
Christine Pagava-Boulez © DR
Les petites histoires cachent parfois la grande Histoire. Cest le cas
avec Christine Pagava-Boulez. Cette chargée de relations presse est aussi
porteuse, en lien directe, dune mémoire méconnue : celle
dune partie des Géorgiens de France. Elle est, en effet, la petite
fille de Noé Jordania, premier président de la Géorgie
indépendante, proclamée le 26 mai 1918. En 1921, lorsque lArmée
rouge envahit cette petite république démocratique du Caucase,
le parlement vote lexil du gouvernement. Trois pays offrent à ce
dernier lasile, dont la France, choisie comme terre dimmigration
politique. Les Français ont oublié à quel point,
au XIXe et début XXe, la France incarnait les valeurs des droits de lhomme,
note Christine Pagava-Boulez.
Entretenir la flamme de lindépendance
Cest ainsi quarrivent à Paris le président Noé
Jordania et sa femme, Ina. En 1923, le gouvernement en exil achète le
château de Leuville-sur-Orge, à 30 kilomètres de la capitale,
devenu aujourdhui lieu de pélerinage pour certains. De là,
la délégation tente dalerter les démocraties socialistes
européennes sur le sort de la Géorgie, en vain. Elle y envoie
aussi secrètement des émissaires afin de poursuivre le combat
de lintérieur. Tant quon parviendra à préserver
la flamme de lindépendance dans le cur de la population,
arrivera peut-être le jour où la Géorgie retrouvera son
indépendance, disait Noé Jordania.
Pendant ce temps, en Géorgie, la lutte contre loccupant russe se
poursuit. Levan Pagava, 17 ans, est de ce combat. Lorsquil se fait arrêter
et emprisonner, son père, fortuné, soudoie le geôlier qui
laisse fuir le jeune révolutionnaire. Par les monts du Caucase, il rejoint
la Turquie puis la France. Ceux qui ont fui à ce moment ont
naturellement été là où se trouvait le gouvernement
en exil, explique Christine Pagava-Boulez. Dans une association à
but culturel ouverte aux immigrés géorgiens, le jeune Levan rencontre
Asmath, la fille aînée de Noé Jordania. Ils auront deux
filles, Ethery, devenue danseuse étoile, et Christine.

Noé Jordania, premier président de la Géorgie indépendante
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Douloureuse Géorgie
Le pays perdu est au centre de la vie des Pagava, qui ne prendront jamais
la nationalité française. Chez eux, on parle géorgien.
Quand Christine entre à lécole, que le français lui
devient plus naturel, sa mère insiste pour quelle répète
systématiquement dans la langue originelle. Leurs amis partagent le même
exil. Certaines adresses, comme le 288 rue de Vaugirard, étaient
connues des Géorgiens qui se regroupaient. Comme dans 'Le Petit poucet',
les gens suivent la trace de ceux qui les ont précédés.
Les proches restés au pays, avec lesquels il sera impossible de communiquer
pour des raisons de sécurité jusquà larrivée
de Khrouchtchev à la tête de lURSS, occupent une place particulière.
De cette absence de liens, de ces vies que lon a mises en danger et des
morts quon ne pourra jamais veiller, naît une douleur dont Christine
Pagava-Boulez a très tôt pris conscience. Toute petite,
jai été marquée, parfois saturée, par cette
histoire à laquelle il métait impossible déchapper.
Très tôt, ma mère nous a imposées un devoir de mémoire
en nous transmettant tout ce quelle avait vécu. Cétait
dur. De là, sans doute, le besoin dAsmath Pagava de couver
ses filles. Javais rencontré un Bolivien et comptais le
suivre dans son pays. 'On a déjà perdu notre pays et notre
famille, hors de question quon perde une de nos filles', ma dit
ma mère.

Noé Jordania et deux autres personnalités politiques
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Mémoire davenir
Christine Pagava-Boulez, qui a traduit une partie des mémoires de
son grand-père quelle cherche à faire éditer, nest
allée quune fois en Géorgie. Elle en est revenue avec des
souvenirs et des blessures. Là-bas, rares sont ceux qui savent quen
1918 leur pays était une démocratie indépendante. Si
les Russes ont passée sous silence cette Histoire, de leur côté,
les Géorgiens ont fait un rejet du passé. Pour eux, désormais
tournés vers le libéralisme, tout ce qui est de 'gauche' est honni.
Ils font lamalgame entre la pensée communiste et celle des sociaux-démocrates
géorgiens.
Cest donc pour rétablir une vérité quil y a
un an, Christine Pagava-Boulez a créé, avec dautres, lInstitut
Noé Jordania. Leur but est de faire connaître lhistoire et
les idées de la social-démocratie géorgienne. Cette
expérience est un ferment capable dalimenter les systèmes
politiques actuels. La Géorgie a de quoi en être fière et
devrait sappuyer sur les réalisations de cette période,
notamment en matière de minorités nationales, pour avancer,
insiste-t-elle. Son travail de mémoire est donc plus tourné vers
lavenir que vers le passé. Dailleurs, elle sait bien que,
si dans ses cartons, sommeillent encore des manuscrits de son grand-père,
aujourdhui, la grande Histoire de Géorgie sécrit là-bas.