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[parcours de vie] Carlos Batista, passeur de culture clandestin
Carlos Batista toujours navigué entre deux langues, le portugais de
ses parents et le français appris à lécole. Une position
parfois inconfortable dont Carlos Batista a fait son métier : il est
le traducteur du grand auteur lusophone Antonio Lobo Antunes. Aujourdhui,
il publie un premier roman qui tord le cou à limage lisse dune
immigration portugaise digérée presque sans douleur par le corps
français.
Aussi loin quil sen souvienne Carlos Batista a toujours été
taraudé par lenvie décrire et par un sujet, la question
de limmigration. Son rôle de « témoin », il le
revendique : « Javais envie de donner à voir la vie des immigrés
portugais, souvent des gens issus dun milieu rural pauvre et, pour la
plupart, illettrés. » On doit à ce Parisien élégamment
vêtu lune des toutes premières fictions sur le sujet, Poulailler
(voir
notre chronique).

Un cri de rage
Né en France, en 1968, le jeune homme a grandi à Etampes,
avec ses deux frères et ses parents qui avaient fui la misère.
A son arrivée, son père a connu le passage obligé par les
bidonvilles de la banlieue parisienne. Puis, celui-ci sest installé
à la campagne avec sa famille, espérant sans doute que le visage
du travailleur ferait oublier celui de létranger.
Comme pour beaucoup de Portugais, la France représentait pour eux un
eldorado économique, où lon rêve de sintégrer
pour gagner de largent, sans vraiment chercher à sinsérer
culturellement. Mon milieu était matérialiste et en même
temps mystique, explique Carlos Batista qui rappelle comment la dictature
de Salazar au Portugal a appauvri lesprit de toute une génération,
lui donnant pour seuls repères le goût du travail et de la religion.
En France, il ny a pas eu non plus denrichissement culturel
car les Portugais nassumaient pas leur intégration : ils ne cherchaient
pas à rester. Dans ces conditions, ils nétaient pas aptes
à saisir non plus le malaise de leurs enfants.
On vous répète quon va repartir dans notre
pays
Un malaise de la deuxième génération qui laisse
un goût amer au jeune Carlos : Quand on est enfant, il est déjà
difficile de sancrer dans la société, mais quand on vous
répète quon nest pas là pour longtemps, quon
va repartir dans notre pays, cela donne la sensation de vivre comme les gens
du voyage.
Lécole ne lui renvoie pas une image plus gratifiante : En
tant que fils dimmigrés, on nous donnait le sentiment dêtre
des sous-Français. On nous conduisait directement vers lapprentissage.
Jai pu y échapper en classe de 5ème car jétais
doué. Du coup, en seconde je ne me suis pas donné la peine de
travailler. Jétais un ado instable et on ma orienté
en G (comptabilité), alors que jétais un littéraire.
Lhomme qui, aujourdhui, a réussi à grimper dans
léchelle sociale, ne reproche rien aux enseignants, pas
formés à lépoque pour sadresser à des
enfants dimmigrés. Simplement, il ne dit pas merci à
ladministration de lEducation nationale française.
Il se sent un peu le porte-parole de tous ces fils dimmigrés qui
nont pas eu sa chance. Ces violences, ce racisme peuvent être
destructeur, chez un enfant dont le développement est aussi délicat
quun poussin, semporte lécrivain, qui développe
ce thème dans son livre, Poulailler. Cela donne ensuite
des adultes névrosés, et qui ne seront jamais de plain-pied dans
la vie.

Lui-même a mis du temps avant de faire de cette altérité
une force : Jai compris quon ne peut pas sintégrer
si on nest pas en phase avec son pays dorigine (
) Après
voir rejeté le Portugal, par réflexe dintégration,
jai commencé à me sentir viscéralement dailleurs.
Cest pour ça que je suis devenu traducteur, je voulais être
un vrai relais de la culture portugaise. Je suis devenu un passeur clandestin
de la culture.
Après un mémoire de maîtrise sur le problème de la
traduction littéraire du portugais vers le français, ce bosseur
parvient à gagner la confiance de léditeur Christian Bourgois,
qui va lui demander de traduire Antonio Lobo Antunes, limmense auteur
portugais. Il traduit également beaucoup de poésie pour lInstitut
Camoes de Paris, le centre de langue à Paris.
Aujourdhui, Carlos Batista sait quil le doit beaucoup à ses racines
: Il y a une forme dhéroïsme propre à ceux
qui se sont arrachés à la misère pour rebondir. Les Portugais
sont orgueilleux de ce pays de découvreurs et de conquistadors, qui a
toujours connu une tradition de limmigration (Inde, Brésil, Mozambique
).
Cela ma porté.
Sandrine Martinez
[15/11/2005]
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