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[portrait] Gaston Kelman ou la liberté de choisir sa culture
Du Cameroun à Évry,
Gaston Kelman cultive des racines mobiles et des héritages multiples
qui n'ont rien à voir avec la couleur de sa peau. L'auteur de Je suis
noir et je n'aime pas le manioc et de Au-delà du noir et du blanc
revendique la liberté de choisir ce que l'on garde d'une culture ou non.
Avec un humour provocateur invitant tous les esprits chagrins qui le renvoient
sans cesse à ses origines à regarder vers l'avenir.

Photo de famille à Douala, 1982, sa mère au milieu avec une nièce
sur les genoux.
© DR
Jai été façonné en Afrique. Mais
je suis de culture judéo-chrétienne
Gaston Kelman, né à Douala, au Cameroun, il y a 52 ans,
se résume ainsi. Ce nest pas un sujet de fierté
ou de honte, cest mon père qui me la appris, cest tout.
Je crois juste à la liberté de choisir ce que lon garde
dune culture ou non. Et aux esprits chagrins qui lui reprochent
de repousser en bloc ses racines, il répond : Ma fille apprend
le bassa, la langue de sa grand-mère, avec laquelle elle communique.
Mais je dis aussi à mes enfants quen France, le racisme existe
et quils doivent se battre pour le combattre.
La problématique du racisme nest pas indifférente à
la lecture quil fait des émeutes qui ont éclaté en
banlieue, en novembre 2005 : Ceux qui mettent le feu sont des enfants
perdus qui appellent au secours. Ce que moi jai entendu, cest :
nous ne voulons plus être des descendants dimmigrés, nous
voulons tout simplement être des Français.Pour illustrer
son propos, il évoque même le cas personnel du ministre de lIntérieur
: Sarko nest que de la deuxième génération
dimmigrés mais, pour lui, il ny a pas de visibilité
physique. On ne le renvoie pas sans cesse à ses origines. Il faut sortir
de cette logique coloniale, et que lon rentre dans la logique migratoire.
Voilà le genre de vérité que lauteur de Au-delà
du noir et du blanc (voir
notre chronique) entend marteler.
Si son discours peut sembler différent de celui dautres immigrés
africains, davantage tournés vers la préservation de leurs spécificités
culturelles, cela tient peut-être à la place à part quoccupe,
selon lui, le Cameroun en Afrique : Il ny a pas plus français
quun Camerounais en Afrique. Là-bas, il y a deux cents langues,
mais on communique tous en français, et peut-être à 25 %
en anglais. Et pour le reste, la vie des grandes villes est complètement
occidentalisée.

Avec sa fille Frida à Evry en 2004
© DR
Je suis né dans une famille très croyante
Dès lenfance, Gaston Kelman baigne totalement dans la
culture française. Dans mon quartier, à Douala, on allait
tous à lécole. Moi, je suis allé à lécole
privée catholique de la maternelle jusquau baccalauréat.
Je suis né dans une famille très croyante. Cest
alors quil découvre Racine et Corneille, et que se dessinent déjà
quelques-unes de ses convictions. Je faisais partie du Club des raciniens.
Car Racine décrit lhomme tel quil est, et Corneille tel quil
devrait être. On entend là comme un écho à
son discours actuel sur les jeunes noirs français : Le problème
de ces enfants, ce nest pas ce quils sont, mais ce que lon
voudrait quils soient de toute éternité, ce que lon
pense quils sont.
Mais à lécole, sa révélation sur
la condition des noirs ne se manifestera quen classe de 3e, à la
lecture du Cahier dun retour au pays natal, dAimé
Césaire. Puis viendra lécrivain martiniquais Frantz Fanon,
lun des maîtres à penser du tiers-monde, son auteur de référence
à la fac. Une période un peu mouvementée. Lélève
studieux, qui a obtenu une bourse en anglais, prépare une maîtrise
de littérature en Grande-Bretagne. Il va la rater. Jétais
avec les Black Panthers et je passais plus de temps dans les réunions
quà suivre les cours.

Avec son fil Enzo âgé de 5 mois, pendant lété
1989 à Evry
© DR
Jai choisi la France
Retour au Cameroun. Il obtient une licence bilingue, puis cest
un nouveau départ, en 1982. Jai choisi la France,
lance-t-il avec cette fierté dont on lui fait reproche. Il part avec
sa femme, décroche un DESS durbanisme, puis un stage au Syndicat
dagglomération de ville nouvelle dEvry. Il gravit progressivement
les échelons et reste dix ans au poste de directeur.
Cest à la naissance de ses enfants, Frida, en 1985, Enzo, en 1989
et Mazarin, en 1997, que les interrogations commencent. Je me suis
demandé : quelles sont leurs origines ? Est-ce que ce sont leurs racines
que personne ne connaît ou leur espace de vie qui est leur réalité
de tous les jours ? Est-ce quon doit senfermer dans une couleur
?
Tout cela, il va lécrire et envoyer des manuscrits aux maisons
dédition. Ils seront longtemps refusés. Jusquà
la publication de Je suis noir et je naime pas le manioc, aux éditions
Max Milo, il y a deux ans. Toujours avec le sourire, Gaston Kelman assure quil
ne se sentait pas particulièrement investi dune mission pour défendre
les noirs. Jaime écrire, je dis ce que je pense, je ne
cherche pas à plaire. Je revendique juste que ma fraternité nest
pas raciale mais citoyenne.
Sandrine Martinez
[04/01/2006]
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- Au delà du Noir et du Blanc, Gaston Kelman, Paris, Max
Milo Éditions, 2005, 256 pages, 18 euros (voir
notre chronique)
- Je suis noir et je n'aime pas le manioc, Gaston Kelman, Paris, Max
Milo Éditions, 2004, 192 pages, 15 euros. Réédition
en poche dans la collection 10/18, 2005, 6, 90 euros.
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