mars 2006 détaille les efforts consentis par lensemble
des chaînes. Outre le cas particulier dArte qui, dans le cadre de
son partenariat franco-allemand diffuse des téléfilms évoquant
les migrants dEurope de lest ou de Turquie, M6 y apparaît
à son avantage, avec plusieurs séries intégrant des héros
récurrents noirs, comme Sonia Rolland dirigeant une brigade de police
(2004), Edouard Montoute dans Alice et Charlie ou encore Stomy Bugsy
dans Anna Meyer (2006). Sous limpulsion de Perrine Fontaine, directrice
de la fiction, France 2 déclare son intention daller au-delà
dune politique de casting. Afin de nous réconcilier avec
les pages de notre histoire qui concerne les différentes origines :
plusieurs fictions devraient voir le jour sur des héros du patrimoine
arabe ou noir, tel lémir Abdelkader en Algérie ou Toussaint
Louverture à Haïti. Après le succès de son feuilleton
quotidien Plus belle la vie, dont laction baigne dans latmosphère
multiculturelle de Marseille, France 3 annonce elle, une série de 6 x
52 mn sur lesclavage aux Antilles, vu à travers le quotidien dune
plantation de cannes à sucre entre 1785 et 1810.

Série Plus belle la vie. Tous les jours à 20h20 sur France
3
Le débat sur une émission thématique dappoint
refait surface
Reste la question très sensible du traitement de linformation,
dans les JT et les magazines dactualité, qui focalise plus encore
lattention et les griefs potentiels des téléspectateurs.
Le 10 mai 2006, un deuxième séminaire annuel des rédactions
sest tenu à France Télévisions, à linitiative
dÉdouard Pellet et des médiateurs (France 2, 3 et France
Ô). Echaudés par les critiques suite à la crise des
banlieues et les manifestations anti-CPE, encadrement et journalistes
ont à nouveau posé la question : comment mieux faire ? Des expériences
en cours associant les acteurs de terrain concernés se révèleraient
peu concluantes (cf. notre chronique Médias
et banlieue). A moins quelles ne soient insuffisantes à elles
seules. Cest pourquoi la CGT de France Télévisions (SNJ
et SNRT), appuyée par des milieux associatifs et des professionnels de
laudiovisuel, a relancé le débat sur une émission
régulière thématique autour des immigrations au sens large.
Cette proposition, soumise au comité de suivi du PAPI, provoque des réactions
parfois virulentes, y compris parmi certains journalistes CGT, qui y décèlent
des velléités communautaristes. Pourtant, lobjectif
nest autre que de rendre un espace de débat aux populations concernées,
pour mieux garantir le droit de cité de la diversité culturelle
et, surtout, de la diversité sociale de ce pays. En ce sens, il pourrait
constituer un point dappui précieux pour lensemble des initiatives
qui tendent à une plus grande démocratie télévisuelle.
Mogniss H. Abdallah
Agence IM'média