L'inventeur du "pianoriental" savoure le succès à 78 ans.
Interview et reportage vidéo
À Oran dans les années 50, Maurice El Medioni commence par façonner
les nouveaux sons du raï. À Paris, dans les années 1960,
il est un des piliers de la chanson franc-arabe. Après une
trentaine dannées passées loin des scènes à
Marseille, la musique illumine sa retraite dune nouvelle jeunesse. En
2006, linventeur du style pianoriental publie son quatrième
album, enregistré à New York avec le groupe cubain de Roberto
Rodriguez. Le beau cadeau dun homme de 78 ans.
Le piano dans la peau Je suis issu dune famille musicienne, raconte
Maurice El Medioni. Mon oncle paternel Saoud El Medioni, dit Cheikh Saoud
lOranais, était le professeur de Reinette lOranaise et de
Lili Boniche.
À neuf ans, jai eu limmense surprise de trouver à
la maison un piano, que mon frère aîné avait acheté
au marché aux puces. Linstrument sonnait comme une vraie casserole.
Je my suis mis malgré tout et, huit jours plus tard, je jouais
des deux mains sans avoir jamais pris aucun cours.
À lécole des Américains Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique
du Nord. Jétais alors un petit Gavroche. Je nallais plus
à lécole, simplement parce que, étant Juif, on men
avait renvoyé en 1940.
Javais quatorze ans quand les Américains ont débarqué.
Avec eux, jai commencé à fréquenter les bars et les
'Red cross', qui étaient les lieux de rencontre pour soldats américains.
La compagnie dun gamin de mon âge qui savait jouer du piano, ça
les mettait en joie. De temps en temps venaient des soldats noirs qui savaient
jouer le boogie-woogie et jai découvert cette musique. Je les regardais
et, de retour à la maison, je tapais de la main gauche le boogie-woogie
dans les graves et je faisais des variations à la main droite. À Oran, il y avait aussi un corps darmée américain
de Porto Rico. Cest en les côtoyant que jai connu la musique
latine : rumba, chachacha Jai donc appris le jazz et le latino avec
les soldats américains, qui me chantaient les airs de chez eux.
Café Oran Après le départ des Américains, jallais
régulièrement au café Salva pour jouer à la belote.
Mais mes camarades venaient me trouver en me disant : 'Allez Maurice, laisse
tes cartes et vient plutôt nous jouer un boogie-woogie ou une rumba !'
Et je le faisais. Un jour, trois jeunes Maghrébins qui mavaient vu
jouer sont venus me demander de les accompagner sur du raï. Jai proposé
aux trois chanteurs, qui étaient aussi percussionnistes, que nous montions
un groupe. Ils mont enseigné le raï et je leur ai appris à
jouer la rumba, en utilisant la derbouka comme un bongo latino-américain,
en ajoutant des claves et des maracas. Cest ainsi que jai mélangé
au raï des rythmes latinos et du boogie-woogie, créant un nouveau
style.
De lOpéra dOran à lexil Jai cessé de jouer au café en 1950, quand
Blaoui Houari, chef dorchestre reconnu, est venu me chercher. Il ma
dit : 'Maurice, ta place nest pas au café, mais parmi nous,
en tant que soliste de lorchestre oriental de lOpéra dOran'.
Jai donc commencé à jouer avec son orchestre, ainsi quavec
lensemble du directeur musical de lOpéra dOran, le
grand chanteur de musique classique andalouse Mahieddine Bachtarzi, également
directeur dune société musicale largement ouverte aux femmes
et dont 70% des adhérents étaient des Juifs dAlger, la Moutribia
('qui suscite lémotion'). De grands chanteurs comme Lili Labassi
ou Sassi en sont issus. Jai quitté Oran en 1961 pour aller me fixer en Israël.
Mais jy ai vécu sept mois sans pouvoir macclimater. Javais
quitté lAlgérie avec tellement de peine et de contrariété
quil sen est suivi un ulcère destomac. Je souffrais
du mal de mon pays Jai alors décidé de me fixer à
Marseille en attendant de retrouver Oran. Cétait en mai-juin 1962
et des amis mont fermement dissuadé de retourner dans une Algérie
qui était à feu et à sang, prise entre les attentats du
FLN et la politique de la terre brûlée de lOAS.
Avec les Orientaux de Paris Jai alors décidé daller vivre à
Paris, où je pouvais exercer mes deux activités : mon métier
de tailleur et la musique, qui venait en seconde position. Jai pris contact
avec Blond-Blond, à lépoque le chanteur fantaisiste de lorchestre
de Missoum, seul chef dorchestre maghrébin qui faisait des émissions
à la radio française. Jai intégré lorchestre
grâce à Blond-Blond, qui peu après a fait entrer un guitariste
du nom de Gaston Ghrenassia, futur Enrico Macias. En 1962-64, je travaillais au cabaret Le Poussin Bleu, près
des Folies Bergères. Jétais laccordéoniste
de Samy El Maghrebi, de Lili Labassi et de Blond-Blond, qui se produisaient
dans cette boîte, où je travaillais tous les soirs. De temps en
temps venaient nous rendre visite Reinette lOranaise ou Lili Boniche,
lequel avait dû abandonner la musique en professionnel depuis quil
avait épousé une comtesse On faisait des bufs entre
nous jusquau matin.
Marseille et le retour de flamme Parallèlement, je continuais mon métier de tailleur,
que je ne voulais pas abandonner. Mais cette double activité me fatiguait
beaucoup, si bien quen 1964, jai commencé à diminuer
mon activité musicale au bénéfice de mon métier
de tailleur. En 1967, je suis descendu au soleil de Marseille, où jai
acheté un magasin sur la Cannebière en association avec mon frère
aîné. Jai réduit mon activité musicale à
90%. En 1984-85, Reinette lOranaise a été réhabilitée
par les artistes musulmans, qui reconnaissaient en elle une digne héritière
des grands maîtres du 'haouzy', répertoire intermédiaire
entre classique et populaire. Jai eu le privilège dêtre
à ses côtés au théâtre de La Bastille, puis
en tournée européenne, lorsque sa carrière a redémarré.
Quant à moi, jai décidé de profiter de ma retraite
pour me consacrer à la musique. Jai ainsi enregistré mon
premier CD, Café Oran, en 1997.
Le couronnement dune carrière Depuis lors, Maurice El Medioni na plus cessé de jouer
en France et dans le monde, accompagnant Lili Boniche et se produisant sous
son propre nom. Son deuxième album pour le label berlinois Piranha Records
a été enregistré en 2005 à New York en étroite
collaboration avec le percussionniste et arrangeur cubain Roberto Rodriguez.
Ce dernier raconte : Jétais très ému quand
jai rencontré Maurice pour la première fois à Paris,
en 2005. Nous voilà, un Juif algérien dOran arrivé
à Marseille via Paris et un Cubain dEl Vedado, La Havane, arrivé
à lEast Village de Manhattan via Miami Beach. Lune des premières
choses que Maurice ma dite avec son accent franco-algérien passionné
était : 'Roberto ! On va faire de la musique exquise. Les gens de ton
pays et les gens de mon pays sont des gens magnifiques !' Jai commencé
à me détendre. À partir de ce moment précis, jai
su que cétait le début de quelque chose dextraordinaire.