
José Vieira, cest un peu Jeanne Moreau. Côté physique,
la ressemblance nest pas frappante. Côté rengaine, par contre,
cest sensiblement la même : Jai la mémoire
qui flanche, jme souviens plus très bien
. Mais
José Vieira a des circonstances atténuantes : le traumatisme dune
émigration. Cétait en 1965. Il avait sept ans et demi, lâge
de ses premiers souvenirs.
Voyage porté disparu
Toutes les années précédentes, passées à
Oliveira de Frades au Portugal, se sont étrangement effacées de
sa mémoire. C'est fou ! Je ne me souviens de rien !.
Seule zone de netteté : sa fiancée. Du départ de son père,
Augusto Matins Ferreira, pour la Guinée, en 1961, et pour la France,
en 63, José ne sait rien. Rien à déclarer. Je
ne me rappelle aucune fois où mon père est parti ni revenu.
Sur son voyage en train pour regagner Massy avec sa famille, José Vieira
ne dira pas non plus grand-chose. Non pas qu'il ne le veuille pas :c'est
un voyage porté disparu. Comment peut-on oublier une telle chose ?

Premier souvenir : l'arrivée au bidonville. Mon père
nous a donnés un sac plein de capsules multicolores en plastique et une
moto à pédales. C'était merveilleux !. Avec ses
parents et ses quatre frères et surs, José Vieira va vivre
cinq ans dans cette ville bidon. Le confort est sommaire dans la
maison, bâtie par le père, forgeron. Si la boue et le froid des
hivers ne soublient pas, certains moments de joie non plus. Un
bidonville, c'est un formidable terrain de jeu pour un petit garçon,
un dédale magnifique pour jouer au cow-boy.
La honte et le mensonge
Mais, hors du territoire, il faut affronter le monde. Et le
racisme. A lécole, les enfants Vieira sont les seuls Portugais.
Ca a été très violent. Tout le monde se moquait
de nous. José découvre la honte et le mensonge. Surtout
ne pas dire aux copains où lon habite. Ruser toujours. Durant les
vacances au Portugal, mentir encore. Impossible davouer comment
on vivait. Ma mère disait : La France, cest merveilleux. Il fait
beau le jour et il pleut la nuit !

José grandit, entre au collège. Les Vieira achètent un
pavillon. Mais il ne suffit pas de déménager pour se débarrasser
de ses blessures. A cette époque, jen ai eu assez dêtre
portugais. Jai tellement eu honte de ce que jétais que jai
eu envie dêtre autre chose. De me fondre dans la masse et de lire
Tintin, comme tous les Français. A la même période,
sous linfluence de ses surs, José Vieira ouvre les yeux sur
le régime de Salazar et sa guerre coloniale. Jusque là, la propagande
de l'institutrice envoyée par le consulat du Portugal dans le bidonville
avait été efficace. Mais, le 25 avril 1974, la Révolution
des oeillets est lancée pour tenter de mettre fin au mouvement post-salazariste
de Caetano. De nouveau, jétais fier dêtre
Portugais, avoue le réalisateur.

Raconter des histoires pour reconstruire une mémoire
Années 80. Après des études de sociologie, José
Vieira sinvestit à la Fédération des associations
de solidarité avec les travailleurs immigrés, aux côtés
de Maghrébins, essentiellement. Je me battais pour les droits
civiques. Je me sentais militant de limmigration sans distinction dorigine.
Après la Marche pour lEgalité en 1983, il co-fonde Convergences
84 quil quittera pour divergences de vues. Nous étions
partis sur une idée douverture mais le mouvement a fini par accepter
la thèse dune France raciste et la nécessité dun
repli communautaire. La déception est immense.

Jai alors réalisé que javais aussi une histoire
à raconter.José Vieira interroge son père qui,
à 48 ans, a émigré passeport en poche, quand la majorité
des Portugais fuyaient clandestinement. Entre pudeur et souffrance, Augusto
ne livre rien.Je nai compris mon père quaprès
avoir lu Sayad évoquant les sentiments de culpabilité et de faute
chez les immigrés. Je saisis le traumatisme : sen vouloir à
vie de nous avoir fait vivre lexpérience de lémigration.
Après 16 ans en France, le père de José rentre au Portugal.
Il ne reviendra jamais, tentant à son tour deffacer de sa mémoire
ce long et pénible voyage. Mais ses enfants, restés en France,
en resteront les inoubliables cicatrices. Dailleurs, José Vieira
se sent français bien quil ne renie rien de ses origines. En 2002,
il omet même de renouveler sa carte de séjour : Javais
oublié que jétais étranger !, sourit-il.
Dans ses films, José Vieira sintéresse, entre autres sujets,
à lhistoire de limmigration en France. Avec ses derniers
travaux sur limmigration portugaise regroupés dans le double DVD
Gens du Salto (voir
notre chronique), cest aussi sa propre histoire quil livre
un peu. Un travail de mémoire pour ne pas perdre la sienne et parfois
même, la raviver.