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[télévision] Retours sur les représentations de l’immigration a la télévision française
Alors que des initiatives récentes, comme le colloque Ecrans pâles ? en avril dernier, ont réaffirmé la nécessité d’une politique plus volontariste pour que la télévision reflète davantage la diversité culturelle de la France, des documentaristes et des chercheurs se sont penchés sur des archives audiovisuelles pour voir comment les immigrés ont jusqu’ici été représentés à la télévision. Dans Images de l'immigration, film présenté le 15 juillet 2004 au festival Résistances à Foix, dans l’Ariège, le réalisateur Gilles Dinnematin décrypte les Actualités filmées Pathé sous le regard de l’historien Gérard Noiriel. Avec Filmer les immigrés, Edouard Mills-Affif publie quant à lui le résultat de ses recherches sur les représentations de l’immigration dans les magazines d’information et les documentaires diffusés à la télévision française entre 1960 et 1986.
Décryptage des Actualités filmées Pathé
Les “anciens“ se souviennent sans doute encore des Actualités filmées, d’abord projetées au cinéma avant le film, puis diffusées à la télévision. Le commentateur au ton pathétique et les “chasseurs d’images” régnaient alors en maîtres sur l’information. Le documentariste Gilles Dinnematin a eu l’idée de revisiter ce genre, à partir des archives de Pathé, la société productrice, pour voir comment étaient traités des sujets comme la guerre d’Espagne ou celle d’Algérie. Dans Images de l’immigration, un documentaire de 52 minutes, il décortique un fonds couvrant une période allant du début du vingtième siècle jusqu'à l'arrêt officiel de l'immigration en 1973.
Lorsque Gilles Dinnematin commence sa recherche en 2002, il n’y a pas d’archivage, juste quelques fiches bristol et cinq réponses au mot-clé “immigré”. Pourtant, il trouvera une mine de documents, depuis les migrants au large d’Ellis Island en 1917 jusqu’aux cercueils de travailleurs noirs africains morts asphyxiés dans leur taudis au printemps 1971 en région parisienne. Pour la période de l’entre-deux guerres, on découvre parmi de nombreuses images celles de l’expulsion de mineurs polonais en grève ou au chômage, d’une manifestation le 20 février 1935 sur le thème “la France aux Français”.
 Antiracisme pédagogique pour des intérêts bien compris
Au-delà du caractère fragmentaire du traitement de l’immigration, des silences coupables ou des stéréotypes prévisibles plus ou moins racistes, les Actualités filmées livrent aussi quelques surprises, comme ce reportage du 27 avril 1957 intitulé La Vie en France, consacré au problème social de l'amélioration de l'habitat du travailleur algérien. “On se fait souvent sur ces hommes des idées fausses” explique le commentateur d'alors, sur un ton emphatique. “Il ne faut pas confondre manque d'adaptation à une vie nouvelle et désoeuvrement. Sur un peu plus de 600 000 Nord-Africains résidant en France, le nombre d'asociaux est infime. La très grande majorité est venue en métropole pour y travailler, et il faut insister sur un fait dont les Français n'ont pa” L’historien Gérard Noiriel, à qui il est demandé de décrypter les différents documents retrouvés, commente : “Là, c'est pédagogique, pour dire aux gens : attention ne soyez pas racistes avec les Arabes, sinon comment on va faire autrement. Et ce n'est pas un hasard si c'est dit sur des plans de chantiers du bâtiment, le BTP qui a remplacé les mines.”
Le train 4 044, un autre reportage des Actualités filmées du 2 août 1972 consacré aux immigrants portugais, présente lui de façon positive le fait qu'ils viennent, même sans-papiers, “pourvu qu'ils régularisent leur situation dans un délai d'un an”. Plus avenant encore, le reportage s'attarde avec complaisance sur “les bonnes fées du 4 044” : de charmantes hôtesses qui ont pour mission d'accueillir et de guider une nouvelle main-d'oeuvre bienvenue. En ce début des années soixante-dix, les Actualités filmées prennent un ton de plus en plus engagé, dénonçant en particulier les conditions de logement et la relégation sociale des immigrés. Cette évolution est rapprochée à celle d'un patron emblématique, Francis Bouygues, qui milite pour une meilleure stabilisation des immigrés en France, parce que “leur départ entraînerait une crise grave”. À en croire Gérard Noiriel, la vision patronale devient dès lors majoritaire dans la représentation de l'immigration, parfois à contre-courant des hommes politiques et de l'opinion publique.
Les a priori idéologiques sur la figure du travailleur immigré
Le documentariste Edouard Mills-Affif, pour sa part, a inventorié les magazines d’information et les documentaires consacrés à l’immigration, diffusés à la télévision française entre 1960 et 1986. Prix de la recherche Inathèque en 2002, il vient de publier Filmer les immigrés, aux éditions De Boeck/Ina. Lui aussi note une absence de linéarité, une présence par à-coups, qui rend impossible la restitution historique du fait migratoire à partir des seules archives audiovisuelles. Il relève de nombreux décalages entre des réalités, parfois fortement visibles dans l’espace public, et les représentations télévisuelles, pour deux raisons distinctes : la place résiduelle réservée aux grands reportages ou aux documentaires dans les grilles de programmes au début des années 1970 et au milieu des années 1980, et l’omniprésence de représentations préétablies des migrants. Sur ce dernier point, il souligne la prégnance d’a priori idéologiques sur la figure de l’immigré comme individu toujours en souffrance, qui amènent par exemple les réalisateurs à ignorer des populations entières dès lors que leur situation sociale se banalise. D’où l’invisibilité médiatique des Italiens, des Polonais, des Espagnols ou plus tard des Portugais, et la focalisation sur les Algériens ou, dans une moindre mesure sur les Noirs Africains, qui incarnent à eux seuls le “problème” de l’immigration placé progressivement au centre des préoccupations. Edouard Mills-Affif évoque ainsi la question du retour au pays des immigrés. Le “regard français” dans la période étudiée ne perçoit pas les Algériens ou les Noirs Africains (dont il est rare de distinguer la nationalité) autrement que comme travailleurs immigrés. Dès lors qu’ils sont au chômage et que la crise économique perdure, leur présence en France devient un non-sens, voire même une absurdité si l’on en croit des réalisateurs par ailleurs bienveillants à leur égard, comme Daniel Karlin (La mal vie, 1978).
Le “bon choix” du retour paraît une évidence pour les téléastes qui entretiennent, parfois à leur corps défendant, une vision essentialiste sur des populations présupposées inassimilables, les traditions culturelles et la référence musulmane ne faisant qu’accentuer leur irréductible altérité. Même les réalisateurs d’obédience sociale chrétienne ou communiste passent à côté des mutations en cours de l’immigration maghrébine. Privilégiant le développement des pays d’origine, ils font l’impasse sur les raisons pour lesquelles les “indésirables” ne rentrent pas chez eux. Ils ne s’intéressent pas davantage au phénomène des Portugais qui, malgré leur enracinement dit paisible dans la société française, ont été 40 000 à bénéficier de l’aide au retour.
Dévoiler les zones d’ombre de son propre regard
“Alors que la vocation première des reporters et des documentaristes, écrit Edouard Mills-Affif, est de révéler la face cachée des choses, l’analyse de leurs œuvres suppose au préalable de dévoiler les zones d’ombre de leur propre regard”. A cet égard, le premier reportage décrypté, Gennevilliers bidonville, est édifiant. Réalisé par Jean-Claude Bergeret et Pierre Desgraupes pour 5 colonnes à la une, le reportage est diffusé en pleine exacerbation de la guerre d’Algérie, le 14 mars 1960. Il a recours au vocabulaire du documentaire animalier pour décrire le bidonville et ses habitants qui “ont le regard du vaincu”. L’“ennemi intérieur” paraît bien fantasmatique. D’autant que s’ensuit le portrait d’un couple d’Algériens confortablement installé en HLM, s’entretenant dans un français châtié avec un Pierre Desgraupes ravi de se trouver en compagnie de ces figures d’une assimilation exemplaire. De manière générale, les magazines d’information de la première chaîne se sont très tôt illustré par un traitement conformiste reproduisant les perceptions dominantes telles que les bonnes espagnoles, le bon père de famille ou encore l’étranger assimilé. L’auteur s’en prend particulièrement au réalisateur Michel Honorin, dont il fustige la complaisance servile vis-à-vis de la politique publique de contrôle des flux migratoires et la “surenchère arabophobe”, notamment dans Ils sont trois millions de travailleurs étrangers, diffusé le 12 juin 1964 sur la Une.
En vis-à-vis, le regard de La deux est plus contestataire. Explorant de nouvelles formes d’écritures proches du cinéma direct, explique encore Edouard Mills-Affif, des créateurs comme Guy Demoy donnent vraiment la parole aux gens, introduisant ainsi une rupture. Avec Les Algériens de Paris (1966) et José en Alsace (1968), il révèle déjà de véritables personnages, filles et garçons issus de l’immigration au diapason de la jeunesse française rebelle de mai 68. De nouvelles représentations des immigrés et de leurs enfants, diversifiées, plus complexes, apparaissent, au risque de gommer la condition sociale, celle des parents surtout. Les décennies suivantes, elles se fraient un chemin rendu plus ardu par les mutations de la télévision, la concurrence entre les chaînes et le formatage des regards, construits en fonction de l’horaire de diffusion. Le journal télévisé, les téléfilms et les émissions de divertissement sont également concernés. Leur décryptage reste à faire pour parfaire notre compréhension des modes actuels de représentation télévisuelle de la diversité sociale et culturelle. C’est un gros chantier, nécessaire en vue de la reconstitution d’une mémoire audiovisuelle exhaustive de l’immigration.
Mogniss H. Abdallah
Agence IM’média
[13/07/2004]
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Filmer les immigrés, les représentations audiovisuelles de limmigration
à la télévision française, 1960 1986
Edouard Mills-Affif, Editions de Boeck Université/Ina, collection Médias-recherches-histoire,
Bruxelles, mai 2004
Edouard Mills-Affif est aussi lauteur de Au Pays des Gueules noires,
la fabrique du Front national, documentaire de 52 minutes, 2004.
Contact : passerelles.prod@free.fr 
Images de limmigration, Gilles Dinnematin, 2002, 52 minutes.
Production MFP pour Ciné Classics
Le film est projeté le15 juillet 2004 à Foix au festival Résistances
www.cine-resistances.com
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