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[portugais] La photo déchirée, chronique d’une émigration clandestine
Documentaire de José Vieira diffusé vendredi 5 mars 2004 sur France 2 à 1h15
Les années 60. Le Portugal vit sous lemprise dune
dictature obscurantiste, s'isole et s'enlise dans des guerres coloniales. Par
dizaines de milliers, fuyant la misère, le service militaire et la répression
salazariste, des hommes et des femmes fuient alors clandestinement le pays.
Après la traversée des frontières espagnoles et françaises
au péril de leur vie, en barque, à pied à travers la montagne
ou cachés dans des camions, beaucoup débarquent gare dAusterlitz
à Paris. 9 sur 10 sont sans-papiers. La photo déchirée,
film documentaire écrit et réalisé par José Vieira,
entre souvenirs denfance, témoignages dimmigrés portugais
retraités au pays et images darchives, dresse la chronique de cette
émigration clandestine.

Difficile dimaginer que les migrants portugais réputés
bien intégrés aujourdhui aient vécu les mêmes
affres que les clandestins se pressant aux portes de lEurope du XXIè
siècle. Et pourtant, les gens du Saltosont aussi passés
par là, ce qui permet au réalisateur denvisager une communauté
dexpérience entre les migrants portugais et les maghrébins
des bidonvilles hier, et les sans-papiers aujourdhui.
Limmigration portugaise, aujourdhui, ne fait guère parler delle.
Elle sest banalisée. Lidée que les portugais se sont
intégrés plus facilement que les migrants extra-communautaires récents
parce quils sont de culture européenne et catholique est devenue
un lieu commun. Pourtant, lémigration portugaise na pas été
un long fleuve tranquille. Dans les années 60, le patronat français
avait besoin dune main-duvre nombreuse pour construire la nouvelle
société rêvée par Chaban-Delmas sur fond durbanisme
débridé. Le Portugal, lui, vivait sous lemprise dune
dictature obscurantiste perdurant depuis les années 30. Lisolement
et les guerres coloniales en Afrique avait rendu le pays exangue.

Un plébiscite par les pieds
Par dizaines de milliers, fuyant la misère, le service militaire et la
répression salazariste, des hommes et des femmes fuient alors clandestinement
le pays. Après la traversée des frontières espagnoles et
françaises au péril de leur vie, en barque, à pied à
travers la montagne ou cachés dans des camions, beaucoup débarquent
gare dAusterlitz à Paris. 9 sur 10 sont sans-papiers. En avril 1965,
on dénombre 120 000 portugais en France. Dix ans plus tard, ils seront
800 000, dont près de cent mille insoumis. Paysans illettrés, élevés
dans le culte du travail et du sacrifice, ils viennent sentasser dans les
baraques insalubres des bidonvilles, au pied des chantiers où
ils construisent les cités radieuses de demain. Entre la peur
dun possible refoulement du territoire en vertu dune circulaire datant
de 1960 et les sollicitations insistantes du patronat du bâtiment, les immigrés
portugais travaillent dur pour un maigre salaire. Et la question des papiers de
travail et de séjour reste une obsession permanente, dautant que
le gouvernement français alterne politique de régularisations et
menaces dexpulsion, notamment dans le cadre daccords avec le pays
dorigine pour contrôler limmigration.
Autant de situations qui rappellent fortement celle des sans-papiers daujourdhui.
A la différence près quil sagit désormais dafricains,
dasiatiques ou deuropéens de lEst. Dans son documentaire
La photo déchirée, consacré à lémigration
clandestine portugaise, José Vieira souligne ce parallèle, à
travers la campagne de presse, entre stigmatisation et compassion, qui dans les
années 60 en rajoutait : Paris-Match titrait ainsi sur Le
trafic des Portugais, les journaux multipliaient les manchettes sur les
clandestins interceptés, ces Portugais désespérés,
dans un total dénuement, etc. Des formules qui rappellent étrangement
Brindisi, Gibraltar, Sangatte et le tunnel sous la Manche. Mais ce qui est touchant
demblée dans le portrait sobre et attachant des immigrés portugais
ici filmés, cest leur lucidité face à la situation
actuelle :Je vois ça et je pleure en pensant à ce que jai
enduré, dit ainsi un ex-clandestin, ému par les réfugiés
africains qui tentent leur chance dans le détroit de Gibraltar. Ce
que jai vécu, dautres le vivent maintenant.
Souvenirs denfance revisités par la mémoire collective
José Vieira avait sept ans lorsquil est venu en France rejoindre
son père. Il se souvient avec plus ou moins dacuité du bidonville,
dune éducation prodiguée par le consulat tout à la
gloire de lempire colonial et dun catéchisme inculquant la
soumission. Comme un homme qui court après ses souvenirs denfance
et qui simagine que cest peut-être en cherchant son histoire
dans celle des autres que lon retrouve une mémoire collective,
il retourne au Portugal pour rencontrer ces immigrés rentrés au
pays après une vie de labeur qui ne leur a pas permi de vivre une retraite
convenable en France. Bons vivants, ces derniers se livrent volontiers, sans héroïsme
démonstratif, mais avec la force d'une expérience de vie pleine
et assumée. Le temps des photos endimanchées envoyées au
pays pour entretenir lillusion dune émigration au paradis
semble bien loin. Les témoignages recueillis tournent à la discussion
de groupe dans un café ou un commerce pépère. Les uns et
les autres sinterpellent, leurs narrations se complètent. Les blagues
fusent sur des histoires dignes de La valise en carton de Linda de Suza,
mais lombre du passeur qui orchestrait, moyennant finances, le grand
saut vers lexil marque toujours les mémoires. Elle est symbolisée
par une photo déchirée en deux. Le passeur en gardait une
moitié et nous on emmenait l'autre moitié avec nous, raconte
un clandestin dantan. Une fois arrivé, on envoyait cette
moitié à notre famille pour prouver que l'on était bien arrivé.
Alors la famille payait le passeur.
La culture des gens du Salto
Les souvenirs denfance de José Vieira sappuient aussi sur des
images darchives de télévision (ORTF, Ina, Radio-télévision
portugaise
) et sur des films de cette période. Au début des
années soixante-dix, les actualités filmées ne se résumaient
pas à la mise en valeur grandiloquente de lindustrie française
du bâtiment. Certains reporters dimages se sont indignés des
conditions de logement et de relégation sociale des immigrés. Les
extraits de films documentaires ou de fiction - O Salto, le Saut , de Christian
de Chalonge (1967) ; Lorette et les autres, de Dominique Dante (1971) ;
Étranges étrangers, de Marcel Trillat et Frédécric
Variot, (1970) - témoignent au passage dune filiation du réalisateur
avec un certain cinéma de limmigration engagé peu disponible
au public aujourdhui. Du coup, on a envie de les voir ou de les revoir.
José Vieira nentend pas en rester là. Il planche sur un prolongement
de La Photo déchirée, pense à une déclinaison
DVD qui lui permettrait dajouter sous forme de bonus des portraits-odyssées
de gens du Salto, des chansons anti-militaristes ou anti-colonialistes
produites dans limmigration, etc. Un travail décriture sur
les mémoires et lhistoire, développé avec une association
justement nommée Mémoire vive.
Mogniss H. Abdallah Agence IM’média
[23/02/2004]
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Rubrique portrait :
José Vieira. La mémoire qui flanche - [5/11/2005] - Lire
Rubrique cinéma :
Gens du Salto - Les films de José Vieira en DVD - [3/11/2005] - Lire
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