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[mémoire] Leïla Sebbar
Par des livres, bâtir des ponts
Leïla Sebbar est une auteure franco-algérienne. Elle a quitté l’Algérie à ses dix-huit ans pour venir en France étudier la langue et la littérature françaises. Ses écrits, pour certains autobiographiques, sont le fil qui recoud la déchirure entre l’Algérie et la France.


Elle ne parle pas l’arabe. La langue de son père. Elle est donc écrivain. Étrange syllogisme approchant le mystère d’un destin : celui de Leïla Sebbar. Elle naît à Aflou, pendant la seconde Guerre Mondiale, dans l’Algérie coloniale. Son père est algérien, “républicain musulman laïque”, et sa mère française. “Je suis née d’un enlèvement d’amour”, dit joliment l’auteure. Tous deux sont instituteurs de français dans l’école de la République. Leïla Sebbar, qu’on n’appellera jamais par son prénom occidental contrairement à son frère et ses sœurs, fait toute sa scolarité en Algérie jusqu’à ses dix-huit ans, âge auquel elle arrive en France pour y étudier la langue et la littérature. Elle devient, à son tour, professeur de lettres et publie, fin des années 70, ses premiers essais. D’abord un travail de réflexion sur les violences faites aux filles en France puis des textes sur l’histoire coloniale. “Sans que ce soit conscient, je réfléchissais déjà à la désintégration par la domination, qu’il s’agisse de la colonisation, de l’esclavage, etc.”

L’exil comme apprentissage
Au fil des publications, l’Algérie fait retour. Pas une Algérie pour elle-même mais en lien avec la France, toujours. “Je suis conditionnée par ma naissance”, explique Leïla Sebbar qui, désormais, tente de recoudre avec ses mots une déchirure et de re-joindre les deux bouts d’un même amour. “Je continuerai à écrire, tant que je n’aurai pas épuisé cette question : comment suturer ce qui a été séparé de manière grave par l’Histoire et la politique ?”, poursuit l’écrivain. Résultat : les livres se succèdent. Autant de variations littéraires explorant chaque fois un nouveau pan d’une histoire singulière. Et un constat en forme de blessure : Leïla Sebbar, où qu’elle se trouve, est en exil car ceux de ses parents la séparent de ses deux familles, française et algérienne. Elle souffre d’une “rupture généalogique”. “[…] Je reste étrangère sans la gloire d’être l’Etrangère”, écrit-elle dans Mes Algéries en France. “Dans l’histoire d’amour de ma mère pour l’Étranger et de mon père pour l’Étrangère, chacun demeure dans sa propre altérité. Et ces altérités ne seront jamais ni dominées ni désintégrées, alors que moi je suis un produit contaminé”, explique-t-elle. Mais, pour Leïla Sebbar, l’exil, plus qu’une déchirure, est avant tout un apprentissage, susceptible même de procurer du plaisir. Mais envisageable comme tel seulement à condition d’être armé intellectuellement, capable de transformer l’intranquillité et le tourment en un matériau positif. Ce qu’elle fait notamment dans son échange de lettres avec Nancy Huston, intitulé Lettres parisiennes, Autopsie de l’exil.

Écrire une littérature étrangère
Ne maîtrisant pas la langue de son père, celle du peuple colonisé, l’auteur écrit donc dans sa langue, le français, une littérature presque… étrangère. “Dans la langue de ma mère, j’écris des romans avec de l’étranger.” Sa littérature ressemble à sa vie. Partout où elle voyage, et en France notamment, Leïla Sebbar cherche les marques d’une altérité. Son livre-album Mes Algéries en France en est la preuve. Des tombes musulmanes dans les cimetières de Colmar ou d’Auberive aux machines à coudre Singer de son enfance algérienne, en passant par les cartes postales de l’époque coloniale qu’elle collectionne et les boîtes de tabac à chiquer qu’elle ramasse sur les trottoirs parisiens, l’écrivain est sensible à ces “objets de trace”. “Les boîtes de tabac à chiquer disent la présence des immigrés maghrébins en France. Bientôt, ces boîtes vont disparaître. Elles marquent la différence et parfois le conflit entre générations. Les fils fument des cigarettes de cow-boy quand les pères et les grands pères chiquent en se retrouvant dans les cafés arabes où ne vont jamais les fils.”
Leïla Sebbar réfute pourtant toute nostalgie d’un temps révolu : “Ce qui m’intéresse, c’est la dynamique passé/présent”. En effet, si Leïla Sebbar, par ses essais, ses fictions ou ses témoignages autobiographiques, participe à un travail de mémoire, ce n’est jamais pour fixer une histoire dans un passé mais pour lui construire un avenir. Et par ses livres, bâtir des ponts.

Maya Larguet
[28/04/2005]

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