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[documentaire] Le Mois du Film Documentaire
Pour l’éducation à l’image et la rencontre avec de nouveaux publics
Depuis l’an 2000, le mois de novembre est dédié au film documentaire. Cette année, 400 lieux - salles de cinéma art et essai, bibliothèques et médiathèques, centres sociaux, établissements scolaires et autres espaces culturels associatifs ou municipaux -, programment des films en exclusivité ou des thématiques particulières autour de l’année de la Chine, des « Chroniques polonaises », des rencontres France /Algérie, etc. Coordonnée au niveau national par Images en bibliothèques, l’opération met l’accent sur l’éducation à l’image et la rencontre de nouveaux publics avec les réalisateurs . Il permet aussi une réflexion plus large sur les évolutions récentes du genre documentaire.

La palme d’or du festival de Cannes 2004, attribuée à Fahrenheit 9/11 de Michael Moore, bien que surdéterminée par l’hostilité à l’égard de l’Amérique de Bush, a consacré le film documentaire comme un vrai genre cinématographique. On peut encore s’interroger sur le statut de la production du lauréat qui, comme à son habitude, mélange délibérément les genres avec cette fois-ci une prédilection pour les images d’archives télévisuelles. Film de cinéma, enquête-documentaire sur l’actualité, pamphlet militant, patchwork multimédia ? Quoi qu’il en soit, ce prix controversé reflète une tendance de fond: le genre documentaire dans sa diversité trouve de plus en plus sa place au cinéma et attire dans les salles un public parfois nombreux, comme l’a révélé Etre et avoir, le film de Nicolas Philibert avec ses 1 800 000 spectateurs. Ce succès lui aussi a provoqué la polémique.

Apparition d’une sorte de « cinéma-réalité » aux frontières brouillées
Comment la chronique ordinaire d’une école de campagne peut-elle susciter un tel engouement ? Après coup, l’instituteur puis plusieurs parents des élèves filmés ont évoqué une scénarisation du film pour réclamer en justice des droits d’auteur ou une rémunération au nom du droit à l’image. A les entendre, Etre et avoir ne serait plus tout à fait un documentaire, au sens de miroir fidèle de la réalité. L’accusation de contrefaçon a même été proférée. Pour l’instant, la justice leur a donné tort. Certains avaient prédit la mort du documentaire en cas de reconnaissance du statut d’auteur des intervenants filmés et surtout en cas d’obligation de payer les gens reconnaissables à l’image, une contrainte qui ne manquerait pas d’entraîner sa généralisation à tous les « acteurs » jouant leur propre rôle dans une sorte de « cinéma-réalité » aux frontières brouillées. Le risque persiste : pour une simple interview micro-trottoir, il arrive que des passants ou des témoins réclament désormais leur obole. Et à l’occasion de projets plus complexes, des producteurs prennent les devants. Ainsi, pour les besoins de 9m2, un « feuilleton documentaire » tourné à la prison des Baumettes à Marseille, programmé sur Arte du 22 au 26 novembre 2004, les détenus participant au tournage devant et derrière la caméra auraient été rémunérés au double titre de coauteurs et d’interprètes (source : Télérama n° 2862).
L’emprise de la télévision et le style rentre-dedans
Jusqu’ici, le film documentaire dépend de la télévision, tant pour son existence économique que pour sa diffusion. Même la production de la plupart des films indépendants a recours à l’engagement préalable de diffusion d’une petite chaîne câblée pour pouvoir obtenir par ailleurs un financement public (CNC, Fasild etc.), et pour espérer ultérieurement une hypothétique programmation sur une grande chaîne nationale. D’où un certain formatage, inavoué, des projets qui cherchent à coller à la prétendue ligne éditoriale de tel ou tel responsable de cases documentaires ou aux cahiers des charges des chaînes sollicitées.
Cependant, malgré son succès d’estime, le documentaire régresse à la télévision, en particulier sur les grandes chaînes privées. Certes, la multiplication de niches documentaires sur le câble ou les satellites peuvent faire illusion. On y retrouve en effet des films passionnants. Encore faut-il être équipé, et se démener pour savoir quand on peut vraiment les voir, tellement ils sont mal annoncés dans la presse spécialisée ou sur internet.
Du côté des chaînes publiques, il faut veiller tard, très tard, pour voir la sélection de Contre-courant sur France 2 ou celle du samedi sur France 3. En prime-time, le spectaculaire ou le divertissement revisite quasiment toutes les formes de représentations du réel. De nouveaux « concepts » comme le docu-fiction aguiche le téléspectateur. Lors d’une rencontre publique sur le thème « Le reportage et le documentaire au risque de la télévision », organisée par l’association Acrimed le 18 novembre 2004 à Paris, le journaliste et réalisateur Marcel Trillat a ainsi déploré la dérive vers le « people » d’émissions comme Envoyé Spécial, et la banalisation du style rentre-dedans qui ne laisse plus aucun temps à la réflexion, à une possible distanciation par rapport au flux d’images débitées à un rythme infernal.
Le pari du cinéma documentaire et de nouveaux circuits de diffusion
France 5 et Arte font figures d’exception. Leurs efforts reconnus de programmation documentaire s’accompagnent en outre d’un suivi au-delà de la diffusion dans la petite lucarne. Des films sont gratuitement mis à la disposition des enseignants et de structures non-commerciales, leur donnant une chance de vivre au contact de publics qui peuvent prendre le temps d’en discuter collectivement.
Cette pratique conforte l’idée selon laquelle le passage à la télévision n’est plus une fin en soi, véhiculée entre autres par les médias alternatifs. En 2003, Sans Canal Fixe (SCF) de Tours a même changé de cap, remettant en cause sa définition comme « télé libre »ou « télé brouette », pour faire le pari du cinéma documentaire, de la projection publique, et de la rencontre du public. SCF a ouvert un lieu de diffusion régulière, au carré Dawson, et préconise l’échange de programmes par la mise en réseau de structures indépendantes (les Inattendus à Lyon, Cent soleils à Orléans, Vidéorème à Roubaix etc...). SCF met à profit le Mois du Film Documentaire pour en présenter une sélection. Le collectif Vidéorème, lui, organise sur le thème France/Algérie des projections et des rencontres avec les réalisateurs dans des cinémas art et essai, des salles municipales ou des lieux culturels de la métropole lilloise. Ces programmations déborderont le mois de novembre pour s’inscrire dans la durée, mais pour cela, il faudra sans doute aussi davantage d’efforts en matière d’équipement et de communication. Encore trop peu de salles sont équipées en vidéoprojection, et les rencontres documentaires restent confidentielles, par manque d’information adéquate. Enfin, revient sur le tapis la lancinante question de comment assurer le financement des projets de films à venir!
Mogniss H. Abdallah
Agence IM’média
[25/11/2004]
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