
Tous ensemble
Journal du dimanche - 9 juillet
La France du football black-blanc-beur a le moral mais surveille ses
arrières, titre le quotidien gratuit 20 minutes le 4
juillet après la divine surprise de la victoire des Bleus sur le Brésil
en quart de finale. A lunisson de lensemble des médias, le
ton est enthousiaste mais prudent. On savoure la magie de linstant présent,
sans se risquer aux déclarations dithyrambiques de 1998 sur la grandeur
retrouvée du pays et sur la portée universelle du modèle
politico-sportif dintégration à la française. En
huit ans, le mythe 'black-blanc-beur' a fondu, constate Libération,
citant des gamins de banlieue pour qui le sujet serait nul et non avenu.
Lillusion de lintégration na pas attendu les
émeutes pour tomber (Libération, 7 juillet 2006).
Ce que lon célèbre, cest léquipe
de France, point barre.Une France tout en bleu, affiche
Le Parisien du 3 juillet, photos de foules multicolores à lappui.
Le Monde, lui aussi, sappuie sur des témoignages de terrain
sans illusion sur laprès-Mondial, pour voir
en léquipe nationale de football le symbole fugace dune
société qui accepterait sa diversité. La
victoire de la France a effacé toutes les différences culturelles.
Jeunes, vieux, Noirs, Blancs, tous ont crié 'Vive la France'. Cela montre
que même au sein des cités, le lien à la France existe.
(Le Monde, 6 juillet).

La France n'entonne plus le refrain black-blanc-beur
Le Figaro - 9 juillet 2006
Les banlieues des Bleus
Tous ensemble. Ce slogan à la gloire du collectif,
barre la Une du Journal du dimanche du 9 juillet. Cependant, daprès
le JDD, qui consacre une pleine page aux banlieues des Bleus,
les drapeaux accrochés aux fenêtres nauraient aucune connotation
patriotique, ils sapparenteraient plutôt à du folklore. Et
bien que la moitié des joueurs de léquipe de France vienne
de banlieues, notamment franciliennes, au-delà dune grande joie
due à des résultats sportifs inespérés, il ny
aurait pas de réelle identification aux joueurs. Une certaine
rancoeur est même perceptible à lencontre dun
Sylvain Wiltord, dun Patrick Vieira ou dun Thierry Henry. A Neuilly-sur-Marne,
Trappes, ou aux Ullis, ces vieux Bleus nauraient laissé
aucune trace ni gardé la moindre attache. Même à la Castellane,
la cité marseillaise où Zinédane Zidane a grandi, devenue
un lieu de passage obligé pour des médias qui multiplient les
éditions spéciales sur le fabuleux destin du
champion, les avis sont partagés. Entre déception et amertume,
daprès Le Monde (11 juillet), il y reste une icône
vénérée, mais aux dires du gérant du bar-tabac,
il ne fait rien pour le quartier. Le JDD au contraire, évoque
la construction sur place dun futur complexe omnisports, soutenu par Zidane.Il
peut aller au bout du monde, il restera dici, proclament des
habitants, si fiers de Yazid, son surnom local. A Boulogne-sur-Mer
ou à Aulnay-sous-Bois, la fierté du cru sappelle Franck
Ribéry ou Allou Diarra.

Timbre Merci les bleus Dessin de Bruno Ghiringhelli
© La Poste
Qui ne saute pas nest pas français !
Au niveau national, cest Zizou quon admire et quon
remercie pour avoir ressuscité le sentiment de fierté collective.
Spontanément, cette fierté est associée à laffirmation
de lidentité française. Qui ne saute pas nest
pas français, ont entonné les supporters retrouvés.
Commentateurs et dirigeants politiques embrayent aussitôt pour positiver,
renvoyant dans les cordes les déclinologues et autres oiseaux de mauvais
augure. En se montrant très volontaire dans son soutien à Zidane
tout de suite après le fameux coup de tête contre le joueur italien
Materazzi, Jacques Chirac a bien compris que le maestro resterait dans le cur
des Français. Expert en longévité politique, il sait aussi
que la légende Zidane fait irréversiblement partie du récit
national.
On est loin du temps où, après les sifflets à lencontre
de la Marseillaise et de lenvahissement du terrain du match France-Algérie,
début octobre 2001, certains sommaient le joueur de choisir son camp.
Oui, on aimerait que Zidane, qui ne cache pas sa tendresse pour lAlgérie
de ses racines, se dise clairement français. Cest-à-dire
uniquement français (Ivan Rifol, Le Figaro, 13 octobre
2001). Aujourdhui encore, la présence de drapeaux algériens
au milieu dune foule arborant massivement lemblème bleu-blanc-rouge
intrigue. Mais justement, elle témoigne dune cohabitation complexe
didentités plurielles dans un même élan rassembleur,
qui à son tour questionne les représentations de soi à
létroit dans des identités figées. Dans Beur-blanc-rouge,
une comédie de Mahmoud Zemmouri (2006), le personnage principal interprété
par Yasmine Belmadi ne jure que par lAlgérie quil
ne connaît même pas (cité dans Foot jeunesse
accro, Respect n° 11, juillet 2006). Magyd Cherfi, lex-leader
du groupe Zebda, exprime comment il a vécu ce paradoxe identitaire lors
du match de 2001, dans Livret de famille (Actes Sud) : Jessaye
de me rendre à lévidence : je suis un putain de blaireau
bien français. Rappelle-toi France-Algérie : je criais 'Algérie-Algérie
!'. Je pensais 'France !'. Le dilemme nest pas nouveau.
En 1958, plusieurs joueurs professionnels algériens évoluant dans
des grands clubs français quittent soudainement le pays pour former à
Tunis le Onze du FLN. Parmi eux, Rachid Mekhloufi, lune des
gloires de Saint-Etienne, et Moustapha Zitouni, figuraient dans la sélection
tricolore qui préparait alors le Mondial en Suède. Le réalisateur
Cheikh Djemaï a retrouvé ces joueurs, dont certains sont revenus
en France après la guerre, et leur a consacré un documentaire,
La Mémoire retrouvée : Onze du FLN ( 52mn-2002, co-production
Lilith Prod./France 2). Ils ne renient rien de leur engagement pour lindépendance.
Dans le même temps, un personnage comme Rachid Mekhloufi témoigne
de son enracinement dans sa ville, Saint-Etienne, avec aisance et sérénité.
Il dégage une impression de force tranquille, à contre-courant
de la fureur des débats autour de la guerre des mémoires,
à contre-courant aussi des discours tonitruants et empruntés sur
lintégration par le sport.
Des discours choquants pour les anciens. Michel Platini raconte ainsi, dans
LHumanité du 9 décembre 2005, comment il a failli insulter
un élu le présentant en toute bonne foi comme un bon
exemple dintégration. En 1998, je me suis dit : 'Tiens,
des gens ont découvert que la France était comme cela'. Ces
personnes ne regardent pas beaucoup autour deux.

Le dilemme des Portugais de France
Le Parisien - 3 juillet 2006
Sur les Champs-Elysées, la spectaculaire sortie des Portugais de
leur quant-à-soi
Regarder autour de soi peut en effet permettre den savoir davantage
sur létat de la société française et des communautés
qui la composent, notamment à loccasion de la ferveur populaire
autour du football. Avec les matchs contre lEspagne, le Portugal ou lItalie,
les médias ont fait une immersion dans les communautés originaires
de ces pays mais installées depuis longtemps en France. Reportages et
portraits insistent sur le tiraillement entre attachement sentimental à
léquipe du pays dorigine et reconnaissance de la France comme
patrie dadoption. A partir de lévocation de querelles entre
amoureux ou entre copains, on découvre aussi la réalité
de nombreux couples mixtes et la socialisation multiculturelle dans des clubs
locaux tel le Créteil-Lusitanos. Mais cest surtout la spectaculaire
sortie des Portugais de leur quant-à-soi, après leur victoire
sur lAngleterre le samedi 1er juillet, qui détonnera. Drapeaux
au vent, les supporters du Portugal ont fait irruption de partout pour converger
vers les Champs-Elysées, où ils ont été plus tard
rejoints par les supporters français après la belle victoire des
Bleus sur le Brésil. On a alors assisté sur place à des
scènes de fraternisation mémorables entre supporters des deux
camps, et cela quand bien même ils allaient se retrouver face-à-face
quelques jours plus tard pour la demi-finale France-Portugal.

Les Inrockuptibles du 18 juillet
Citoyen Thuram s'exprime contre les expulsions des sans-papiers
Nouvelle citoyenneté footballistique
Tout à la célébration de la victoire française,
les médias ont été discrets sur cet événement.
Il nen demeure pas moins stimulant pour une réflexion approfondie
sur la question du patriotisme footballistique, envisageable au-delà
du seul prisme black-blanc-beur. On ne construit pas du
patriotisme sur du football, affirme Alain Finkielkraut dans Le
Figaro (8-9 juillet). Les supporters de tous les pays se conduisent
de la même manière, alors que le patriotisme, cest lexaltation
des spécificités culturelles. Le philosophe, décrié
pour ses prises de positions sur une équipe black-black-black
(cf. Haaretz du 18 novembre 2005 et Le Monde daté 24 et
27-28 novembre 2005), traque lillusion de nation. Mais, en 1995 déjà,
le sociologue Christian Bromberger analysait comme une nouvelle partisanerie
les modes didentification aux équipes de football, locales ou nationales
(cf. Christian Bromberger, Le match de football, Maison des sciences
de lhomme, Paris, 1995). De ce point de vue, lidentification nest
plus seulement nationale, elle est avant tout citoyenne.
On comprend dès lors mieux la forte participation à la fête
de résidents étrangers, y compris sans-papiers ! Dans un entretien
avec lhebdomadaire Les Inrockuptibles daté du 18 juillet,
Lilian Thuram, défenseur de léquipe de France et par ailleurs
membre du Haut Conseil à lintégration, pense aussi à
eux, sinquiétant que lon accepte que des gens soient
expulsés, jallais même dire 'déportés'.
Et face à la prégnance des préjugés à lencontre
des Noirs, des Arabes et des gens issus de limmigration, il estime que
la réponse ne passe pas par le sport mais par léducation.
A lentendre, on se dit que, décidément, le football ne se
réduit plus à cet opium du peuple autrefois dénoncé
pour endormir les masses. Et ses stars françaises ne sont plus des héros
muets. Même Zidane est sorti de sa réserve en déclarant,
mercredi 12 juillet devant les téléspectateurs de TF1, que quand
on entend le vice-président du Sénat italien Roberto Calderoli
dire que léquipe de France a sacrifié sa propre
identité en alignant des Noirs, des islamistes et des communistes,
cest grave. Le racisme est un fléau que lon a envie
de combattre parce que ce nest pas digne.
Mogniss H. Abdallah
Agence IM'média