Recherche
> Recherche avancée


[médias] Les enfants scolarisés sans-papiers : une nouvelle “cause célèbre"
L’idée d’expulser des élèves scolarisés et leur famille sans-papiers ne passe pas dans une opinion publique française qui par ailleurs, selon Le Figaro, plébisciterait à près de 80% la nouvelle loi Sarkozy sur l’immigration “choisie”. Les médias eux-mêmes s’en mêlent, donnant un écho inespéré à la mobilisation d’enseignants, de parents et de copains d’école, contre “la chasse aux enfants”. A l’instar de Florence Aubenas de Libération, des journalistes s’impliquent personnellement aux côtés des citoyens de tous bords pour secourir ces enfants, quitte à en appeler à la désobéissance civique. Cependant, le ministre de l'Intérieur nomme Arno Klarsfeld comme médiateur, et promet des régularisations au cas par cas sur critères. “Diversion médiatique”? L’évolution du dossier au creux de l’été sera sans doute déterminante.


Une de Libération du 1er juillet et couverture des Inrockuptibles du 29 juin

Les médias nationaux amplifient une couverture locale très suivie
L’affaire Clearstream a quelque peu occulté en mai dernier les débats parlementaires autour du nouveau projet de loi sur l’immigration “choisie”, dite loi Ceseda. Et la mobilisation des comités de sans-papiers et les associations regroupées dans le collectif Uni-e-s contre une immigration jetable peine à se faire entendre. Cependant, la presse quotidienne régionale multiplie des reportages sur “ces familles qui cachent des enfants” scolarisés dont les parents sont menacés d’expulsion du territoire. Puis les médias nationaux, voire internationaux, relaient ces histoires, leur donnant un certain retentissement. Au 20h du 27 avril sur TF1, Patrick Poivre-d’Arvor présente ainsi un portrait touchant de femmes brestoises qui ont pris sous leur protection Patimat, une fillette de six ans dont la mère, originaire de la république russe du Daguestan, est sous le coup d’une procédure de reconduite à la frontière. Quelques jours après, Le Figaro publie un grand reportage sur “la conjuration des mères de Brest”. D’entrée, une belle photo de la gamine, riante, main dans la main avec une femme qui la couve des yeux, crée une atmosphère d’empathie. “Rien, ni militantisme politique ni engagement associatif ne destinait ces trentenaires à se dresser contre la police des frontières”, nous dit l’envoyé spécial du journal, Vianney Aubert, en traçant le portrait de mères de famille qui cachent la petite fille. Parmi elles, une institutrice en congé maternité, une femme d’un officier de marine et une mère de quatre enfants, qui s’occupe de leur blog. “Rien, sinon leur instinct maternel”. Il ose une comparaison avec Antigone : “Comme l’héroïne de Sophocle bravant la justice des hommes par piété filiale, les Brestoises brandissent l’étendard du droit naturel et des lois supérieures - l’unité sacrée de la famille, la protection due aux enfants”.


Site web Sauvez Patimat

Du Figaro à Libération, la désobéissance fait événement
Le Figaro avait déjà attiré l’attention sur l’“intense mobilisation pour les élèves sans papiers”, titre d’un article le 17 octobre 2005. Le journal relevait que même des députés UMP montaient au créneau pour obtenir des régularisations au cas par cas. Depuis, le mouvement n’a pas cessé. Aussi, à la veille de l’examen du projet de loi Ceseda au Sénat, Nicolas Sarkozy annonce le principe d’une circulaire aux préfets pour leur demander une plus grande clémence à l’égard des familles des élèves. Le Figaro, qui a la primeur de l’information, annonce en Une et en page intérieure, le 6 juin : “Les élèves sans papiers ne seront pas expulsés”. Pour le journal, il s’agit bien d’une “opération de séduction des sénateurs”, réputés plus sensibles au respect des libertés publiques, voire d’un “coup politique”. On parle alors de 720 cas concernés, soit environ 1 200 personnes. Mais la mayonnaise ne prend pas, d’autant que le même jour, la police vient chercher deux écoliers kurdes dans une maternelle du Mans. L’équipe enseignante de l’école, très choquée, se met en relation avec Education sans frontières (RESF), un réseau créé en 2004 qui encourage autour de chaque cas la constitution d’un collectif d’établissement regroupant enseignants, parents, élèves et personnel.
A la veille des vacances scolaires, RESF tente justement de relancer la mobilisation au niveau national. Sur son site internet, il affiche un compte à rebours journalier. Une idée reprise par le quotidien Libération, qui s’engage : “Pour maintenir la pression sur le gouvernement, Libération parraine un enfant sans papier.” La petite Mélanie Ortiz, 4 ans, de parents sud-américains, devient filleule de “Libé”. Le langage utilisé emprunte au jargon militant, comme pour mieux signifier l’urgence à se mobiliser concrètement.“Refuser 'la chasse aux enfants'”, “Désobéissance” : les titres de Libération fin juin début juillet rappellent “le journal des sans-papiers” de 1996-1997, lors de l’occupation de l’église St-Bernard ou de l’appel des pétitionnaires contre le délit de solidarité.


"Écoles mobilisées contre l'expulsion des familles sans papiers". Rue des Pyrénées à Paris
© Im'média

La médiatisation n’est pas une fin en soi
Le milieu des journalistes est resté dans l'ensemble plutôt favorable aux sans-papiers. Selon un sondage publié dans l'hebdomadaire Marianne le 23 avril 2001, 38% d'entre eux sont “tout à fait pour” la régularisation, et 49% “assez pour”. C’est durant l’été 2005 que des journalistes ont vraiment commencé à se sentir concernés. Le 24 août, des policiers perquisitionnent le domicile de Bleuette Dupin, journaliste de Radio France Bleue Bourgogne, soupçonnée d’héberger des enfants d’une mère sans-papiers. La veille, elle avait diffusé un reportage sur Barbe Makombo Mbelu, une Congolaise assignée à résidence, et sur la fuite de ses deux enfants Rachel et Jonathan, 14 et 15 ans. Deux autres de ses enfants de 10 et 12 ans avaient auparavant été interpellés dans un centre aéré. Vécue par la profession comme une intimidation policière et une atteinte à la liberté de la presse, cette affaire va laisser des traces.
Anne Gintzburger, journaliste et animatrice sur la nouvelle chaîne pour enfants Gulli, s’intéresse elle aussi à la fuite de Rachel et Jonathan, qu’elle narre dans son ouvrage Ecoliers, vos papiers !. Sur les plateaux de télévision où elle présente son livre, ses interventions pondérées mais sans concession dénotent. Dans le débat récurrent sur la violence à l’école, qui tend à pointer l’impunité des mineurs, l’auteure rappelle aussi aux téléspectateurs la violence faite aux élèves de sans-papiers.
La télévision, toutefois, a tardé à prendre la mesure du phénomène. D’après l’émission Arrêt sur images du 9 octobre 2005, intitulée “Sans-papiers, de l’ombre à la lumière”, il aura fallu attendre l’affaire Guy Effeye pour assister à une “explosion médiatique”. Le 19 septembre 2005, une équipe de France Télévisions filme une action à l’aéroport de Roissy pour empêcher l’expulsion d’un élève du lycée Feyder, à Epinay-sur-Seine. Alors que Guy Effeye, camerounais de 19 ans, résiste, ses amis subissent charge policière et gaz lacrymogènes. Les images, diffusées sur France 2 et France 3, impressionnent. Deux jours plus tard, 400 personnes manifestent devant le tribunal de Bobigny où le lycéen comparaît pour “refus d’embarquement”. Il ressortira libre, et obtiendra “à titre exceptionnel et humanitaire” l’autorisation de poursuivre ses études jusqu’à la fin de l’année scolaire.
Revenant sur cette affaire, Arrêt sur images s’interroge sur le rôle des médias. L’animateur de l’émission, Daniel Schneidermann, cuisine ses invités. D’un côté, il cherche - avec peu de succès - à faire réagir le député UMP Yves Jégo sur les images, qui tendraient à montrer à destination de l’opinion hostile à l’immigration que l’Etat fait quelque chose contre les clandestins. De l’autre, il demande à Arnaud Muller, du Vrai journal de Canal Plus, jusqu’où peut aller l’implication personnelle d’un journaliste pour régler un cas sur lequel il a enquêté. Enfin, Jérôme Martinez de la Cimade est soumis au feu roulant des questions sur “l’utilisation” des médias par les associations. Ce n’est pas “une fin en soi” répond-il. “La médiatisation vient après”, en cas de blocage de la négociation, et dépend avant tout du choix de la personne concernée.


Manifestation du 1er juillet à Paris.
Photo : Patrice Leclerc - Photothèque du mouvement social

“L’été de tous les dangers” ?
Désormais, la médiatisation est réelle, et le message clair : les familles sans-papiers ne sont plus seules. Portraits et reportages insistent sur les parrains et les marraines de sans-papiers. Au risque, parfois, de reléguer au second plan les principaux concernés, qui ont pourtant acquis une nouvelle visibilité, auprès de leurs copains d’école, des parents et voisins, en rendant publique leur situation jusque-là souvent tue. Photographes et caméramen ne savent d’ailleurs pas toujours comment faire pour prendre des images des sans-papiers, parents ou enfants. Le choix des personnes, au sein d’une même famille, d’apparaître ou non à visage découvert, peut être contradictoire. C’est le cas par exemple de Karima, 12 ans, qui pour la photo-portrait de la der de Libération des 24-25 juin 2006, se cache le visage sous ses longs cheveux, la tête blottie sur l’épaule de sa mère sans-papiers qui, elle, fixe l’objectif. A la télévision, certaines images indirectes de sans-papiers se révèlent néanmoins contre-productives, renouant avec la figure inquiétante du clandestin. Dans les manifestations, des masques blancs ont fait leur apparition pour contourner ce genre de dilemme.
Toutes ces hésitations témoignent du climat de peur ambiante, alimentée par la dramatisation de l’échéance du 30 juin. La couverture médiatique - qui a côtoyé l'enthousiasme autour du sursaut de l'équipe de France “Black-Blanc-Beur” au Mondial - a démultiplié les initiatives, elle a aussi provoqué la ruée de familles sans-papiers beaucoup plus nombreuses que prévues vers les préfectures, avant la date butoir, repoussée au 13 août. Mais la menace d’expulsions estivales continue de planer, malgré les déclarations qui se voudraient apaisantes d’Arno Klarsfeld, le médiateur nommé par le ministre de l’intérieur. Face aux promesses de régularisation de ceux qui répondent aux critères, les citoyens solidaires, les associations et les syndicats attendent des faits concrets. Et annoncent déjà l’éventualité d’une grève s’il manque un seul élève lors de la prochaine rentrée scolaire.

Mogniss H. Abdallah
Agence IM'média
[04/07/2006]

Medias récents
  Les enfants scolarisés sans-papiers : une nouvelle “cause célèbre" - [04/07/2006]
 
  Respect Magazine s’affiche dans Métro pour “la gueule de l’emploi” - [01/06/2006]
 
  La représentation de la diversité culturelle et sociale à l’écran - [16/05/2006]
 
  Médias et banlieues - [27/04/2006]
 
  La presse féminine sur le marché ethnique, une expansion intéressée - [07/03/2006]
 
Archives
  Consultez l'ensemble de la rubrique "Medias".  

     
© Cité nationale de l'histoire de l'immigration - 2007