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[télévision] “Écrans pâles ? Diversité culturelle et culture commune dans l’audiovisuel”
Donner plus de couleurs à la télévision française
Le 4 septembre dernier, Le Monde publiait sous le titre 'Écrans pâles ?' une lettre ouverte à Dominique Baudis, président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), dans laquelle Zaïr Kedadouche, membre du Haut conseil à l'intégration (HCI), invitait à “ne pas donner à travers le prisme de la télévision une image fausse de la réalité de la société française”. Le CSA, le HCI et le Fasild (Fonds d'action et de soutien pour l'intégration et la lutte contre les discriminations) ont souhaité donner une suite à ce questionnement en organisant un colloque lundi 26 avril à l’Institut du monde arabe (Ima) où dirigeants de chaînes, producteurs, journalistes, acteurs, associations, ... ont pu plancher sur la question de la diversité culturelle à la télévision.

“Ecrans pâles ?”
La forme interrogative prête à sourire, tant est de notoriété publique le décalage entre la diversité culturelle de la société française et sa représentation à la télévision. Mais les mentalités sont en train d’évoluer. C’est en tout cas ce qui se répète avec insistance dans les travées de l'auditorium de l’Institut du monde arabe (Ima) où, lundi 26 avril 2004, 400 personnes se pressent pour écouter les patrons des grandes chaînes qui planchent sur le sujet. Etienne Mougeotte, vice-président de TF1, paraît à son aise, conforté par l’annonce selon laquelle , en la matière, “les chaînes privées ont pris de l’avance” (titre d’un article dans Le Figaro du jour qui consacre une pleine page à l’événement). La prise de conscience “black-blanc-beur ” de sa chaîne remonterait à la victoire de l’équipe de football française en 1998, et se manifeste en particulier dans les programmes de télé-réalité ou encore sur La Chaîne Info (LCI). Certains verraient même bien la présentatrice vedette de LCI Christine Kelly, d’origine antillaise, animer le journal de 13h sur TF1. M 6, elle, met en valeur la participation des jeunes issus de l’immigration à ses émissions de variété : en ce moment, Amel, une gamine des cités de La Courneuve, fait forte impression dans Nouvelle Star, qui la consacre déjà comme une grande chanteuse en devenir.

Le plan d’“action positive pour l’intégration” de France Télévisions
Le service public, sensé donner l’exemple, se retrouverait-il sur la sellette ?. “En janvier dernier, France Télévisions avait été sommé par le CSA de jouer la diversité”, écrit encore Le Figaro. En réalité, les chaînes publiques n’ont pas attendu cette “injonction” pour réagir. Aussi symbolique soit-il, le parcours de Rachid Arhab en témoigne. Après avoir dirigé le service politique d'Antenne 2 en 1990, malgré les campagnes de dénigrement du Front national, il a présenté le 20h de 1992 à 1994 puis le 13h en duo avec Carole Gaessler de 1998 à 2000, obtenant le 7 d’or du meilleur présentateur, un prix attribué par les téléspectateurs. Marc Tessier, le président de France Télévisions, après le rappel des efforts passés, réitère son engagement à aller plus loin. Le 28 janvier dernier, il avait déjà présenté un plan d’“action positive pour l’intégration”, suite au rapport remis à l’automne 2003 par Edouard Pellet, chargé de mission auprès de la direction de France Télévision, résultat d’un audit sur la place des “minorités visibles”au sein du service public conduisant à un certain nombre de propositions. Parmi elles, il souligne la nécessité d’une meilleure représentation des 10 % de Français issus de l’immigration hors Union européenne, notamment dans les talks-shows comme Questions pour un champion ou Ca se discute. Ce faisant, il use d’un euphémisme pour ne pas parler de “discrimination positive” ou de “quotas ethniques”, des notions taboues qui progressent néanmoins de jour en jour dans le débat public français. Autre aspect plus novateur évoqué dans ce plan, une nouvelle politique sociale visant à “faciliter l’intégration des composantes défavorisées de la société”: 70 personnes pourraient être concernées en 2004 par les différents projets de formation en lien avec des écoles préparant aux métiers de l’audiovisuel, voire avec des lycées professionnels de zones d’éducation prioritaire.

“Coups de pouce” pour déjouer “le conformisme catastrophique à la télévision”
Effets d’annonce ? Pétitions de principe ? Les présidents des chaînes s’en défendent par avance, comme pour conjurer le scepticisme du public et des acteurs de l’audiovisuels appelés à leur succéder à la tribune. Ces derniers rappellent pourtant sans détours les difficultés rencontrées pour traduire dans les faits la diversité sociale et culturelle sur les différentes antennes. Yamina Benguigui, productrice et réalisatrice (Mémoires d’immigrés, Inch’Allah dimanche…) déplore “le conformisme catastrophique à la télévision”. Fabienne Servan-Schreiber, productrice de “fictions-réalités” comme Fatou la Malienne, qui auraient connu des pics d’audience de 6 à 7 millions de téléspectateurs, raconte comment un directeur de chaîne publique a paru excédé devant un nouveau projet de série mettant en scène le quotidien de familles immigrées. “Avec vous et vos immigrés, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?”, aurait-il soupiré. “Heureusement, il y a eu le financement du Fas (aujourd’hui Fasild), sinon la série 'Fruits et Légumes' n’aurait jamais eu lieu” assure-t-elle. Dans la même veine, Yamina Benguigui raconte comment, dans ses débuts, elle a trouvé portes closes parce qu’elle n’avait pas de réseaux. Son entrée dans le circuit, elle le doit incidemment au à un directeur de programmes natif de Sidi Belabbès, mais aussi surtout à un “coup de pouce” d’Edouard Pellet, alors aux commandes de "Rencontres" et de "Racines" sur FR3, qui avait la “même sensibilité”.

La diversité culturelle et les communautés : un marché économique intéressant
Michèle Prodroznick, productrice de la série PJ sur France 2, a elle réussi son pari de faire adopter un personnage central de policier “bronzé” dans le domaine de la fiction où il y a “une identification très forte” aux héros récurrents. Et cela en dépit des craintes de voir le public se “segmenter”. La productrice a aussi envisagé de muter son personnage aux Antilles, pour lui permettre de se mouvoir dans un environnement majoritairement noir. Mais la chaîne n’a pour l'instant pas voulu la suivre sur ce terrain. A partir de l’exemple américain où des comédies entièrement jouées par des Noirs remportent un franc succès, elle s’entête : “il faut montrer que cela peut aussi être rentable”. Ici, elle introduit une logique qui relève de la loi - non écrite -du marché, comme le rappelle Rachid Arhab, animateur du débat. Les “minorités visibles” représentent aussi un “marché intéressant”, rajoute Zaïr Kedadouche, ancien footballeur professionnel aujourd’hui membre du Haut conseil à l’intégration.

Il était une fois Mosaïque
La dimension économique ne sera guère développée davantage, le débat se recentrant sur la représentation comme gage de citoyenneté. “Le simple fait d’apparaître à l’écran est essentiel : il rétablit une image réelle de la France et permet à tous de se sentir acceptés, représentés”, répète Zaïr Kedadouche.“La simple présence de Rachid Arhab a engendré une génération de jeunes journalistes beurs”. Ce discours s’adresse avant tout aux Français de toutes origines, dans la perspective de constituer une culture commune. Mais il s’adresse aussi aux résidents étrangers qui, on a tendance à l’oublier, payent eux aussi la redevance. Il serait donc trop facile de se défausser sur les médias communautaires accessibles par câble ou satellite. D’où la déclaration en apparence paradoxale de Zaïr Kedadouche : “J’encourage d’ailleurs la reprise d’une émission communautaire comme « Mosaïque ». Une façon de parler des émigrés hors de l’urgence et des drames de l’actualité”. Les anciens de cette émission hebdomadaire phare diffusée à partir de 1975 sur FR3, un brin nostalgiques, insistent : “Mosaïque était une émission fédératrice, regardée ensemble par les parents et les enfants de différentes communautés” rappelle le journaliste Mouloud Mimoun. “Et de plus en plus de Français la rejoignaient. Aujourd’hui où le communautarisme guette, il faut faire attention aux émissions éclatées”. Cette mise en garde fait écho aux propos de Jean-Marie Charon, sociologue des médias, qui suggère également de travailler sur “les scénarios, les histoires et les thèmes de manière à ce que les communautés voient leur vie et leurs préoccupations sur les écrans”. En clair, il ne suffit pas d’être “vu à la télé”, d’être assimilé aux programmes dans leurs formats actuels. Il faudrait aussi pouvoir exprimer sa personnalité propre dans des cadres médiatiques sans cesse renouvelés, capables à la fois de promouvoir la diversité culturelle et de rassembler.

Mogniss H. Abdallah
Agence IM’média
[29/04/2004]

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