Recherche
> Recherche avancée



[portrait] Le métissage au coeur
Portrait de Daniel Picouly
En 1995, son roman, Le Chant de personne, avec son petit héros coloré, vaut à Daniel Picouly un succès immédiat. Depuis, il a obtenu le Renaudot pour L’Enfant Léopard et anime des émissions littéraires à la télévision. Le fils de Paulette et Roger, le couple mixte, creuse toujours le sillon de sa saga familiale qui lui réussit tant. Il vient de publier Un beau jeudi pour tuer Kennedy.

Tout de noir vêtu, il a l’allure d’un jeune homme, l’esprit galopant et l’affectivité à fleur de peau d’un ado. : Daniel Picouly déborde de vie. Il faut l’avoir vu se cacher, recroquevillé derrière des manteaux imaginaires, accrochés aux murs des couloirs de son ancien collège, à Orly, dans le but de ressusciter une scène du passé : l’arrivée du directeur furibard qui, plusieurs années auparavant, ne l’a pas trouvé ainsi camouflé.
Il est comme ça Daniel Picouly : il peut revivre à 100 % un épisode fondamental ou non de son enfance, qu’il va reproduire avec force détails tendres et truculents. C’est depuis dix ans le secret de la réussite de ses plongées dans l’histoire d’une famille pas comme les autres : un héros qui ressemble à l’auteur comme deux gouttes d’eau, onzième d’une fratrie de treize enfants, avec son “p’pa” noir, chaudronnier à Air France, et sa “mam'” blanche, à la tête d’une remuante smala.
Tout a commencé avec Le Chant de personne, un succès aussi fulgurant qu’inattendu, en 1995 : 400 000 exemplaires vendus. L’histoire se poursuit avec Un beau jeudi pour tuer Kennedy : une journée dans la vie d’un gamin de 15 ans dans une cité de d’Orly, en 1964.

“La preuve que le système républicain fonctionnait”
Ses histoires mélangent “brutalité et naïveté ”. Un style inspiré par ses lectures de Chester Himes, auteur noir américain de polars, découvert dans la bibliothèque du père : “J’appréciais sa juvénilité, confie Daniel Picouly. Ce n’est pas tant le fait qu’il avait la peau noire qui m’attirait que cet imaginaire que tout le monde pouvait partager, même avec des héros noirs”.
L’animateur de l’émission littéraire Café Picouly sur France 5, est l’un des tous premiers écrivains français à nous avoir présenté un personnage noir sur la couverture d’un livre. C’était Le Chant de personne. “A cette époque, j’étais la preuve que le système républicain fonctionnait”, rappelle Daniel Picouly, qui se sent toujours un peu une exception. “Mais ce que l’on accepte en littérature, on ne l’accepte pas sur l’écran. C’est d’une immense hypocrisie”, ajoute-t-il, en déplorant que personne n’ait souhaité l’adapter au cinéma ou à la télévision.

Un prolo à Saint-Germain-des-Prés
Avant de vivre de sa plume, Daniel Picouly a endossé, pendant 15 ans, l’habit du professeur de comptabilité dans des lycées de banlieues parisienne. Le fils de “prolos” parle ainsi en connaissance de cause de la ségrégation scolaire. Dans son dernier roman, il évoque “le sergent recruteur” : un conseiller d’orientation qui lui tient ce discours : “C’est bien les Lettres, c’est même très bien. Mais je vais te proposer quelque chose tu verras, plus en rapport avec ton... profil.”
Enfant rêveur, un père chaudronnier et une mère au foyer.. Il n’en fallait pas plus : “J’étais un fils d’ouvrier. Il me disait que je ne devais pas devenir une charge pour mes parents. Pourtant je travaillais pendant les vacances pour alléger cette charge. Mais cet homme était lui-même dans un schéma”, explique Daniel Picouly.
Le garçon se retrouve donc au lycée dans une filière technique. Il deviendra studieux et intègrera finalement l’université d’Assas, puis Dauphine, où il décroche une maîtrise de gestion. “La fac m’a fait découvrir un autre monde. Mais ce n’est plus possible, aujourd’hui. Il faudrait que j’aille à l’université de Créteil, avec tous mes potes de la cité. Je ne vois pas où est l’ouverture. Ou alors, je veux bien que les jeunes du VIe arrondissement de Paris aillent à Créteil aussi”, lance-t-il.

Métissage et liberté
Sa chance, il le sait, ce sont ses parents. On ne pouvait imaginer couple plus ouvert que celui-là. La photo de mariage de ses parents, un homme noir de 21 ans qui épouse une femme blanche, veuve de guerre avec 8 enfants, va inspirer à Daniel Picouly Paulette et Roger, roman où il réinvente leur histoire d’amour sous l’Occupation.
“J’ai une tendresse énorme pour les couples mixtes. Je ne peux pas en croiser un sans penser à mes parents. Je trouve ça fascinant, ils m’émeuvent. Tout ce qu’ils bousculent... Aujourd’hui, en ces temps de repli communautaire, c’est encore plus difficile.”
Sa mère est née dans le Morvan, son père, à Tarbes, de parents Martiniquais. “Même s’il n’avait pas été en couleur, j’aurais eu la même recherche. Tout le monde a des origines. On peut avoir un père breton et une mère corse. Ils n’y a pas que ceux qui sont visiblement d’ailleurs”, insiste l’auteur.
Son père ne parlait jamais de l’histoire de la Martinique, ni de sa famille. “Ce sont les autres qui vous découvrent. J’ai découvert ma couleur quand on me l’a reprochée. Et que j’étais de la classe ouvrière quand j’ai fréquenté des bourgeois.”
“Par le fait ”, comme il dit, Daniel Picouly aussi n’a vécu que des “histoires mixtes”. Sa fille Marie a une maman blonde aux yeux bleus. “Mais elle a eu cette gentillesse pour son père de lui ressembler, ajoute-t-il. “Je ne suis allé aux Antilles qu’à l’âge de 48 ans, en 1996, c’est Le Chant de personne qui m’a emmené là-bas... Ma fille, elle, a appris à nager en Guadeloupe. Ça, c’est aquis !”

Sandrine Martinez
[23/05/2006]

Portraits récents
  Le métissage au coeur - [23/05/2006]
 
  Petites histoires et grande Histoire - [25/04/2006]
 
  Salim Bachi, écrivain - [30/03/2006]
 
  Joseph Marando, photographe - [16/03/2006]
 
  Maurice El Medioni - [17/02/2006]
 
Archives
  Consultez l'ensemble de la rubrique "Portrait".  

     
© Cité nationale de l'histoire de l'immigration - 2007