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[parcours de vie] Idir : trans-générations
Portrait et interview à l'occasion de la sortie de l'album La France des couleurs défendra les couleurs de la France
Idir, le plus universellement connu des chanteurs kabyles, partage les chansons de son nouvel album avec les ténors du rap, du slam et du R&B autour d’un concept fort : La France des couleurs défendra les couleurs de la France. Ce projet franchement réussi est l’occasion de brosser le portrait d’un artiste attachant, dont l’intégrité et l’ouverture d’esprit peuvent servir d’exemple à toutes les générations préoccupées d’identité et de diversité culturelles.

Idir-portrait sur www.alterites.com
Idir - © Vincent Lignier

Depuis de succès télévisé de sa première chanson, A Vava Inouva (Mon petit papa, 1973), la notoriété d’Idir n’a fait que croître en même temps que sa sagesse. Contrairement aux étoiles filantes du showbiz, le chanteur a su construire sur le long terme. Prudent par expérience, rompu à déjouer les pièges de la récupération, il a fait fructifier l’essence de son œuvre originale, l’adaptant aux contextes musicaux des époques traversées. L’acuité du regard porté sur ses contemporains, l’ouverture d’esprit avec laquelle il appréhende l’autre, l’humanité d’une pensée qu’il exprime à travers des mots simples, voilà qui lui confère une intégrité inattaquable. Celle-ci le désigne en référent d’une jeune génération écartelée dans sa double culture, traumatisée par l’injustice d’un rejet social subi, contre lequel elle ne voit pas de recours.

Oralité
Idir a conservé comme un trésor caché l’esprit du petit berger qu’il fut dans la région de Benni-Yenni, en Haute-Kabylie. Zwit Rwit, qui s’en inspire, offre son balancement joyeux au morceau titre du nouvel album, La France des Couleurs défendra les Couleurs de la France. Cet air de danse au goût d’insouciante tradition fait partie du précieux héritage oral légué par sa grand-mère poétesse et par sa mère, férue de poésie. “L’une et l’autre étaient illettrées, dit-il. Elles avaient reçu la connaissance de la poésie oralement de leurs ancêtres et me l’ont communiquée. L’oralité est un mode de transmission qui n’a pas d’équivalent dans la culture écrite. À partir du moment où l’on fixe une pensée par écrit, elle devient le jouet de la subjectivité de celui qui la lit. Son interprétation peut varier, donner lieu à des supputations, des analyses et toutes sortes de travaux. En revanche, la pensée orale, même si elle paraît figée dans le temps, a l’avantage d’être toujours vivante. Elle peut être amenée à évoluer mais toujours par le relais du bouche à oreille qui l’épanouit.”

“L’écrit est abstrait. En face d’un livre, on se crée un univers intérieur qui n’est pas forcément le même pour une personne ou pour une autre. Tandis que lorsque nous discutons tous les deux, nous pouvons nous préciser les choses, les situer. À travers les mots, ce sont des couleurs de sons que nous échangeons. C’est pourquoi la chanson est demeurée un des moyens les plus efficaces pour véhiculer une culture. Elle légitime aussi les langues qui ne sont pas écrites.”

Idir avec Grand Corps Malade - portrait sur www.alterites.com
Idir avec le poète/slameur Grand Corps Malade
© Vincent Lignier

Culture kabyle
Lycéen kabyle à Alger, Idir a conservé le goût amer de cette culture arabe que lui ont fait avaler de force de soi-disants professeurs, qui n’étaient autres que des menuisiers ou des tailleurs dépêchés du Caire par un pouvoir arabophone hégémonique. La langue et la culture kabyles auront été au centre de son engagement. Déplacé par les événements de l’Histoire, Idir n’a cessé d’œuvrer à maintenir le lien entre leur culture d’origine et ses compatriotes contraints à l’émigration. “Je ne joue pas sur la nostalgie, mais sur la mémoire, explique-t-il. Je réhabilite des choses qui ont été soit oubliées soit falsifiées - chaque système politique mettant la main sur ce qu’il trouve pour le changer à son avantage.”

“Ma musique a eu le double rôle positif de rappeler aux gens de la première génération des éléments de ce qu’ont été nos traditions et aussi d’attirer les jeunes par sa musicalité qui ne leur est pas rébarbative. Cette sorte de pont tendu entre les générations explique peut-être que mon public est vaste. Et puis je dis les choses simplement. Pour ceux qui ont honte d’être tendre, pour ceux qui ont trop de pudeur pour dire 'je t’aime' à quelqu’un qui est leur père - parce que ça ne se dit pas… - , j’ai osé l’exprimer en termes simples. Au risque de paraître naïf, j’ai basé tout sur l’émotion, la tendresse. Et cette tendresse a touché les gens.”

Idir avec
Idir et Tiken Jah Fakoly - © Vincent Lignier

Nouveau départ
Docteur en biologie, Idir a pourtant préféré la chanson. Nul doute que ce choix ait été dicté par une conscience humaniste jamais à court de sujets de mobilisation. Alors que le contrat léonin qui le lie à un producteur dénué de scrupule l’empêche d’enregistrer durant plus de dix ans, Idir s’investit auprès des milieux associatifs, milite en faveur des Droits de l’Homme et de la démocratie dans son pays, participe à la fondation de Radio Beur, soutient Amnesty International… En 1991, il peut enfin réenregistrer toutes les chansons publiées sur ses premiers albums de 1976 et de 1978.

Les Chasseurs de lumières, album paru en 1993, s’inscrit dans la veine de cette nouvelle chanson kabyle dont il fut l’un des pionniers vingt ans auparavant. Plutôt cossue, la production artistique introduit une section de cuivres, des cordes et un chœur, autant d’éléments inconnus des concerts d’Idir, où le chœur était jusqu’à présent fourni par un public fervent, connaissant les paroles de toutes les chansons. On sent la fin d’un cycle. Au Zénith de Paris, le 22 juin 1995, la famille de cœur inconditionnelle des concerts d’Idir s’est largement agrandie pour le voir partager la scène avec Khaled à l’occasion de “l'Algérie la vie”, grand concert humanitaire et événement annonciateur d’une nouvelle direction.

Identités
Avec la publication de l’album Identités en 1999, Idir vise bien au-delà du cercle militant qui l’a toujours accompagné. Sans lui tourner le dos, ce magnifique projet joue l’ouverture tous azimuts. Produit sur le label Saint-George chez Sony Music, l’une des trois multinationales du disque, l’album est un hommage rendu au chanteur kabyle par une pléiade de grands noms de la chanson et des musiques du monde : Maxime Leforestier, Gilles Servat & Dan Ar Braz, Zebda, Manu Chao, Gnawa Diffusion, Geoffrey Oryema, Thierry “Titi” Robin, l’Orchestre National de Barbès, DJ Fred Galliano, Karen Matheson, la chanteuse du groupe celtique Capercaillie. Accueilli avec enthousiasme, ce disque restera plusieurs mois en bonne place du Top 100 des ventes en France. En guise de remerciement à son public, Idir accueille les invités qui l'ont accompagné sur l'album durant trois soirs à l'Olympia fin 1999, puis sur la scène d’un Zénith de Paris archi-comble au printemps 2000.

Idir avec Zaho - portrait sur www.alterites.com, le web-magazine divers et ouvert
Idir et Zaho - © Vincent Lignier

Rêves réalisés
Certains des artistes qui participent au projet sont des icônes qu’Idir avait toujours admirées de loin : “La première fois que j’ai entendu Dan Ar Braz, c’était il y a très longtemps en Algérie, sur mon poste de radio, se souvient-il. C’était la retransmission d’un concert d’Alan Stivell à l’Olympia au début des années 70. Deux choses m’avaient marqué à l’époque : le son de la bombarde et le jeu de la guitare électrique. J’étais subjugué tellement c’était proche de notre univers. La bombarde ressemblait à notre “raïta”. Quant à ce son de guitare, je savais que je le rencontrerais un jour. Arrivé en France, j’allais chercher dans les rayons de musique celtique et j’achetais tous les disques où je voyais le nom de Dan Ar Braz à la guitare. Je me souviendrai toujours de la première soirée que nous avons passée ensemble près de Quimper…”

“Maxime Leforestier est quelqu’un qui m’a toujours parlé à travers ses chansons. J’affectionne la générosité de ses mélodies, de ses textes. Je me sens à l’aise dans son univers musical folk. Quand j’étais lycéen, ma chanson fétiche était son Éducation sentimentale. J’adore sa poésie sobre. Les chansons de Maxime ont toujours fait partie de mes disques de chevet. Il est devenu malgré lui une institution, tout en restant marginal et subversif. J’aime ces gens-là, parce qu’ils font avancer les choses.”

La France des couleurs défendra les couleurs de la France - Idir - portrait sur www.alterites.com
Pochette de l'album La France des couleurs défendra les couleurs de la France
(Saint George / Sony BMG, 2007) - © DR

Nouvelles générations
En dehors des artistes qui ont inspiré sa vocation de chanteur, la majorité des invités d’Identités sont de jeunes musiciens qui ont su prendre leur destin en main et développer sur la cause algérienne un autre discours, avec une pointe d’humour et de dérision. “Je suis très curieux, j’aime ce qui est nouveau” disait Idir à la sortie de ce disque. “Il était donc logique que je choisisse des gens qui sont en phase de décollage, parce qu’ils sont encore pleins de passion et qu’ils ont des choses à dire. Pour moi, l’ONB, Gnawa Diffusion, Zebda préfigurent le paysage politique et social de demain.”

Dans la lignée du précédent projet, La France des couleurs défendra les couleurs de la France propose 17 chansons, pour la plupart co-écrites avec les ténors de la création actuelle : Féfé et Leeroy de Saïan Supa Crew, Akhenaton de I Am, Grand Corps Malade, Tiken Jah Fakoly, Wallen, le groupe Tryo, Disiz La Peste, Oxmo Puccino, etc. Cette rencontre intergénérationnelle frappe par l’intensité et la qualité des chansons élaborées autour d’un concept particulièrement fort, dans le contexte de cette année électorale. Idir nous parle d’eux et de leurs préoccupations, de la richesse du partage avec ces jeunes artistes dont il respecte l’expression artistique et qui, de leur côté, apprécient sa sagesse.

Entretien avec Idir à propos de son nouvel album, La France des couleurs défendra les couleurs de la France
Propos recueillis par François Bensignor
- Comment est née l’idée de cet album et comment les choix des artistes qui y participent se sont opérés, sachant que la plupart d’entre eux sont de la génération des “enfants d’Idir” ?

- La France des couleurs défendra les couleurs de la France, un titre qui sonne comme un slogan de campagne !

- La question des banlieues apparaît en filigrane de l’album à travers plusieurs chansons, avec parfois les textes plutôt musclés, voire violents, de certains rappers.

- Les difficultés de la vie en immigration, notamment pour les Maghrébins en France, est un thème central dans cet album, qui en aborde plusieurs aspects

- Le moment le plus émouvant de l’album est sans doute Lettre à ma fille, texte superbement interprété par la voix d’Idir, qui ne chante pas. Il a été écrit par un jeune poète/slamer de France, Grand Corps Malade

- Comment Idir vit-il ce rôle de sage qui lui est attribué à travers la reconnaissance des jeunes artistes qui ont participé à cet enregistrement ?

- La réalisation de ce disque a constitué pour chacun des participants un apport mutuel enrichissant

 

François Bensignor
[18/06/2007]

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