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[cinéma] Indigènes : au-delà du film, un événement politico-médiatique
Rendre justice aux soldats “oubliés de l’histoire” de France. La générosité du propos porté par le film Indigènes a séduit la presse écrite et audiovisuelle, qui a pris le parti d’amplifier l’événement constitué par la concomitance de sa sortie en salle et l’annonce par le gouvernement de la revalorisation des pensions des anciens combattants des colonies. Au-delà du film lui-même, quelque peu relégué au second plan par la critique, c’est l’identification à l’emblème national de Jamel Debbouze et sa bande d’acteurs qui fait la Une, prolongeant une “émotion particulière” et un débat public sur un mode plutôt consensuel.

Indigènes
Indigènes © DR

“La voix de la nation
En raison du succès du film Indigènes, n°1 au box office avec déjà près de 2 millions d’entrées, Arlette Chabot, la patronne de l’info à France 2, a décidé de dédier l’émission “A vous de juger” du 19 octobre au thème de la réconciliation et de l’intégration, sous le titre : “Qu’est-ce qu’être français aujourd’hui ?”. Avec pour toile de fond une idée, répétée dans sa bande annonce: si un film peut faire avancer les choses, tel un accélérateur de l’histoire, combien d’autres faudra-t-il en faire pour en finir avec les inégalités persistantes ? Une interrogation récurrente à la veille de “l’anniversaire” redouté des émeutes de 2005, qui pousse même Télérama à imaginer la suite du programme “au ciné-club de l’Élysée” (Politiques-fictions, 4 octobre).
En attendant, “l’émotion particulière autour du film Indigènes continue”, se réjouit Arlette Chabot, bien plus souriante, compréhensive et consensuelle que d’habitude dans l’animation de ce débat télévisé pour une fois fort policé. Les assauts d’amabilités entre les invités, dont le réalisateur Rachid Bouchareb, Samy Naceri, Bernard Blancan et Sami Bouajila (trois des cinq acteurs ayant obtenu le prix collectif d’interprétation masculine au dernier festival de Cannes), ainsi que Max Gallo et Philippe Séguin, laissent une impression quasi surréaliste de communion nationale. Jamel Debbouze, absent physiquement, y est cependant pour beaucoup dans cet état d’esprit. La spectaculaire couverture que lui consacre Le Nouvel Observateur du 28 septembre, rejaillit ainsi dans le décor du plateau : on y redécouvre  un portrait rieur du comédien préféré des Français fondu dans le drapeau bleu-blanc-rouge. Sur une chemise blanche de circonstance soulignant visuellement cette incrustation, l’hebdomadaire met en exergue une sorte de profession de foi : “Pourquoi j’aime la France”. Dans les pages intérieures, un journaliste laudateur ne craint pas l’emphase : “Il était la voix de Rodney le hamster dans Docteur Dolittle ; dans Indigènes, il est la voix de la nation.” Après ses inévitables pitreries, le comédien lui, se fait sentencieux : “Sérieusement, aucun homme politique ne nous fera changer d'avis sur notre terre et nos racines. Il faut compter avec nous. On est une force vive de ce pays.”


Jamel Debbouze
© Im'média


Un récit simpliste ?

Le message résonne comme en écho aux variations sur le thème “la France, tu l’aimes ou tu la quittes” brandi par une partie de l’échiquier politique, mais aussi aux soupçons de “communautarisme” portés à l’encontre du film Indigènes et de ses acteurs. A contre-courant de l’unanimisme ambiant, l’édition du 21 septembre de L'Express s’en prend au réalisateur Rachid Bouchareb qui “a écrit un récit simpliste, accusant la France” et pointe les “inexactitudes historiques” de certaines déclarations de Jamel Debbouze. “Faut-il avoir honte d’être français ?”, s’exclame le magazine en traçant un parallèle entre la sortie du film et la publication simultanée de La Tyrannie de la pénitence, le nouvel essai de Pascal Bruckner, et en fustigeant sous la plume d’Éric Conan le “lessivage de la mémoire nationale” et “la culpabilité générale” d’une France qui doute. Pourtant, même Bruckner en convient : “Ce film a été présenté en France comme un geste d’accusation contre nous. Il me semble qu’il s’agit là d’un contresens”, affirme-t-il dans Le Parisien (16 octobre 2006). “Indigènes est au contraire un appel à la réconciliation”.

“La caméra est du côté indigènes, c’est leur histoire” (Rachid Bouchareb)
De fait, Rachid Bouchareb et Jamel Debbouze n’ont de cesse de répéter qu’Indigènes n’a pas de vocation revancharde. “C’est un acte général d’affirmation de notre identité française, pour tous les fils de l’immigration !”, déclare le réalisateur à Libération (25 septembre). L’histoire redécouverte des grands-parents doit d’abord constituer une source de fierté, en offrant aux petits frères “des héros qui nous ressemblent” insiste Jamel Debbouze. Son propos se veut rassurant, comme lui-même se dit désormais rassuré sur l’avenir. “Aujourd’hui, il y a un film réalisé par un fils d’immigré, avec quatre fils d’immigrés, qui raconte notre histoire d’immigrés, une histoire commune avec celle de la France  On fait partie intégrante de l’album de famille national”, s’extasie-t-il devant micros et caméras. “Je voudrais juste qu’on nous prenne plus en considération”, ajoute-t-il sur le plateau de David Pujadas, lors du 20H de France 2, le 27 septembre.
Son “nous” assumé passe par une réaffirmation de la légitimité de la présence des enfants d’immigrés dans le pays, qui récuse à la fois toute posture victimaire et l’injonction à “l’intégration”, un mot que le comédien dit “détester” (Le Monde, 26 septembre). “Pardon, mais je suis plus légitime qu’un petit-fils de collabo”, lâche-t-il dans Le Figaro Madame. “On a envie de dire : 'Mais vous êtes fous ! Arrêtez de me donner des leçons ! Je suis français.'” (Le Parisien, 27 septembre).



Rachid Bouchareb, réalisateur d'Indigènes sur le plateau de l'émission “A vous de juger” le 19 octobre
© France 2


Les historiens, partagés entre velléités polémiques et reconnaissance d’une “légitime et utile reconquête du passé qui devient légende”.
Ce ton assimilé à de la défiance, pointant par moments dans les interventions publiques des acteurs lors de la tournée de promotion du film, leur sera parfois reproché. D’autant que, pour leurs détracteurs, il reposerait sur une vision trop partisane, voire idyllique, du rôle et des motivations réelles des soldats des ex-colonies. Et puis tous les enfants d’immigrés ne sont pas des descendants de soldats de l’armée française ayant libéré “la mère patrie” et l’Europe du joug nazi !
Beaucoup de ces “libérateurs” auraient été enrôlés de force et leur nombre serait moins important qu’annoncé. Certains tirailleurs auraient continué à servir l’Empire colonial en Indochine et même en Algérie, combattant leurs propres frères. Par ailleurs, l’opinion répandue selon laquelle les tirailleurs d’Afrique étaient envoyés en première ligne pour servir de “chair à canon” sur les champs de bataille, est réfutée par des historiens comme Daniel Lefeuvre, auteur de Pour en finir avec la repentance (Flammarion, 2006). Benjamin Stora relativise aussi dans un entretien au journal Le Monde (26 septembre) les injustices dans l’armée : “Si les indigènes en question restent victimes de discrimination sous l'uniforme, ils découvrent aussi le respect des Occidentaux. L'armée reste l'armée, avec ses codes, ses rites, son machisme, ses humiliations… Mais l'armée est moins bloquée, moins raciste que la société coloniale. On y reconnaît le prix du sang, on y pratique la fraternité des armes.”
Max Gallo a certes, lui aussi, des réserves sur le plan historique, mais c’est “secondaire” par rapport à “un film nécessaire, légitime et utile qui crée une légende qui permet de comprendre l’histoire, et permet un imaginaire qui relie très fortement aux réalités d’aujourd’hui”. Sur le plateau de l'émission “A vous de juger”, l’écrivain manifestement ému est approuvé par Philippe Séguin qui dit “j’aime ce film”. Évoquant sa “différence intérieure” et son attachement aux deux rives de la Méditerranée, ce gaulliste historique ajoute : “Nous profitons de ce que vous faites, pour prendre notre part à la reconnaissance”. Une manière de dire que la dynamique propulsée par Indigènes a un effet d’entraînement qui s’étend à d’autres composantes de la population. Il est intéressant de noter à ce propos que Harkis, le documentaire d’Alain Tasma, diffusé le mardi 10 octobre sur France 2, a été vu par 6,2 millions de téléspectateurs, soit 26,2 % de part d’audience (source Médiamétrie).


Chibanis © Im'média

Les Chibanis, ces héros positifs  
Dans ce concert de bons sentiments, même quelques voix discordantes, rappelant “l’hypocrisie de l’histoire”, les massacres de Sétif le 8 mai 1945 ou ceux du 17 octobre 1961 à Paris, ne parviennent pas à crisper l’atmosphère. Au contraire. Rachid Bouareb promet une suite au film, qui abordera bien la guerre d’indépendance. Sami Bouajila lui, répond à un récalcitrant : “C’est super, il le dit très sereinement et clairement. Il ne faut pas avoir peur de ça. Il faut qu’on arrive à se regarder en face”. Et la sérénité dont il parle n’est pas un vain mot. Elle lui a été transmise par ces chibanis qui racontent  leur histoire avec une dignité qui force le respect. Tel Ammar Fennouh, filmé à Alger pour France 2 : “Moi j’ai perdu des morceaux de mon corps [les deux jambes], mais Dieu merci, la France n’a pas perdu la guerre. On a fait ce qu’il fallait faire”. Les jeunes, agglutinés autour des anciens, les écoutent avec passion. Suivant les recommandations de Rachid Bouchareb, ils iront nombreux dans les archives fouiller leur propre histoire. Et méditeront sans doute le message déclamé à l’écran par le caporal Abdelkader, qui soixante ans après se retrouve en solitaire dans un foyer Sonacotra : “il est temps que les choses changent pour nous aussi !”.

Mogniss H. Abdallah
Agence IM'média
[24/10/2006]

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