
Jacques Kasparian, directeur de Radio A 97.8 FM
Naissance, vocation et débuts d'une radio communautaire
A l'origine de Radio A se trouvent Rafi Boyadjian, Georges Kachikian, rejoints
deux ans plus tard par Jacques Kasparian. Tous trois font partie de la diaspora
arménienne valentinoise qui compte 10 000 personnes, soit 10 % de la
population. Depuis les années 20, date de la première vague d'immigration
arménienne en France suite au génocide par le gouvernement Jeunes-Turcs
de l'Empire ottoman en 1915, la communauté arménienne s'est organisée
à Valence autour des lieux privilégiés de socialisation
: l'église, l'école, la maison culturelle. Et pourquoi
pas une radio arménienne ? se demandent Rafi Boyadjian et Georges
Kachikian. Nous sommes en novembre 1982. Une nouvelle radio pirate voit le jour
à l'étage de la maison culturelle arménienne : Radio A,
97.8 FM.
Au mur du studio de Radio A, le A fait le grand écart sur
le Mont Ararat, symbole national de l'Arménie, quoique situé en
Turquie. Si Radio A est une radio bilingue qui s'adresse à tout
le monde dans un rayon de 60 kilomètres autour de Valence, et qui compte
de plus en plus d'auditeurs non arméniens, elle n'en reste
pas moins une radio communautaire dont la vocation première est de promouvoir
la culture arménienne.
A ses débuts, Radio A diffuse exclusivement des programmes musicaux :
40% de chansons françaises et 60% de chansons étrangères,
en l'occurrence arméniennes. Depuis, la grille s'est enrichie d'émissions
destinées à diffuser la culture arménienne : son histoire,
sa géographie, ses musiques, sa cuisine, ses danses,... Et 2007, l'Année
de l'Arménie en France, sera l'occasion pour Radio A de multiplier et
de diversifier encore ses programmes.
Radio A, bien au-delà de la passion !
Il est rare que Jacques Kasparian se retrouve en situation de répondre
aux questions. D'ordinaire, c'est moi qui mène les interviews
!, sourit-il. Derrière lui, un slogan semble avoir été
placardé à sa seule attention : Radio A, bien au-delà
de la passion !. En effet, si aujourd'hui il peut se consacrer exclusivement
à sa radio, il n'en a pas toujours été ainsi. Et s'il se
vit désormais comme parfaitement intégré au tissu social
français, c'est sans oublier sa trajectoire d'immigration : un long cheminement
pour finir par trouver [sa] vie et [sa] stabilité à Valence.

Le studio de Radio A
Une trajectoire d'immigration familiale
Jacques Kasparian s'efforce à ne pas commettre de lapsus : son pays
natal n'est pas la France mais le Liban. Je suis né au Liban
de parents arméniens, eux-mêmes nés en Turquie. Ma destinée
n'était pas la France !. C'est l'exode, suite au génocide,
qui pousse ses parents et grands-parents vers le Moyen-Orient. Mais lorsque
la guerre éclate au Liban, Jacques Kasparian décide de quitter
Beyrouth. Je pensais partir aux Etats-Unis puisque je parlais anglais
et qu'une partie de ma famille avait déjà immigré là-bas.
Mais c'était sans compter l'attachement de son père pour la France
: Haroutioun Kasparian, ancien combattant de la guerre 39-45, de la guerre d'Algérie
et de Lybie, décoré d'une médaille militaire, ne pouvait
concevoir que son fils quitte le Liban pour un autre pays que la France.
En 1975, Jacques Kasparian ne parle pas un mot de français et ne connaît
personne lorsqu'il arrive dans la vallée de la Drôme avec pour
objectif de gagner de l'argent : il doit subvenir aux besoins de ses parents
demeurés au Liban. Le chemin professionnel parcouru en 25 ans est aussi
un chemin vers l'intégration. La communauté arménienne
de Valence est réputée pour être très soudée,
ce qu'elle ne tardera pas à prouver en prenant Jacques Kasparian sous
son aile. Les cinq premières années, on lui offre de travailler
dans la restauration. Jusqu'au jour où un client, patron d'une usine
de chaussures de Roman, l'embauche comme représentant. Au même
moment, Radio A voit le jour et il n'est pas question pour Jacques Kasparian
de mener [sa] vie professionnelle au détriment de [sa] vie privée
à la radio. Neuf années plus tard, il ouvre sa propre
boutique de chaussures, puis il se tourne vers les assurances où il travaille
quatorze ans comme conseiller en épargne et prévoyance. Et Radio
A dans tout cela ? Jacques Kasparian y travaille chaque nuit bénévolement.
Une Radio aujourd'hui financée
Aujourd'hui, Radio A, présidée par Antranik Markarian, a
trouvé ses financeurs. Après 25 années de vie démultipliée
entre restauration, chaussures, assurances et radio, Jacques Kasparian peut
enfin vivre de son poste de directeur. Ceci grâce aux subventions du Fonds
de soutien à l'expression radiophonique, du Conseil régional de
la Drôme et de la Ville de Valence qui apporte un soutien constant, et
souvent jalousé par les autres communautés, aux projets initiés
par la diaspora arménienne considérée comme un modèle
d'intégration.

La Ville de Valence rend hommage aux Arméniens
© DR
Une blessure jamais refermée
Jacques Kasparian est donc un homme comblé, à un outrage
près : le refus opposé à la naturalisation de son père
qui était venu s'installer en France en 1987. Le souhait le
plus cher de mon père était de mourir français.
Mais c'est que ce combattant des Forces Françaises Libres, remercié
pour tous ses services rendus à la patrie, [parlait] médiocrement
le français comme le stipule la lettre du ministère
des Affaires sociales en réponse à la demande effectuée
trois ans plus tôt. Le choc aurait été trop violent.
J'ai caché la véritable raison de ce refus à mon père.
Je lui ai dit qu'il était trop vieux. Et n'eût été
la volonté de sa mère, il aurait refusé la proposition
de la ville: baptiser une rue Haroutioun Kasparian, en guise de
compensation. Mais Haroutioun Kasparian était déjà mort
et enterré. Sans sa carte d'identité.