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[football] L'équipe de la France plurielle fait encore rêver !
Retour sur la Coupe du monde 2006
En 1998, l’euphorie autour de la victoire de l’équipe “black-blanc-beur” a entraîné une vision idyllique de l’intégration par le sport. Huit ans après, la France tout étonnée de se retrouver à nouveau en finale à Berlin, fête l’événement. Mais, s’ils renouent avec l’idée d’une certaine grandeur de la France forgée dans l’effort individuel et collectif, médias et commentateurs se montrent plus sceptiques. La magie Zidane ne peut plus occulter l’ampleur de la fracture sociale, des discriminations et des préjugés raciaux. Cependant, le football reste un révélateur passionnant de l’état de la société française et des communautés qui la composent. Et, au-delà des réflexes chauvins, il alimente en l’élargissant le débat sur l’identité, entre affirmations nationales et citoyenneté plurielle.


“Tous ensemble”
Journal du dimanche
- 9 juillet

“La France du football black-blanc-beur a le moral mais surveille ses arrières”, titre le quotidien gratuit 20 minutes le 4 juillet après la divine surprise de la victoire des Bleus sur le Brésil en quart de finale. A l’unisson de l’ensemble des médias, le ton est enthousiaste mais prudent. On savoure la magie de l’instant présent, sans se risquer aux déclarations dithyrambiques de 1998 sur la grandeur retrouvée du pays et sur la portée universelle du modèle politico-sportif d’intégration à la française. “En huit ans, le mythe 'black-blanc-beur' a fondu”, constate Libération, citant des gamins de banlieue pour qui le sujet serait “nul et non avenu”. “L’illusion de l’intégration n’a pas attendu les émeutes pour tomber” (Libération, 7 juillet 2006). Ce que l’on célèbre, “c’est l’équipe de France, point barre.”“Une France tout en bleu”, affiche Le Parisien du 3 juillet, photos de foules multicolores à l’appui. Le Monde, lui aussi, s’appuie sur des témoignages de terrain “sans illusion sur l’après-Mondial”, pour voir en l’équipe nationale de football le “symbole fugace d’une société qui accepterait sa diversité”. “La victoire de la France a effacé toutes les différences culturelles. Jeunes, vieux, Noirs, Blancs, tous ont crié 'Vive la France'. Cela montre que même au sein des cités, le lien à la France existe.” (Le Monde, 6 juillet).


“La France n'entonne plus le refrain black-blanc-beur”
Le Figaro -
9 juillet 2006

Les “banlieues des Bleus”
“Tous ensemble”. Ce slogan à la gloire du collectif, barre la Une du Journal du dimanche du 9 juillet. Cependant, d’après le JDD, qui consacre une pleine page aux “banlieues des Bleus”, les drapeaux accrochés aux fenêtres n’auraient aucune connotation patriotique, ils s’apparenteraient plutôt à du folklore. Et bien que la moitié des joueurs de l’équipe de France vienne de banlieues, notamment franciliennes, au-delà d’une grande joie due à des résultats sportifs inespérés, il n’y aurait pas de réelle identification aux joueurs. “Une certaine rancoeur est même perceptible” à l’encontre d’un Sylvain Wiltord, d’un Patrick Vieira ou d’un Thierry Henry. A Neuilly-sur-Marne, Trappes, ou aux Ullis, ces “vieux Bleus” n’auraient laissé aucune trace ni gardé la moindre attache. Même à la Castellane, la cité marseillaise où Zinédane Zidane a grandi, devenue un lieu de passage obligé pour des médias qui multiplient les éditions spéciales sur “le fabuleux destin” du champion, les avis sont partagés. Entre déception et amertume, d’après Le Monde (11 juillet), il y reste une icône vénérée, mais aux dires du gérant du bar-tabac, “il ne fait rien pour le quartier”. Le JDD au contraire, évoque la construction sur place d’un futur complexe omnisports, soutenu par Zidane.“Il peut aller au bout du monde, il restera d’ici”, proclament des habitants, “si fiers de Yazid”, son surnom local. A Boulogne-sur-Mer ou à Aulnay-sous-Bois, la fierté du cru s’appelle Franck Ribéry ou Allou Diarra.


Timbre “Merci les bleus” Dessin de Bruno Ghiringhelli
© La Poste

“Qui ne saute pas n’est pas français !”
Au niveau national, c’est “Zizou” qu’on admire et qu’on remercie pour avoir ressuscité le sentiment de fierté collective. Spontanément, cette fierté est associée à l’affirmation de l’identité française. “Qui ne saute pas n’est pas français”, ont entonné les supporters retrouvés. Commentateurs et dirigeants politiques embrayent aussitôt pour positiver, renvoyant dans les cordes les déclinologues et autres oiseaux de mauvais augure. En se montrant très volontaire dans son soutien à Zidane tout de suite après le fameux coup de tête contre le joueur italien Materazzi, Jacques Chirac a bien compris que le maestro resterait dans le cœur des Français. Expert en longévité politique, il sait aussi que la légende Zidane fait irréversiblement partie du récit national.
On est loin du temps où, après les sifflets à l’encontre de la Marseillaise et de l’envahissement du terrain du match France-Algérie, début octobre 2001, certains sommaient le joueur de choisir son camp. “Oui, on aimerait que Zidane, qui ne cache pas sa tendresse pour l’Algérie de ses racines, se dise clairement français. C’est-à-dire uniquement français” (Ivan Rifol, Le Figaro, 13 octobre 2001). Aujourd’hui encore, la présence de drapeaux algériens au milieu d’une foule arborant massivement l’emblème bleu-blanc-rouge intrigue. Mais justement, elle témoigne d’une cohabitation complexe d’identités plurielles dans un même élan rassembleur, qui à son tour questionne les représentations de soi à l’étroit dans des identités figées. Dans Beur-blanc-rouge, une comédie de Mahmoud Zemmouri (2006), le personnage principal interprété par Yasmine Belmadi “ne jure que par l’Algérie qu’il ne connaît même pas” (cité dans “Foot jeunesse accro”, Respect n° 11, juillet 2006). Magyd Cherfi, l’ex-leader du groupe Zebda, exprime comment il a vécu ce paradoxe identitaire lors du match de 2001, dans Livret de famille (Actes Sud) : “J’essaye de me rendre à l’évidence : je suis un putain de blaireau bien français. Rappelle-toi France-Algérie : je criais 'Algérie-Algérie !'. Je pensais 'France !'. Le dilemme n’est pas nouveau. En 1958, plusieurs joueurs professionnels algériens évoluant dans des grands clubs français quittent soudainement le pays pour former à Tunis le “Onze du FLN”. Parmi eux, Rachid Mekhloufi, l’une des gloires de Saint-Etienne, et Moustapha Zitouni, figuraient dans la sélection tricolore qui préparait alors le Mondial en Suède. Le réalisateur Cheikh Djemaï a retrouvé ces joueurs, dont certains sont revenus en France après la guerre, et leur a consacré un documentaire, La Mémoire retrouvée : Onze du FLN ( 52mn-2002, co-production Lilith Prod./France 2). Ils ne renient rien de leur engagement pour l’indépendance. Dans le même temps, un personnage comme Rachid Mekhloufi témoigne de son enracinement dans sa ville, Saint-Etienne, avec aisance et sérénité. Il dégage une impression de force tranquille, à contre-courant de la fureur des débats autour de la “guerre des mémoires”, à contre-courant aussi des discours tonitruants et empruntés sur l’intégration par le sport.
Des discours choquants pour les anciens. Michel Platini raconte ainsi, dans L’Humanité du 9 décembre 2005, comment il a failli insulter un élu le présentant en toute bonne foi comme “un bon exemple d’intégration”. “En 1998, je me suis dit : 'Tiens, des gens ont découvert que la France était comme cela'. Ces personnes ne regardent pas beaucoup autour d’eux.”


“Le dilemme des Portugais de France”
Le Parisien - 3 juillet 2006

Sur les Champs-Elysées, la spectaculaire sortie des Portugais de leur quant-à-soi
Regarder autour de soi peut en effet permettre d’en savoir davantage sur l’état de la société française et des communautés qui la composent, notamment à l’occasion de la ferveur populaire autour du football. Avec les matchs contre l’Espagne, le Portugal ou l’Italie, les médias ont fait une immersion dans les communautés originaires de ces pays mais installées depuis longtemps en France. Reportages et portraits insistent sur le tiraillement entre attachement sentimental à l’équipe du pays d’origine et reconnaissance de la France comme patrie d’adoption. A partir de l’évocation de querelles entre amoureux ou entre copains, on découvre aussi la réalité de nombreux couples mixtes et la socialisation multiculturelle dans des clubs locaux tel le Créteil-Lusitanos. Mais c’est surtout la spectaculaire sortie des Portugais de leur quant-à-soi, après leur victoire sur l’Angleterre le samedi 1er juillet, qui détonnera. Drapeaux au vent, les supporters du Portugal ont fait irruption de partout pour converger vers les Champs-Elysées, où ils ont été plus tard rejoints par les supporters français après la belle victoire des Bleus sur le Brésil. On a alors assisté sur place à des scènes de fraternisation mémorables entre supporters des deux camps, et cela quand bien même ils allaient se retrouver face-à-face quelques jours plus tard pour la demi-finale France-Portugal.


Les Inrockuptibles du 18 juillet
“Citoyen Thuram” s'exprime contre les expulsions des sans-papiers

Nouvelle citoyenneté “footballistique”
Tout à la célébration de la victoire française, les médias ont été discrets sur cet événement. Il n’en demeure pas moins stimulant pour une réflexion approfondie sur la question du patriotisme footballistique, envisageable au-delà du seul prisme “black-blanc-beur”. “On ne construit pas du patriotisme sur du football”, affirme Alain Finkielkraut dans Le Figaro (8-9 juillet). “Les supporters de tous les pays se conduisent de la même manière, alors que le patriotisme, c’est l’exaltation des spécificités culturelles”. Le philosophe, décrié pour ses prises de positions sur une équipe “black-black-black ” (cf. Haaretz du 18 novembre 2005 et Le Monde daté 24 et 27-28 novembre 2005), traque l’illusion de nation. Mais, en 1995 déjà, le sociologue Christian Bromberger analysait comme une nouvelle “partisanerie” les modes d’identification aux équipes de football, locales ou nationales (cf. Christian Bromberger, Le match de football, Maison des sciences de l’homme, Paris, 1995). De ce point de vue, l’identification n’est plus seulement nationale, elle est avant tout citoyenne.
On comprend dès lors mieux la forte participation à la fête de résidents étrangers, y compris sans-papiers ! Dans un entretien avec l’hebdomadaire Les Inrockuptibles daté du 18 juillet, Lilian Thuram, défenseur de l’équipe de France et par ailleurs membre du Haut Conseil à l’intégration, pense aussi à eux, s’inquiétant que “l’on accepte que des gens soient expulsés, j’allais même dire 'déportés'”. Et face à la prégnance des préjugés à l’encontre des Noirs, des Arabes et des gens issus de l’immigration, il estime que “la réponse ne passe pas par le sport mais par l’éducation”. A l’entendre, on se dit que, décidément, le football ne se réduit plus à cet “opium du peuple” autrefois dénoncé pour endormir les masses. Et ses stars françaises ne sont plus des “héros muets”. Même Zidane est sorti de sa réserve en déclarant, mercredi 12 juillet devant les téléspectateurs de TF1, que quand on entend le vice-président du Sénat italien Roberto Calderoli dire que l’équipe de France “a sacrifié sa propre identité en alignant des Noirs, des islamistes et des communistes”, c’est grave. “Le racisme est un fléau que l’on a envie de combattre parce que ce n’est pas digne”.

Mogniss H. Abdallah
Agence IM'média
[28/09/2006]

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