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[portrait] Esprit critique
Portrait et interview de Mohamed Rouabhi, metteur en scène et acteur
6 pages de CV, plusieurs projets en cours, Mohamed Rouabhi, 42 ans, est prolifique. Quand il ne met pas en scène il prête sa voix, quand il ne joue pas il écrit. Ses matières premières ? L'histoire, la politique et le social. Le tout passé à la moulinette de son esprit inventif et critique.

Mohamed Rouabhi a le verbe facile et un talent certain pour la digression. Difficile de croire que ce touche-à-tout - il est auteur, acteur, metteur en scène, scénariste après avoir été manœuvre, vigile, archiviste, vendeur aux puces et employé dans un cimetière ! – a eu, plus jeune, du mal à s’exprimer. “Mon père me répétait sans cesse 'si tu n’as rien d’intelligent à dire, tais toi'. Jusqu’à mes 18 ans, je n’ai pas su communiquer. Je pouvais raisonner en moi mais j’étais inaudible pour les autres.” Un handicap qui le mène à la scène, malgré lui. Il se rend au conservatoire de Drancy où il habite, attiré par des cours de diction et pensant qu’on y apprend à formuler les idées. Un professeur d’art dramatique lui propose de suivre ses cours. Pas question. “Le théâtre ne m’intéressait pas. Mon seul but était de gagner de l’argent. Depuis la mort de mon père, à mes quatorze ans, je subvenais aux besoins de la famille.”
Finalement, l’enseignant accepte de le faire travailler avant de lui offrir un rôle que Mohamed Rouabhi n’accepte que moyennant cachet. Puis, poussé par des amis, il passe avec succès le concours de la rue Blanche. Son dernier spectacle Vive la France ! (voir notre chronique) est à l’image de son parcours : éclaté mais cohérent.

vive la France

Vive la France !
En 3 heures, Mohamed Rouabhi y retrace 150 ans d’histoire de France, de la colonisation à l’immigration. Le sujet ne lui est pas étranger. Son père, algérien, a été mobilisé en 1939 puis détenu dans les camps nazis. Libéré, il n’a plus quitté la banlieue parisienne. Sa mère qui a servi l’Armée de Libération Nationale a fui l’Algérie après avoir été torturée. “De mon enfance, j’ai des souvenirs de vie dure et violente. Le racisme était notre quotidien. De Français, nous n’avions que les papiers.”
Très vite, Mohamed Rouabhi ressent le poids de l’Histoire. “Je percevais que cette dernière était vivante et s’insinuait au quotidien dans des histoires de vie. En revanche, j’avais du mal à comprendre que cela ait une incidence sur la mienne. Le regard des autres sur moi avait peu à voir avec ce que j’étais mais avec une chose dont j’étais l’héritier et que je véhiculais malgré moi, comme par exemple de par mon nom.”
La situation n’a pas beaucoup évolué. “Des jeunes continuent à subir les déflagrations d’une histoire vécue il y a trois générations. L’injustice est d’autant plus forte qu’il n’y a pas de passif entre nous et la France.”

La question de l’identité s’est donc douloureusement (im)posée à Mohamed Rouabhi. “J’ai renoncé à ma langue et à ma religion, épousé une Normande puis une Savoyarde, donné un prénom français à mon fils et même voulu changer de nom. J’ai tout fait pour m’amputer de quelque chose mais ça n’a servi à rien. Aujourd’hui, je me suis accepté. Et si je pose problème à certains, à eux désormais de faire un travail d’introspection.” A ceux qui lui reprochent d’évoquer, dans Vive la France !, les actes peu glorieux du pays et d’attiser les rancœurs, il rétorque : “je m’inclus dans le discours. Je dis cette France là, je la prends telle qu’elle est, elle est à moi, on ne peut pas me la retirer et j’en suis fier”.

vive la France

Artiste engagé ?
Dans les spectacles qu’il monte avec sa compagnie Les Acharnés, Mohamed Rouabhi mêle depuis longtemps histoire, politique et social. “Rien à voir avec une mode version 'Indigènes' ou Harry Roselmack”, lance-t-il, un brin énervé. Lui qui enregistre tous les JT depuis de nombreuses années aime travailler la matière contemporaine et la soumettre à son regard critique. “J’aimerais que les gens soient davantage dans la réflexion que dans l’émotion. Moi-même, pendant longtemps, je me suis réveillé les dents serrées, la haine au ventre. Il faut se débarrasser de ça et prendre du recul”. De plein fouet traitait déjà de l’immigration, Les Nouveaux bâtisseurs s’attachait à la condition ouvrière, Malcom X portait un discours contre la discrimination et pour le respect de la culture d’origine, Requiem Opus 61 relatait la répression sanglante de l’État français contre des Algériens un soir d’octobre 61, à Paris.
Pourtant, Mohamed Rouabhi refuse l’étiquette d’artiste engagé ou citoyen. “Je n’appelle à prendre parti pour personne, d’ailleurs je ne vote pas.” Ètonnant à voir la colère qui se dégage de Vive la France ! et les charges contre le Front National et Nicolas Sarkozy. “On me dit tu y vas fort sur lui en l’associant au slogan 'Travail, Famille, Patrie'. Mais ce sont les valeurs qu’il promeut et qu’on retrouve dans certains textes en vigueur sous Vichy. Quant au socialistes, j’ai une haine féroce contre eux. Mais j’ai dû raccourcir le spectacle et coupé les passages où je les attaquais. Leur action dans les années 80 a flingué deux générations d’enfants d’immigrés”.

L’acharné
Mohamed Rouabhi est donc rarement là où on l’attend mais toujours prolifique. Il vient de présenter une pièce pour enfants, prépare, entre autres, les deuxième et troisième volets de Vive la France !, respectivement sur l’histoire du travail et la colonisation de l’Algérie et travaille sur un long-métrage, “l’histoire de deux racistes auquel j’aimerai qu’on puisse s’identifier. Car ces gens ne sont pas des ovnis, ils sont comme vous et moi.”
Mais n’allez pas croire que Mohamed Rouabhi est toujours sérieux. Il écrit aussi des comédies. “Un vrai besoin”, avoue-t-il. C’est sous sa plume, dans Arnaque, Cocaïne et Bricolage (voir notre chronique), qu’est née cette réplique : “T’as autant de chance de savoir faire marcher ce bordel que moi d’avoir un lutin qui sorte de mon cul pour me servir un whisky avec de la glace”. Pour une preuve de légèreté...

Interview de Mohamed Rouabhi
- Selon vous, c'est une chose bien particulière qui a donné une visibilité à la première génération de Français issus de l'immigration...

- Parlez-nous de l'un de vos textes “Les Juifs ne sont pas tous des Arabes”.

Maya Larguet
[23/04/2007]

Mots-clés : portrait, théâtre
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