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[États-Unis] L'inavouable racisme de l'Amérique vue par Michael Moore
Diffusion de L'Amérique de Michael Moore, l'inavouable vérité sur Planète.
Michael Moore accède à la notoriété mondiale avec son film documentaire Bowling for Columbine. Entre show et jeu télévisé, il reproduit dans des films les codes de la société du spectacle à l'américaine. Ses extravagances anticapitalistes et antiracistes permettent de mieux appréhender les racines du mal américain. Planète diffuse jusqu'au 10 octobre, 24 épisodes de la série télévisée The Awful truth. À partir du 7 novembre, Canal Plus multidiffuse Bowling for Columbine.


Michael Moore accède à la notoriété mondiale avec son film documentaire Bowling for Columbine, remarqué au festival de Cannes en 2002, couronné d'un César puis d'un Oscar le 24 mars 2003, en pleine guerre contre l'Irak. Ce réalisateur américain autodidacte, à la façon du self-made man, journaliste-écrivain et entertainer humoriste, a aussi un faible pour la télévision. En 1992, il réalise Pets or Meat, retour à Flint, un remake pour la petite lucarne de Roger& me, premier film où il éprouve déjà sa méthode one man show et son style d'Américain moyen réclamant des comptes aux patrons des multinationales.“Le système étant ce qu'il est, jouons avec et profitons-en pour nous marrer un bon coup”, clame-t-il. En 1994, il lance TV Nation, une série de magazines de télévision. ll est tout à la fois présentateur, réalisateur, enquêteur, co-producteur. En 1999, il récidive avec The Awful truth, diffusé sur la chaîne américaine Bravo (réseau NBC), “entre Play Boy et Cartoon TV”. En France, Planète câble diffuse jusqu'au 10 octobre 2003, 24 épisodes de cette “république démocratique du peuple de la télévision” et, à partir du 7 novembre, Canal Plus multidiffuse Bowling for Columbine.

C'est en travaillant sur un épisode intitulé “Teen sniper school”(école de tir pour adolescents) de sa série télévisée The Awful truth (littéralement “la Terrible vérité”), qu'éclate le drame de Columbine. Deux lycéens abattent alors douze élèves et un professeur avant de mourir à leur tour. Michael Moore ne cesse de s'interroger sur la violence inouïe de la société états-unienne, et sur la culture de la peur qui la sous-tend. Une violence qui gangrène le pays, et que les Américains plaquent à l'étranger. L'Amérique exporte ainsi à travers le monde et son modèle de violence et sa propre violence. Le réalisateur reviendra sur ce sujet avec son film Fahrenheit 11/9, consacrée à l'aventure irakienne, qu'il termine actuellement. Un nouveau pavé dans la maison Bush à l'orée de la campagne électorale pour les présidentielles 2004.


Vraies peurs et peurs imaginaires

“Nous ne savons plus faire la différence entre nos vraies peurs et nos peurs imaginaires”
, s'inquiète-t-il. La National Rifle Association (NRA) - il dispose d'une carte de membre - aurait ainsi été créée pour le droit des Blancs à se défendre contre les Noirs. Exagération délibérée ? Dans un épisode de sa série télévisée, les policiers de New York à la gâchette trop facile en prennent pour leur grade : “Dans ce pays, explique Michael Moore à un passant, on peut avoir des hallucinations sans prendre de drogue. Il suffit de regarder un Noir et d'avoir des idées bizarres. Depuis quelque temps, dès qu'un policier voit un Noir, c'est comme s'il voyait un monstre. A chaque fois qu'il voit un Noir avec un objet dans la main, il voit un pistolet. Une nuit, quatre policiers ont vu la même chose au même moment. Et ils ont tiré 41 balles. Une fois de plus, ce n'était pas un pistolet, mais un porte-feuille. Noir.”Amadou Diallo est mort. Tout comme Jerome Richardson, André Burguess et tant d'autres. Pour dénoncer ces crimes manifestement racistes, Michael Moore se livre à une mise en scène d'un très loufoque happening de rue : il organise un “programme africain-américain d'échange de porte-feuilles”, conseille à tous les Noirs de ne porter que des objets orange fluo et de marcher dans la rue les bras en l'air dès qu'ils aperçoivent un uniforme. Les policiers qui assistent incrédules à cette version nord-américaine du “théâtre de l'opprimé”, laissent faire. Ils n'en pensent certainement pas moins.


“Apartheid : the american style”

Pour montrer comment le racisme anti-Noirs imprègne l'imaginaire américain dès la tendre enfance, Michael Moore a recours à une fable. Accompagnée par son père, une adorable fillette est accueillie à la fondation “faites un voeu, et il sera exaucé”. La gamine demande alors un bûcher devant une maison de Noirs. A l'image, se profile l'ombre des exactions du Ku Klux Klan. Emerveillée devant le feu, la petite exprime sa haine le plus naturellement du monde. Le responsable de la fondation, qui a d'abord esquissé un refus sur le mode “ce n'est pas politiquement correct”, a vite cédé devant l'indignation du père, ulcéré à l'idée de ne pas satisfaire au desiderata de sa fille. Michael Moore dénonce également ici toute l'hypocrisie des Blancs, thème récurrent chez lui. Dans un autre sujet sous forme de message aux Blancs sud-africains nostalgiques du “bon vieux temps”, il explique avec son éternel air débonnaire en quoi l'apartheid à l'américaine est supérieur. “Nous avons créé l'illusion d'une harmonie raciale tout en maintenant notre domination. Comment avons-nous réussi ? En faisant semblant d'être antiracistes. Dans chaque ville, une rue porte le nom du grand leader noir Martin Luther King Jr, sans oublier les écoles. Il y a même un jour férié en son honneur !”

Parmi ses souvenirs d'enfance, Michael Moore raconte comment des gamins ont sauté de joie à l'annonce de l'assassinat du pasteur. Alors, face aux actes racistes d'aujourd'hui, il devient hargneux. Comme pour cette histoire de taxis new-yorkais qui ont refusé de prendre à bord le célèbre acteur noir Danny Glover. Qu'à cela ne tienne ! Le présentateur de The Awful Truth loue un de ces fameux taxis jaunes, et parcourt les rues de la “grande pomme”. Tout d'un coup, pince sans rire, il refuse systématiquement de prendre des Blancs, éberlués devant ce racisme à l'envers. En revanche, il prend tous les Noirs. A une de ses passagères, il demande :
“- Combien de taxis ont refusé de vous prendre avant moi ?
- Trois, dit-elle.
- Et bien cela vous fera trois dollars de moins la course.”



Holiday Inn, une “plantation moderne”

Michael Moore a construit sa réputation sur son style si particulier de gros et hirsute citoyen américain moyen en jean-baskets et casquette de baseball, jovial comme un lascar ayant du mal à sortir de l'adolescence, qui harcèle les patrons des multinationales pour interpeller leur (bonne) conscience face aux conséquences sociales et environnementales de leur politique économique faite de licenciements, de délocalisations et d'exploitation forcenée de la nature et des hommes. On l'a vu poursuivre le patron de General Motors dans Roger& me, ou encore celui de Nike dans The Big One. Il affectionne aussi le rôle de “Corporate Cop”, évocation d'une brigade chargée de la lutte contre le crime d'entreprise pas assez diligente à son goût. Apprenant que le gérant d'un Holiday Inn de Minneapolis a dénoncé ses employés mexicains sans-papiers à l'INS (service de l'immigration et de la naturalisation) en guise de représailles pour avoir osé monter un syndicat réclamant une augmentation de salaire, Michael Moore se met en chasse. Il mène une rapide enquête d'hygiène et de sécurité dans l'hôtel, dénonce à son tour le gérant aux services d'hygiène et entreprend un de ses longs périples à travers le pays pour interpeller les centres de pouvoir. Il ira plaider la cause des employés sans-papiers jusqu'au bureau de l'INS à Washington DC, devisant avec un de ses patrons sur l'extraordinaire aventure des premiers migrants clandestins arrivés à bord du May Flower qui ont formé le grand peuple américain. Finalement, le Holiday Inn sera condamné à différentes broutilles l'obligeant à se mettre en conformité avec la règlementation hygiène et sécurité, mais la compagnie devra aussi verser une indemnité de 72 000 dollars aux employés qui, en outre, obtiendront un accord de séjour par l'INS.

Ce type de petites victoires, Michael Moore les savoure. On pourra critiquer son égocentrisme et sa propension à jouer les redresseurs de tort solitaire distribuant les bons et les mauvais points. Sa manie de prendre les gens à la gorge peut agacer, tout comme le côté démonstratif, répétitif et systématique de sa démarche. Cynique, démagogue, manipulateur, n'en fait-il pas trop? Entre show et jeu télévisé, il reproduit les codes de la société du spectacle à l'américaine. Il n'empêche. Ses extravagances anticapitalistes et antiracistes permettent de mieux appréhender les racines du mal américain. Il donne même des raisons d'espérer. Et il a trouvé son public, aux Etats-Unis et à l'étranger, un public qui va bien au-delà des cercles critiques habituels. A suivre donc.
Mogniss H. Abdallah
[02/10/2003]

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